Jaurès et Carmaux

Publié le par Bernard Bonnejean

 

 

Le creuset du socialisme français

 

 

« Le courage, c’est de chercher la vérité

    et de la dire. C’est de ne pas subir

         le mensonge qui passe. »

 

                   Jean Jaurès

 

 

À Monsieur Lionel Torchia,      

ancien élu de Carmaux (81400 Tarn)

 

« Messieurs ! »

 

 

Qui de ces gueules noires a lancé du fond de la salle un «il n’y a  pas de Messieurs ici ! » vindicatif et méprisant ? L’orateur, en cette année 1889, se rattrape comme il peut ; plutôt bien d’ailleurs puisqu’au bout de quelques phrases on l’applaudit, lui le prof de fac parachuté de Toulouse, conseiller municipal de la ville rose et rédacteur en chef épisodique de la Dépêche : un exploit.

 

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On pourrait presque dire qu’il vient à Carmaux, le jeune Jean Jaurès, faire ses vraies premières armes. Élu député du Tarn en 1885 sur une liste d’union, il vient faire sa campagne électorale. Mais il a si peu brillé lors de son premier mandat qu’il sera battu aux élections de 1889.


Une petite traversée du désert qu’il mettra à profit pour s’occuper de sa fille, Madeleine, de son épouse Louise née Blois, d’une thèse latine qu’il soutient le 5 février 1892 suivie de sa thèse philosophique, le 12 mars, en Sorbonne. En fait, le jeune Jaurès est content de lui : il connaît le succès universitaire avec les Origines du socialisme allemand (en latin !!) et De la réalité du monde sensible.

 

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Mais que diable est-il revenu faire à Carmaux, ce jeune politicien qui, il y a peu, se vantait en ces termes à Jules Guesde : « Je ne suis inféodé à aucun groupe, emprisonné dans aucune secte » ? Il veut retrouver la Chambre et « on » lui a demandé de se porter candidat aux élections législatives partielles dans cette ville du Tarn.


Car, jusque là, on peut dire que ça allait mal chez les Carmausins ! Le 5 août 1892, les mineurs et les verriers se sont mis en grève pour la troisième fois en un an ! Une histoire d’hommes, mais aussi une histoire de classes sociales ; on peut vraiment parler de lutte des classes.

 

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Pour comprendre, il faut replacer l’ensemble de l’affaire dans son contexte. L’époque est au paternalisme. Carmaux, c’est la famille Solages depuis que le roi lui a accordé la concession en 1752. Même si les Solages sont contraints, en 1873, d’abandonner une partie de leur pouvoir avec la création d’une SMC (Société des Mines de Carmaux), elle n’en garde pas moins l’autorité sur la conduite de la mine et des affaires publiques, puisque le marquis de Solages est aussi député.


Or, viennent aux ouvriers des idées fâcheuses d’émancipation. Monsieur le Marquis de Solages est si peu aimé à cause de ses mesures arbitraires contre les mineurs que ces derniers se donnent un maire en la personne d’un certain Jean-Baptiste Calvignac, élu le 15 mai 1892 : un simple ouvrier ajusteur, un salarié de la mine, premier magistrat de la commune ! Du jamais vu ! De l’inadmissible !


 

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Pour le camp Solages, Calvignac, c’est le symbole du socialisme, du syndicalisme en mairie. La cause est vite entendue : il faut trouver une parade, un stratagème pour empêcher Calvignac de s’installer à son poste. Le moyen le plus simple ? L’affamer ! Certes, le suffrage universel a prévu que tout citoyen français peut être élu, mais la bourgeoisie s’est empressée de s’opposer à une quelconque rétribution des charges électives.


La tactique du patronat est donc imparable : Calvignac ne peut être maire que s’il gagne sa vie autrement. Mais s’il est maire, il doit, pour remplir ses fonctions, s’absenter de la mine trois ou quatre fois dans la semaine. La mine s’y refuse. Calvignac maire se verra congédié pour absentéisme !! Illégal ? Il faudra le prouver. En attendant, soit l’ouvrier démissionne de son mandat et réintègre sa place à l’usine ; soit il devient maire et il est licencié.


 

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Ce que n’ont pas prévu les Solages, c’est d’une part la résistance sans précédent des Carmausins qui, malgré la répression, les arrestations, les condamnations, poursuivent une longue grève de deux mois et demi et d’autre part, un immense élan de solidarité nationale et internationale qui permet aux grévistes de tenir en alimentant les caisses de secours.

 

Les socialistes viendront tour à tour soutenir les ouvriers, Millerand et Viviani, les deux ténors du parti en tête. Le mouvement est si volontaire, si déterminé, si  bien organisé que le Président de la République en personne, Émile Loubet, donne gain de cause aux ouvriers contre la direction de la mine et contre le marquis de Solages qui donne sa démission de député, le 14 octobre 1892.

 

 

 

 

Voilà Carmaux-les-grèves, (c’est le nom donné par les forces de la réaction), avec un maire, mais sans député. Qui mettre à la place du Marquis ? On pense au duc de Quercy. Mauvaise idée, sans aucun doute !


Enfin, Calvignac et les siens proposent le nom du professeur de philosophie de Toulouse, Jean Jaurès. Certains protestent : il est bon orateur, certes, mais pas socialiste. C’est un bourgeois, un intellectuel. Certaines mauvaises langues disent qu’il a fait baptiser ses enfants. Plus tard, on ira même jusqu’à dire que Madeleine Jaurès a voulu être religieuse !


 

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Calvignac a une idée, contenue dans ce télégramme que reçoit Jaurès à la mairie de Toulouse :


« Le Congrès Républicain Socialiste vous offre la candidature avec le programme du Parti Ouvrier rédigé au congrès de Marseille. Si vous acceptez, venez de suite à Carmaux, au siège du Congrès. Pour le Congrès : le président : Bouteillé ».


Et Jaurès fut élu, lui l’indépendant, sur un programme socialiste. Il faudra encore attendre quelque temps pour qu’il fasse l’union de la « sociale » autour de son nom.


 

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L’on peut résumer ce récit en quelques mots :


Jean Jaurès, docteur agrégé, professeur et journaliste, « républicain libéral », partisan de Ferry contre Gambetta, « opportuniste » défenseur de l’ « Union », est devenu socialiste à Carmaux, car c’est à Carmaux qu’est né le socialisme français.


A bientôt, les amis,


Bernard

Publié dans Histoire

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ok 09/01/2016 12:16

ta guelle

Bernard Bonnejean 10/01/2016 17:57

Qu'est-ce qu'une "guelle", mon brave ?

Fourré J.P. 01/03/2011 10:22


je recherche la déclaration de candidature (tract, article de journal,...) de Jean Jaurès aux élections législatives de 1885.
Auriez vous quelque chose ?
Merci et bravo pour votre blog.
JPF


Bernard Bonnejean 02/03/2011 12:03



Cher Jean-Pierre,


Votre question est très intéressante et très importante pour comprendre le climat dans lequel Jaurès fit ses premières armes en politique.


Aussi ai-je décidé de rédiger un article complet sur la campagne électorale de 1885. 


Je crois que mes réponses devraient vous satisfaire.


Pour les documents, vous les trouverez très probablement dans les archives départementales du Tarn. 


Merci pour votre sollicitude et votre lecture,


Bernard Bonnejean