Hommage à François Nourissier

Publié le par Bernard Bonnejean

 

Ce passant qui s’éloigne


Il est des jours comme aujourd'hui, 16 février 2011, qui sentent la mort. Pas seulement la mort d'un être, mais d'une corporation, d'une âme collective, d'un génie commun. Ce 16 février 2011, même s'il n'était pas prédestiné à le devenir, marque la fin d'une ère.

 

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D'abord, celle des Goncourt, pas celle du prix mais celle d'une Académie qui souvent fait oublier la grande bourgeoise muette et stérile blottie sous les honneurs de la Coupole. Elle serait longue la liste des « goncourables» (et pas toujours des lauréats du goncourt) dont la postérité gardera les noms, jugés indignes — ou qui se jugèrent indignes — et, pour certains, qui jugèrent l'Immortelle indigne de leur charnéité, de leur immortalité.

 

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Quel élégant écrivain que Nourissier ! Un styliste, un formaliste, dans le sens noble du terme, un artiste pour tout dire. On peut raconter des histoires. Tout le monde peut raconter des histoires. Tout le monde peut même les écrire. Mais certains présentent cette particularité essentielle en littérature : on oublie l'histoire et l'on ne se souvient que de la façon. Un peu comme une robe de grand couturier et le mannequin qui la porte. Longtemps on  continuera à dire : c'est un chanel après qu'on aura oublié les jeunes années de Laetita Casta ou de Carla Bruni. Quel talent il faut en littérature pour que les connaisseurs disent de vous, en lisant un paragraphe de votre composition : c'est du Proust, c'est du Céline.

 

Les critiques avertis diront de la même façon : « C'est du Nourissier » !

 

 



Aujourd'hui un grand écrivain est mort. Je n'ai pas l'intention de prononcer son éloge funèbre. Je n'ai même pas le désir de parler de sa mort. J'ai trouvé sur Internet ce très beau texte écrit au moment où, âgé, malade et veuf, François Nourissier a décidé de démissionner de l'Académie Goncourt. Il écrivit alors une lettre à Edmonde Charles-Roux, un modèle d'élégance et de délicatesse. Que l'auteur de cette note me donne son identité et les références de ce bel hommage ! En voici les références internet.


 « Il faut savoir se retirer à temps. Ne pas rester la minute de trop. Prendre ses distances au bon moment. Ce qu’on appelle l’élégance, et qui laisse génbaconetudedecorpshumain.1200150365.jpgéralement un bon souvenir, quand ceux qui s’attardent en laissent forcément de moins bons. C’est valable dans toutes les situations. Des deux récents évènements liés à l’Académie Goncourt (d’une part la refonte des statuts en vertu de laquelle seuls les présents pourront voter et le passage et la limite d’âge portée probablement à 80 ans, d’autre part la vacance du siège de François Nourissier), c’est ce dernier qui nous retient le plus par le style que le principal concerné lui a donné. L’ancien président, qui a effectivement atteint cet âge là, souffre de la maladie de Parkinson, se déplace difficilement et a été récemment atteint par la perte de sa femme et d’un de ses enfants, a jugé bon ne pas s’attarder davatange là où il estime que sa place n’est plus. Mais sa lettre d’adieu à ses amis, adressée le 4 janvier à leur présidente Edmonde Charles-Roux, est d’une telle sensibilité, elle reflète si bien ses qualités d’écrivain épistolier, de ceux qui ne bâclent pas une lettre car ils lui apportent le même soin qu’à un livre, avec la même gourmandise des mots rares et de leur sonorité, une même mélancolie aussi, qu’elle vaut d’être publiée. Manière de rappeler que si le style est l’homme même comme disait Buffon, pour un écrivain il se doit de l’être en public comme en privé » :

 

“Chère présidente Edmonde, Quand au printemps 1977 les lassos Goncourt m’attrapèrent au col, j’ai compris qu’on ne me prenait, chez Drouant, ni pour un lauréat exemplaire et inespéré, ni pour un bison ivre d’espace. J’avais, à l’époque, rêvé de me retrouver en une compagnie peut-être plus goûteuse que telle ou telle autre proposée à notre convoitise. Va donc pour l’engagement sous les couleurs de ces messieurs Huot de Goncourt : quand on aime avec passion les livres, le rôle d’accélérer leur lecture n’est pas si modeste. Je rejoignis les aînés et depuis m’en suis trouvé bien. On joue aux noms ? Je citerai Mme Colette et- permets-le moi, “Mme Edmonde”. Aragon et Giono. Jules Renard, et des bagarreurs, et des pacifiques ; justement heureux les pacifiques…. C’est en leur nom que je remarque qu’on a traversé dans ces salons quelques décennies d’amitié. Je les comptabilise ici chaleureusement. Et c’est aussi chaleureusement que j’ai décidé ce 1er janvier 2008, de m’éloigner de l’académie. Je préfère “m’éloigner à “démissionner” qui sent un peu la déception. Et puis, tu le sais Edmonde, j’aurais bien besoin d’une consultation chez le carcassier : ma carcasse est en piteux état. Mieux vaut l’oublier. Ce qui ne vous empêchera pas, j’espère, de venir partager un de mes déjeuners. Maîtres, cadets, vieux camarades, confidents innocents et complices farceurs -que de souvenirs ! Nous nous sommes beaucoup amusés. Pardon, amateurs de belles “graphies”, de vous envoyer ces “pattes” impardonnables de la “mouche” Hermès : sous l’illisible il y a l’amitié -qui est lisible et fidèle. François”

« Nul besoin de connaître personnellement François Nourrissier, critique, mémorialiste et romancier, pour apprécier cette lettre. Les sentiments sont universels. Mais avec ce passant qui s’éloigne, c’est aussi un monde qui s’en va. Celui pour lequel les noms de Giono, Rernard, Colette et Aragon évoquent quelque chose de précis, le souvenir d’ émotions de lectures, qui a su un jour que Huot de Goncourt était le patronyme complet des deux frères et qui peut encore sourire à l’évocation subliminal de Raymond Abellio… (”Etude de corps humain” par Francis Bacon) »

 

Et, comme si la littérature voulait se mettre au diapason du deuil qui nous frappe, le même jour, funeste, du mercredi 16 février 2011, on apprend ceci sur le blog du Monde Littéraire  :

 

L’Association des Amis de Paul Verlaine lance une souscription internationale pour racheter l’appartement où est né le poète, et créer un lieu consacré à sa mémoire. Mais il n’y a pas de temps à perdre, nous écrit-elle...

 
Paul Verlaine (1844-1896) par Henri Fantin-Latour (détail). (c)AFP 
Paul Verlaine (1844-1896) par Henri Fantin-Latour (détail). 

 

 

«  L'appartement de Metz où est né Paul Verlaine est en vente. Nous lançons donc un appel à votre générosité afin de recueillir des fonds pour acquérir ce bien et créer un lieu littéraire consacré à la mémoire de ce Grand Homme de lettres et à la Poésie dans sa ville natale. Face à l’urgence de la situation, il nous faut réagir très rapidement afin de recueillir 300.000 €...


Paul Verlaine, fils de militaire, est né à Metz par un « hasard de garnison » comme il se plaît à dire dans « Souvenirs d'un messin ». Mais, il témoigne d'un souvenir bien ancré de cette ville qu'il a connue durant les années formatrices de son enfance. Il se réclama Français, de Lorraine né à Metz quand l'annexion de l'Alsace et de la Moselle fut décrétée après la guerre de 1870. Il ne pouvait alors se douter que sa poésie illuminerait le monde entier et que « les Sanglots longs de l'automne » deviendraient lors du Débarquement de 1944 un hymne à la libération des peuples.

 

 

 

 

Les Amis de Verlaine
C/O Bérangère Thomas
11, place Jean-Paul II 57000 Metz -France-
à l'ordre de : Les Amis de Verlaine n° compte 08725071285 par virement bancaire code IBAN : FR76 15135005000872507128540 code BIC : CEPAFRPP513 domiciliation : caisse d'Epargne Lorraine-Champagne-Ardennes (CE LCA)


L'Association des Amis de Paul Verlaine est une association de loi 1908 déclarée d’Intérêt général autorisée à recevoir des dons en espèces déductibles des impôts, des dons en nature, ainsi que l'aide du mécénat d'entreprise.


Puisque la destinée en a décidé ainsi, joignons-nous à Verlaine pour rendre hommage à Nourissier et à Nourissier pour célébrer Verlaine. Et ne permettons pas à des financiers incultes de saccager le patrimoine culturel. 

Bernard Bonnejean

 

Publié dans culture humaniste

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ELBAZ 30/08/2013 17:13


Cher Monsieur,


Auriez-vous en mémoire quelque référence de dictionnaire où le mot "corporéité " figurerait?


Bonne fin d'été


Cordialement


Pascale Elbaz

Bernard Bonnejean 20/01/2014 23:53



Terme employé notamment par les analystes universitaires pour un aspect de la poésie de Paul Claudel. 

Pardon pour ce retard, chère Pascale.

En espérant que la reprise n'a pas été trop dure, bien cordialement,

Bernard Bonnejean 



ELBAZ 24/05/2013 19:08


Monsieur Bonnejean,


Je vous écris à propos de votre hommage à M. Héritier où vous employez le terme de "corporéité". Je voudrais savoir si ce terme existe, a existé. Je suis en thèse en études chinoises et
m'intéresse de près à la traduction des termes touchant au corps humain depuis la langue chinoise vers le français.


Je vous remercie


Pascale Elbaz

Bernard Bonnejean 28/05/2013 23:52



Enfin, chère Pascale, ai-je un niveau si bas que vous doutiez de mes capacités linguistiques ? Au point d'employer des mots qui n'existent pas. Je ne "néologise" pas sans avoir pris la précaution
de mettre mes néologismes, ou créations verbales, entre guillemets.  

Bien entendu que ce mot existe. Pour vous en assurer, surtout au niveau du doctorat (puisque vous me parlez de thèse), il eût été plus "scientifique" et sans doute plus sage de vous adresser à
nos grands lexicographes plutôt qu'à moi. 

Mais je vous devine assez charmante pour que je vous pardonne. Et Monsieur "Héritier" aussi, par-dessus le marché ! Voilà ! C'est fait !

J'espère que vous n'avez pas trop attendu ma réponse. Je ne visite plus mon blog aussi souvent que par le passé.

Bon courage. ;-)


Bernard Bonnejean 



Bernard Bonnejean 18/02/2011 01:25


Tout est poignant chez Nourissier, jusqu'à l'existence, la sienne et celle de ses proches.

Il faut lire Eau-de-Feu, Samia, l'un des meilleurs réquisitoires que j'aie lus sur la nuisance de l'alcool et sur l'amour d'une femme détruite, une Gervaise des temps modernes.

Bien amicalement, Samia, et que Dieu protège la Tunisie.


samia lamine 17/02/2011 22:20


Quelle voix poignante !! Un vrai violon qui traduit la langueur et les blessures du coeurs.

Avec les meilleures salutations de la révolution des hommes libres.
Samia.


samia lamine 17/02/2011 22:16


Quelle voix poignante !! Un vrai violon qui traduit la langueur et les blessures du coeurs.

Avec les meilleures salutations de la révolution des hommes libres.
Samia.