Histoire de poètes (9)

Publié le par Bernard Bonnejean

 

      A la conquête d'une poésie catholique véritable


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Ayant ainsi rejoint les théories de Jammes qui leur avaient valu une brouille de près de quatre années, il écrit dans le même sens à Vielé-Griffin :


 

Notre poésie chrétienne est fort pauvre, malgré Villon, Verlaine et les hymnes de nos tragiques ; mais notre littérature chrétienne fastueuse et sublime ; lorsque que l'on peut s'enorgueillir d’un Bossuet, d’un Pascal, d’un Fénelon et d’un Chateaubriand, voire d'un Lamennais et d’un Lacordaire, on n'est pas déserté de l'esprit de Dieu. 



 

En effet, il est souhaitable que les poètes croyants mettent toujours leur conception de l'homme et du monde sous l'angle de la religion. C’est même leur devoir tant de chrétien que de poète : ni le chrétien ni le poète ne doit mentir. Mais ce qu'il faut faire cesser, ce n'est pas l'art païen, c'est le mensonge, c'est le chiqué, le dilettantisme, le verbalisme et l'absence de conviction, le St Sébastien de d’Annunzio, la Ste Thérèse de Mendès et le Pater versifié de Rostand. Imposer le sujet de Polyeucte à Racine pour des raisons de piété, quand il va écrire Britannicus, c'est une bêtise, et aussi un blasphème: blasphème contre Dieu. A qui la faute si nous manquons de poètes, de dramaturges, et de romanciers vraiment chrétiens (hors de l'Académie !) ... ? A la tiédeur de notre foi, non aux traditions de notre esthétique. Ou bien nos auteurs ne croient pas assez pour vivre et pour créer selon le dogme, ou bien ils ne se jugent pas dignes d'aborder les Mystères devant le public ; leur apparent oubli peut s'appeler aussi pudeur. Ils sont d'humbles hommes et le savent, ils vivent dans le monde qu'ils aiment, tâchent de faire honneur à leur humanité et comme ce qu'ils mettent dans leur art est nécessairement le meilleur d'eux-mêmes, le don de dieu, ils lui en rendent témoignage en pleine clarté. 




Puis Ghéon, au fil de son argumentation, paraît se souvenir des griefs reprochés naguère à Francis Jammes. Les voies de Dieu sont impénétrables et le souffle de l’Esprit peut aussi inspirer les artistes qui ne se réclament pas directement du dogme catholique ou de l’orthodoxie chrétienne. Autant dire que tout chef-d’œuvre est né d’une parcelle de la volonté divine. Sans le vouloir, et sans doute sans le savoir, le poète, l’artiste, pénétré du divin, rend hommage au Créateur :


 

Un artiste sert toujours Dieu, même quand il le blasphème ou le nie, par le petit rayon qu'il capte à la beauté Divine et qu'il fait descendre sur nous. Il ne s'agit donc pas de décréter je ne sais quel art chrétien obligatoire, mais de fortifier d'une part le christianisme, d'autre part le culte du beau ; d'abord la foi, d'où l’art naîtra sans peine, puis à défaut de la foi, l'art tout court, qui anticipe sur l'éternité. Pour obtenir un Belmontet, nous appauvrirons-nous d’un Rabelais, d’un Racine, d'un Molière, d'un Hugo qui nous portent plus près de Dieu — sans le nommer ?

 


Cette controverse sur la discipline intellectuelle et la place de Dieu dans la création artistique porte en germe la division qui, dès le lendemain de la guerre, partagera les collaborateurs de la Nouvelle Revue Française. A côté de Ghéon, se grouperont Marcel Drouin et Jean Schlumberger ; de l’autre côté, Gide, Copeau et Rivière. D’après le témoignage de Copeau, Gide considérera comme ses « bêtes noires », un groupe d’écrivains catholiques. Outre Jammes et Ghéon, il y inclura Claudel, — Le Soulier de satin est selon lui une « catastrophe » —, du Bos, Mauriac, et Altermann.



 

Claudel et Jammes à l’assaut de Gide et de la N.R.F.

 



Il faut chercher loin en arrière les origines de cette scission tout à la fois intellectuelle, artistique et spirituelle. On demeure aujourd’hui confondu, sous le regard de nos mentalités contemporaines enclines à la tolérance, voire à l’indifférence en matière de religion, devant l’obstination des nouveaux convertis à se faire apôtres de leur foi toute neuve et à vouloir imposer, à toute force, parfois avec trop de vigueur et d’étroitesse, des convictions souvent acquises après un long combat contre soi et contre le milieu. L’épisode à rebondissements de la conversion de Gide par les poètes catholiques traduirait une sorte d'acharnement coupable, si l’on ne savait y discerner la part de l’amitié et de l’altruisme désintéressé. 



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Si Claudel et Gide ont tout deux fréquenté les mardis de Mallarmé, entre 1891 et 1895, il ne semble pas que ce se soit dans le salon du Maître qu’ils aient fait connaissance. D’après leurs souvenirs respectifs, leur première rencontre eut lieu vers 1895 chez Marcel Schwob, l’ami commun. Ce n’est pas l’avis de Jammes qui déclarera, dans ses Mémoires, que, par son intermédiaire, Gide a rencontré Claudel pour la première fois en 1900. En effet, le 29 mars de cette année-là, Gide a fait une conférence à Bruxelles patronnée par La Libre Esthétique et qui traitait De l’Influence en littérature, parue dans l’Ermitage et ajoutée à Prétextes en 1903. Jammes fit en cette même occasion une autre conférence sur la Simplicité en littérature. A son retour de Belgique, le poète d’Orthez est hébergé pendant quelques jours chez Gide et il profite de la circonstance pour emmener son hôte chez Paul Claudel, au 37 quai d’Anjou, où il réside chez sa sœur Mme Ernest de Massary. Jammes s’est assurément trompé, peut-être de bonne foi, mais là ne réside pas l’intérêt de l’anecdote. Au cours de l’entretien de Gide et de Claudel, le second aurait eu des paroles antipathiques à l’égard du premier, ce que les deux écrivains n’eurent de cesse de démentir. Lorsque Jammes, dans une interview accordée au Temps, en octobre 1913, évoque cette « première » visite et les propos peu amènes de Claudel, Gide et Claudel s’insurgent et demandent une rectification, qui d’ailleurs ne paraîtra jamais. En date du 15 novembre 1913, Gide écrit à Jammes :

 



Je reçois à l’instant une lettre de Claudel où ces lignes : « Le Courrier de la presse me transmet un récit fait par Francis Jammes de la première visite qu’il me rendit en 1900, en votre compagnie. Jammes m’attribue à cette occasion des sentiments d’antipathie à votre égard, que je n’ai jamais ressentis, croyez-le. J’ignore ce qui a pu lui faire naître cette étrange imagination ».

 


Je ne connais pas l’article auquel Claudel fait allusion et ne sais absolument pas de quoi il s’agit, mais j’ai eu de tout temps pour Claudel une sympathie trop vive pour ne pas être douloureusement affecté par ce qui jetterait une ombre sur nos premiers rapports. 


Loin de s’amender, Jammes récidivera en 1923. Les relations entre Gide et Claudel se sont tendues. Pourtant, Gide, une fois encore, tente de rétablir une vérité qui, de toute évidence, déplaît de plus en plus à Jammes :

 



En passant par Paris, je prends connaissance des Nouvelles littéraires du 14 avril, où je lis le récit de la visite que nous fîmes ensemble à Claudel en 1900. Malgré l’effort le plus amical, je ne parviens pas à habiter les phrases que tu m’y prêtes. Ce qui en fausse profondément le caractère, c’est qu’il ne paraît point dans ton récit que Claudel et moi eussions pu nous connaître en ce temps, autrement qu’à travers toi. Des cent vingt-cinq lettres de Claudel que j’ai conservées (notre correspondance s’arrête en 1920), la première (de Ku-Liang, 28 août 1899) est antérieure à cette visite, et les éloges peu ordinaires qu’elle contient expliquent, en plus de l’admiration que je vouais à Claudel depuis la publication de Tête d’Or, que je pusse désirer l’approcher. Ma crainte d’importuner les gens est si grande que je restai par la suite longtemps sans le revoir.

 

 

Claudel, poète reconnu, convertisseur maladroit de Gide

 

 

L’admiration que portait Gide à l’auteur de Tête d’or n’est en rien surprenante. Nombre de poètes reconnurent alors Claudel pour un des leurs. L’un des tout premiers à rendre hommage au jeune dramaturge est sans doute Maeterlinck, lui-même consacré à la même époque par La Princesse Maleine. Maeterlinck, prévenu par Mockel ou par Mirbeau, envoie une lettre enthousiaste à Claudel :

 



Vous êtes entré dans ma maison comme une horrible tempête ! J’ai parcouru bien des littératures, mais je ne me souviens pas d’avoir lu livre plus extraordinaire et plus déroutant que le vôtre. Je crois avoir Léviathan dans ma chambre ! Etes-vous le comte de Lautréamont ressuscité ?

 

 


Mallarmé n’est pas en reste. Au début de l’année 1891, il écrit à Claudel :

 

 


Le Théâtre certes est en vous.


Un développement du geste des héros accompagne mystérieux ce rythme, d’instinct si vrai, par vous trouvé, moral autant que d’oreille, lequel commande l’imaginaire spectacle.

 

L’autorité de vos personnages me hante, particulièrement ; à travers le drame opiniâtre et sérieux et simple, où tout porte absolument votre marque.

 

Dans une lettre adressée à Claudel par Verlaine, ce dernier, à qui il a envoyé un exemplaire de Tête d’or, le félicite

 

de tout le talent, de la poétique et forte imagination, aussi du sérieux, non du « pessimisme » n’est-ce pas ? qui se trouve dans Tête d’or

 



et il l’invite à venir le voir à l’hôpital Saint-Antoine :

 

Nous causerons et je suis sûr que nous sympathiserons.

 



Claudel sera du reste déçu de l’entrevue avec Verlaine. Il devait rapporter plus tard ces propos du poète à Henri Guillemin :

 



Il ne m’a pas dit grand chose, sinon ceci : que Tête d’or était très bien parce qu’il y avait du sang répandu.

 



Parmi les admirateurs inconditionnels de Tête d’or, il faut aussi compter Octave Mirbeau et surtout Marcel Schwob qui, à l’occasion de la parution du drame claudélien, renoua amitié avec son ancien condisciple de Louis-le-Grand. C’est sans doute grâce à lui, à sa vaste culture et à ses relations familiales, qui lui assurent une place exceptionnelle dans le monde littéraire, que Claudel trouve une place de premier plan dans les cercles en vogue. Pourtant Claudel reste à l’époque un peu insociable et se borne le plus souvent à un petit groupe d’amis fidèles : outre Schwob, Léon Daudet, Maurice Pottecher et Jules Renard. 

 


Que donc Gide ait voulu rencontrer Claudel pour l’assurer de son estime et rechercher la compagnie d’un poète en pleine ascension est tout à fait plausible. A l’appui de sa version, que tout confirme d’ailleurs contre les assertions erronées ou mensongères de Jammes, Gide cite une lettre de Claudel adressée à lui en septembre 1915 :

 



Merci, mon cher Gide, pour les renseignements que vous me donnez si aimablement et dont je vais faire mon profit.

 


Nous aurions pu longtemps nous regarder en chiens de faïence ! Vous êtes certainement un des hommes que j'estime le plus et que je désirais le plus revoir à mon retour en France. Mais je n'osai vous importuner, et comme vous n'avez jamais répondu à mes lettres je me demandai s'il vous serait agréable de renouveler connaissance. Voilà mes doutes dissipés ! 

 



Quel intérêt pouvait pousser Jammes à ternir ainsi une amitié littéraire que ni l’un ni l’autre des protagonistes ne devait nier à l’époque ? Outre un sentiment de jalousie, explicable par une amitié possessive, il semble que le poète méridional ait voulu expliquer a posteriori le combat idéologique et spirituel — et son échec surtout — que Claudel et lui-même menèrent conjointement ou séparément, avec l’appui de Madeleine Gide, à l’encontre de l’agnosticisme et des mœurs, jugées dissolues et scandaleuses, d’André Gide. Pendant plus d’une décennie, l’auteur des Nourritures terrestres va subir les assauts de ses amis poètes qui useront, en pure perte, de toute leur amicale persuasion pour l’amener à résipiscence. On peut encore s’étonner aujourd’hui de l’opiniâtreté des uns et de la patience toute bienveillante de l’autre.

 

Pour démoraliser à tout jamais ceux qui confondent le devoir de transmission du savoir et le pédantisme, j'offre à tous les étudiants, sur présentation d'une photocopie de la carte d'étudiant mise à jour, toutes les références des citations mises en notes dans mes dossiers. C'est ainsi que je conçois le prolongement, à la retraite, de ma carrière d'enseignant,

Bien amicalement,

Bernard Bonnejean


Copie et reproduction de ce texte sur demande expresse de l'auteur. Les étudiants ont la possibilité d'avoir accès aux références et aux notes, sur demande et présentation de la photocopie de leur carte d'étudiants à jour.

 

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