Histoire de poètes

Publié le par Bernard Bonnejean

 


1- La bohème : à la recherche de la gloire
 


Lorsque le jeune Louis Le Cardonnel, la tête pleine d’idéal poétique et la bourse plate, débarque à Paris, le 20 ou 21 octobre 1883, il est logé à la même enseigne que nombre d’artistes et de poètes provinciaux, attirés par les lumières de la capitale, jetés brusquement dans les tourbillons de la vie parisienne. La première lettre du jeune poète adressée à ses parents date du 23 octobre 1883. Il dit savoir qu’il aura beaucoup à lutter « dans cette formidable ville de Paris » où il a « la ferme intention de triompher ». Sa lettre laisse deviner des conditions matérielles relativement précaires, malgré des circonvolutions de style qu’il faut mettre sur le compte de l’affection. Grâce à son camarade Fière, il a réussi à dénicher une chambre sous les combles pour un somme relativement modique « dans un excellent autel [sic] ».

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Mais, comme Verlaine, il déménagera souvent, par plaisir ou par nécessité. Les pérégrinations parisiennes du jeune Louis Le Cardonnel sont assez représentatives de l’esprit bohème — un peu adouci par l’aide financière des parents, dans le cas présent — des jeunes poètes de l’époque. Il est d’abord descendu à l’hôtel de Médicis, au 56, rue Monsieur-le-Prince, à quelques pas du boulevard Saint-Michel, en plein quartier latin. La rue comporte plusieurs libraires de neuf et d’occasion, quelques hôtels et restaurants fréquentés surtout par des étudiants. Elle est animée par les jeunes gens qui fréquentent l’Ecole Pratique ou l’Ecole de Médecine ou encore la Sorbonne, le lycée Louis-le-Grand ou l’Ecole de Droit. L’hôtel de Médicis est une construction à cinq étages qui contient quarante chambres plutôt confortables. Un confort un peu coûteux sans doute puisqu’il écrit le 14 novembre 1883, qu’il lui faudra trouver « pour abri une chambre de camarade ».

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De fait, il s’installe aux environs de cette date à l’hôtel de la Monnaie, chez Laudier, traiteur, 78, rue Mazarine, une rue qui se trouve dans le prolongement de la rue Monsieur-le-Prince. Là ce sont les étudiants des Beaux-Arts, dont l’école est toute proche, qui forment la clientèle des restaurants et des hôtels de la rue : hôtel du Mouton blanc, Auberge fleurie, hôtel des Monts Jura, restaurant des Beaux-Arts... C’est entre ces deux rues et ces deux hôtels que Le Cardonnel partagera l’essentiel de ses séjours dans la capitale : l’hôtel de Médicis pour les temps de vaches grasses, l’hôtel de la Monnaie, si mal nommé pour la circonstance, lorsque la bourse se fait plate. La jeunesse y anime le quartier, en ces temps héroïques de la naissance et du développement du mouvement symboliste. Dans un article publié au Mercure de France, Le Cardonnel rappelle l’ambiance qu’il a connue dans ce Paris artistique des années 1880. L’enthousiasme de toute une jeunesse, pressée de faire valoir des talents divers, semble se cristalliser dans un périmètre restreint, non loin de Notre-Dame, en un quartier « auquel donne son nom la statue de l’archange qui brandit le glaive et terrasse le dragon ». Ils viennent de tous les points de la France, parfois de Grèce, de Flandre ou d’Amérique. Toute la journée et une partie de la nuit, « c’est une rumeur qui ne s’alanguit que par instant ». Le Cardonnel trouve presque « effrayante » cette vie folle et insouciante d’étudiants en tous genres, de filles qui « chatoient, promenant le mensonge de leurs yeux, de leur sourire et de leur toilette », une vie mouvementée et mouvante que le poète compare à un « changeant kaléidoscope ». Presque tous ont faim, mais tous, comme Le Cardonnel, s’adaptent à une vie matérielle précaire où il faut compter le prix de la chambre, la pension, le blanchissage, les frais courants, sans compter l’économie nécessaire pour éviter les déconvenues. Du reste, ce Rubempré fin de siècle est peu difficile et s’accommode de repas relativement frugaux, se contentant d’une « trentaine de sous » pour faire trois repas par jour.

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Au demeurant, la faim, si Le Cardonnel la connut parfois, passait à l’époque près des jeunes symbolistes pour avoir des vertus inspiratrices. Avant que Soutine, dans le « Montparno » des années 20, ne réagisse à la faim que par le travail, peignant son Bœuf écorché après avoir jeûné deux jours devant un morceau de viande crue, Adolphe Retté a déclaré, lui aussi, faisant sans doute contre mauvaise fortune bon cœur, qu’un estomac vide est plus perceptif aux beautés celées aux ventres pleins. Harold Swan rapporte ainsi les propos du poète pour qui quarante-huit heures de jeûne produirait « une acuité de perception, une netteté d’intellect » remarquables. Pour peu que l’on soit poète, Retté ajoute que la faim permettrait d’entendre « d’innombrables carillons tinter aux oreilles », gages de rimes et de rythmes harmonieux.
 


En outre, les amitiés permettent de pallier quelques peu les infortunes. En plus de l’aide financière de ses parents, Le Cardonnel connaît rapidement à Paris quelques âmes généreuses qui sauront lui prêter secours en temps voulu. Parmi ces charitables donateurs, prodigues de conseils et d’éloges poétiques autant que de dîners copieux, il y aura Léon Cladel qui recevra parfois le jeune poète à son pavillon de Sèvres. Il y aura aussi Paul et Victor Margueritte, les neveux de Mallarmé, qui eux aussi l’inviteront fréquemment à séjourner à Sèvres, où le jeune homme se dit « délicieusement choyé », faisant beaucoup de « nobles » connaissances qui « s’emploient très activement à [le] caser ». Il reçoit aussi des invitations de ses divers amis : Charles Morice, Moréas chez qui il va déjeuner avec Raymond de la Tailhède, Alfred Ernst, Paul-Marius André, Maurice et Félix Bouchor. Il est l’hôte habituel de Huysmans le dimanche et va, quand il le veut, chez monsieur et madame Delzant, où il est certain d'avoir table mise.


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Mais, avant de se faire un grand nom dans la littérature, il faut se trouver une situation. Coppée, Verlaine et Mallarmé, pour ne citer qu’eux, ont fait école. La poésie, au moins au début, ne nourrit pas son homme et pour s’adonner à cette noble et passionnante occupation, il faut tenter de trouver une sinécure, assez lucrative pour vivre convenablement, mais pas trop prenante pour permettre à la Muse de s’ébattre volontiers. L’entreprise n’est pas aisée. Il s’avère bien vite évident que Paris offre peu de facilités aux jeunes gens de condition modeste « qui veulent vivre de [leur] vie » et force est de constater, pour Louis, qu’il fait partie d’une « foule de gens qui assiègent les positions » sans pouvoir « saisir au vol le moindre emploi ».
 

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Ce que cherche Le Cardonnel, c’est une place de maître d’études ou de secrétaire d’Agence. Des amis à lui, Zénon et Louis Fière, tenteront de le placer sans succès dans les bureaux de la préfecture de police. En décembre 1883, il fera un si bref séjour comme apprenti dans une imprimerie sans même y être payé. Son grand rêve, à lui qui fut secrétaire de la rédaction du Saint-Graal d’Emmanuel Signoret, est de décrocher la bibliographie dans une revue littéraire. Il voit son désir exaucé en devenant tour à tour, mais pour un temps très bref, rédacteur au Parti National d’Adrien Remacle, puis chroniqueur poétique de l’Ermitage d’Henri Mazel. Devant ces tentatives infructueuses, il prend le parti de se plaisanter en une ballade octosyllabique où, sous l’humour du jeu littéraire, perce une grande force d’âme devant l’inclémence de la vie quotidienne :


C’est la honte de ses parents,
Ce Villon en miniature.
Cependant ses rêves sont grands,
Il écrit des vers sans rature,
Mais riant de son ossature
Sous les cieux d’un gris éternel,
La bise ironique torture
L’affreux Louis Le Cardonnel.
Prince éditeur, on vous adjure
De vouloir être paternel,
Et de transformer en brochure
L’affreux Louis Le Cardonnel.
Dans cette ballade, qui est manifestement de la même veine que les autres poèmes publiés dans le Chat noir, le jeune homme semble inspiré par les mêmes préoccupations que le jeune Germain Nouveau, lui aussi fraîchement débarqué à Paris : l’identification à Villon évoque plus la vie de bohème et la misère que la délinquance ; le poète se sent à la fois attiré par la capitale aux « cieux d’un gris éternel » et exilé loin d’une province plus amène et plus ensoleillée ; il accepte le désœuvrement imposé et la pauvreté éphémère dans l’espérance de trouver la gloire littéraire.

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A suivre.
 
Bernard Bonnejean, Inédit 

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