Histoire de poètes (7)

Publié le par Bernard Bonnejean



 


Deuxième époque : à la conquête d’une poésie catholique vraie


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Jammes et Ghéon, initiateurs de l’idée d’une poésie catholique

 


Le Cardonnel était venu à Paris à la recherche de son idéal ; il le quittait, l’ayant trouvé, pour ne plus y revenir. Car, même s’il n’est de bon bec que de Paris, les poètes venus de province, toujours un peu déracinés dans la capitale, continuent tant soit peu à se revivifier au contact de leurs racines, en collaborant, par exemple, à quelque revue régionale. Il arrive parfois même que les plus parisiens d’entre eux se laissent aller à expatrier leur renom au-delà des frontières de la capitale. Francis Jammes, dans une lettre adressée à Henri Ghéon, s’insurge, avec un certain humour, d’y voir s’afficher des noms aussi illustres que celui de Gide :



Gide est-il de retour à Paris ? Bon Gide ! Pourquoi faut-il toujours que son nom figure dans les sommaires grotesques (auprès de Gasquet et de Magre) de la Terre de France ou du Petit Béziers ? Lui et Guérin ont cette manie. Mais pourquoi Gide se plaint-il, alors, de ce Saint-Simonisme bouhéliérisant. Il n’y a pas toi, dans ces sommaires, ni moi, ni Griffin, ni Louys, ni Schwob, ni Régnier, ni Boylesve. Pourquoi Gide ? Pourquoi Guérin ? Mauclair, encore, passe. Mais Gide ? ? Pourquoi annonce-t-on des articles de Gide ?


J’ai été grossier. Ils m’ont invité à aller manger un canard en vers à Béziers pour la fête du centenaire d’Apollon (est-ce qu’il faut deux p ou une l ?) Je ne leur ai pas répondu. J’ai horreur de ces manifestations, horreur des écoles, horreur des provinces et des capitales, horreur des vers qui font du tapage, horreur de l’économie politique. Lorsque je songe que des bonzes comme Viollis et Lafargue font partie de ces sociétés d’orphéon en papier mâché, cela m’exaspère déjà. Et qu’est-ce lorsqu’il y a Gide ? Je le dirai à Madame Gide.

 



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Pourtant les « petits » poètes honorés par la présence des illustres « parisiens » auxquels Jammes fait référence et qu’il semble mépriser, ne sont pas si négligeables. Toulouse et sa région, grâce à eux, retrouvent une place honorable dans la création poétique après ce que Michel Décaudin a appelé La crise des valeurs symbolistes. Joachim Gasquet (1873-1921), par exemple, est, avec Emmanuel Signoret et Paul Souchon, un des chefs de file de l’« Ecole d’Aix » et a su unir la tradition romantique à des formes poétiques plus modernes. Poète des Chants séculaires, des Hymnes, des Chants de la forêt, il est aussi le fondateur de la Syrinx, petite revue littéraire qui paraît de façon irrégulière. Vers 1900, il fonde à Aix, pour remplacer Les Mois Dorés, Le Pays de France — et non La Terre de France, comme l’appelle, par erreur, Jammes — une revue littéraire de tendance catholique et monarchiste qui deviendra le Bulletin de la Conférence de Saint Thomas d’Aquin, en 1904. Maurice Magre (1877-1942) est un poète provincial en lutte contre l’intellectualisme des chapelles symbolistes, surtout connu pour la Chanson des Hommes, où il chante sa foi dans la vie, dans la bonté des simples et des humbles. Quant à Jean Viollis (1877-1930), de son vrai nom Henri d’Ardenne de Tizac, et Marc Lafargue, ce sont tout deux des Naturistes convaincus et d’éminents représentants de la renaissance littéraire toulousaine. Ils ont animé L’Effort, une très importante jeune revue littéraire où l’on exalte l’amour de la vie en une forme traditionnelle, qui n’exclut pas absolument le vers libre. Tous, en tout cas, ont su, loin de Paris, déployer une grande activité poétique autour de leur nom, par l’intermédiaire de revues, de conférences, de cercles...

 

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Mais Jammes, de fait, n’est pas un homme d’école, ni de revue, ni d’« économie politique ». Cependant, lui, qui, comme le fait remarquer Robert Sabatier,

ne connaît qu’une école, l’école buissonnière qui sera chère à René-Guy Cadou et à ses amis de l’école de Rochefort,




finit tout de même par appartenir, tout entier, à la poésie catholique.

 

Le journal La Croix fait paraître, le 21 août 1912, un article incendiaire, et quelque peu excessif, sur les nouvelles orientations religieuses et artistiques du poète. Il ne s’agit pas ici d’adhérer à une coterie ou de s’affilier à un cénacle, mais de rejeter une certaine forme de littérature « immorale », et donc, de se reconnaître, a contrario, membre et définitivement rallié à une poésie en accord avec l’esprit et la lettre de l’Eglise, la seule vraie et esthétiquement acceptable :

La littérature immorale est celle qui est en désaccord avec les lois de l'Eglise catholique, c'est-à-dire avec la vérité et, par conséquent, l'ordre et la beauté.

Tout ce qui est contraire à cette vérité est faux ; donc laid en morale et en art.

Cela ne veut point dire qu'une œuvre en partie immorale ne puisse contenir des beautés. Ainsi l’œuvre de Ronsard, d’Hugo ou de Baudelaire. Mais ces beautés n'existent qu’en raison de ce qui les relie à Dieu, et il n'est point permis à tous de les découvrir sans danger.

Il est certain que certains antiques aient en quelque mesure cette relation ou permanence diffuse de la première révélation, tant il est difficile au païen même de se déprendre de Dieu. C'est de là que provient, par exemple, toute la beauté des Grecs ; dans Homère cette fréquente chasteté et cette louange du paysage dans Théocrite et ce respect du lit nuptial chez leurs tragiques.

C'est une chose rare que la relation complète de l’œuvre avec la vie éternelle. Cependant l'auteur de la Chanson de Roland, de Dante presque toujours, Cervantès, Shakespeare parfois, Racine et Lamartine souvent ; de nos jours, Claudel ou Louis Le Cardonnel nous offrent cet exemple.

L’hérésie et l’obscénité sont les vers qui corrompent l’œuvre d'art et qui empêchent qu'elles parviennent en tout ou en partie à l'immortalité.





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Cette vue étroite dans son orthodoxie, empreinte d’un ostracisme certain vis-à-vis de chefs-d’œuvre naguère enfouis dans les enfers des écoles jésuitiques, a de quoi surprendre, sinon choquer sous la plume du cygne d’Orthez. Le catholicisme de Jammes apparaît pour le moins possessif et exclusif ; ce n’est plus un article de foi, mais un concept, un critère élitiste de sélection purement esthétique. On soupçonne ici une déviation sous ces principes rigides, sous des apparences de rigueur morale et de foi canonique. La littérature catholique — la poésie catholique — devient ici la seule « école » permise, la seule digne d’art véritable :

Pour réagir contre une littérature qui porte en elle des germes de mort qui peuvent contaminer à la longue les plus purs écrivains, il faut que les auteurs qui savent que le grand art ne peut exister dans le mal, tel que l’Eglise le définit, fassent des œuvres si belles qu'elles détournent les autres œuvres.

D'un autre côté, que beaucoup de pieuses gens n'aillent point comme elles ont déjà fait, hélas ! juger avec un superbe dédain et une coupable présomption des œuvres admirablement chrétiennes. C'est un péché d'orgueil que de croire que l'on peut répudier à première vue une œuvre qui a demandé à son auteur des années de méditation. Que ces pieuses gens essayent patiemment de s'éduquer, et si elles ne sont point nées pour l'art, qu'elles recherchent la compagnie des grands hommes de science qui ne manquent point à l’Eglise. Dieu étant la fin de tout, il ne faut point qu’un homme s'égare dans une voie qui ne lui est pas destinée. Si donc la lettre et le chiffre sont deux moyens voulus de Dieu, il ne sied point que celui qui est né pour le chiffre fasse tort à celui qui est né pour la lettre et inversement.

Que non plus, et par une bien courte vue, les écrivains catholiques n’aillent point se mésestimer, s'insulter, s'attaquer entre eux, sous prétexte que leurs opinions politiques diffèrent.

Une jeunesse est debout qui est avant tout catholique ; Vallery-Radot, André Lafon, François Mauriac, pour ne nommer que ses chefs ; et les adolescents de beaucoup de talent les suivent qui collaborent aux Cahiers de l'Amitié de France, aux Intimités et ailleurs.

Déjà nos adversaires se plaignent que la pudeur envahisse la littérature. C'est que, déjà, même le public indifférent finit par se lasser d'un théâtre qui n'est plus qu'un lieu d'excitation et de livres ou l'on vous serine à chaque ligne ou à chaque vers une variation sur le vice.

Ce colossal ennui provoqué chez les débauchés mêmes par ces insipides turpitudes, c'est le commencement de l'état de grâce littéraire.


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Henri Ghéon publie in extenso cette apologie de l’art chrétien, dans la Nouvelle Revue Française. Il écrit en la circonstance un long article fort désagréable intitulé « Une enquête du journal La Croix et les Géorgiques chrétiennes de Francis Jammes ». Il se montre outré devant tant de certitudes et d'intolérance. S'insurgeant contre les positions de Jammes, il en vient même à fausser la pensée de son ami. Il affirme en effet :



Vous avez lu. Oh ! Ne plaisantons pas : ceci est grave. Il va donc suffire de croire, de s'assurer par sa croyance la collaboration de la divinité pour créer immanquablement un chef-d’œuvre. Et réciproquement, en dehors de l'orthodoxie, en vain nous nous efforcerons. Voilà qui dépasse de beaucoup l'Index, lequel ne prétend prononcer que sur la valeur morale d'un livre ; sur sa valeur esthétique nullement. [...] Ah ! qu'on se défie du nouveau mot d'ordre. C'était hier « Politique d'abord » ; voici « Religion d'abord » aujourd'hui. Mais ne se rend-on pas compte que cela autorise précisément pour demain « Laïcité d'abord », « Socialisme d'abord », « Athéisme d'abord » ou toute autre formule légalement absurde, que nous repousserons avec une égale énergie, croyez-le bien ? [...] Art d'abord et libre critique de l’art : c'est notre mot d'ordre.



Dès la parution de l'article d'Henri Ghéon, Paul Claudel apporte son soutien à Francis Jammes et définit ainsi son désaccord avec l'orientation de la Nouvelle Revue Française :


Le dernier numéro de la N.R.F. me déplaît fort. Après bien des tergiversations, s'y précise une attitude qui, si elle se confirme, m'amènera à une séparation tacite, malgré tous les bons procédés que j'ai reçus de ce côté. Faut-il donc voir une fois de plus reparaître toutes ces vieilles rengaines de l'Art d'abord, de l'Art pour l'Art, que nous croyions enterrées. D'ailleurs l'article de Ghéon dénature votre pensée. Vous n'avez pas du tout dit dans votre lettre à la Croix, que j'approuve complètement, qu'il suffisait d'être catholique pour être artiste, et de confesser la vérité qui est la beauté pour en avoir le sentiment et le moyen de l'exprimer. Mais il est certain qu'il n'y a pas réalisation d'une œuvre d'art sans un témoignage plus ou moins explicite rendu à cette Création que Dieu a trouvée très bonne, et à l'ordre qui n'est pas parfait sans Dieu qui en est le sommet. Tout ce qui est contre les commandements est aussi contre l'ordre, ne va pas très loin, ni ne vient de très loin. De là tant d’œuvres champignons qui pourrissent à peine poussées, ou de « chefs-d'œuvre » mécaniques. Il n'y a de beau que ce qui est nécessaire, et il n'y a de nécessaire que ce qui sert à la gloire de Dieu.


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Pour démoraliser à tout jamais ceux qui confondent le devoir de transmission du savoir et le pédantisme, j'offre à tous les étudiants, sur présentation d'une photocopie de la carte d'étudiant mise à jour, toutes les références des citations mises en notes dans mes dossiers. C'est ainsi que je conçois le prolongement, à la retraite, de ma carrière d'enseignant,

Bien amicalement,

Bernard Bonnejean


Copie et reproduction de ce texte sur demande expresse de l'auteur. Les étudiants ont la possibilité d'avoir accès aux références et aux notes, sur demande et présentation de la photocopie de leur carte d'étudiants à jour.

 

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