Histoire de poètes (6)

Publié le par Bernard Bonnejean

 
Du salon de Gabrielle Delzant à la prêtrise
 

Le Cardonnel devait revenir à Parays, tous les ans, de 1892 à 1900. Que ce soit durant les soirées d’hiver de la place François-Xavier ou dans la demeure bourguignonne, le poète se nourrit aussi bien physiquement que spirituellement. Il conforte sa vocation grâce à la lecture d’ouvrages trouvés dans l’une ou l’autre bibliothèque : La Vie des Saints, de Baillet, L’Année liturgique de dom Guéranger, Les Fioretti, Platon, le Port-Royal de Sainte-Beuve, Les Pensées de Joubert, Bossuet, Pascal, sans compter L’Imitation de Jésus-Christ dont Mme Delzant lui a offert un exemplaire.




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A l’abri du tumulte du quartier latin, Le Cardonnel s’entretient avec elle de sujets religieux et elle devinera avant lui l’appel de plus en plus pressant à la prêtrise :


M. Le Cardonnel sous l’influence de sa vocation religieuse se désintéresse de tout ce qui n’est pas religieux et monastique. La conversation commence sur un point d’art quelconque, et fatalement aboutit aux Bénédictins ou aux Prémontrés. Représentez-vous à la table de Parays d’aimables hôtes écoutant en silence, deux enfants se permettant quelquefois de rire et de gazouiller, mon mari, fort et tranquille, demandant droit de cité pour tout ce qui est élevé, M. Le Cardonnel expliquant les contemplatifs et les natures régénérées par le surnaturel, et moi, allant de l’un à l’autre, faisant la part de chacun et n’ayant pas à mettre la paix entre eux, parce qu’elle y est, grâce à une bonté charmante commune à tous les deux.


Mme Delzant qui voit la progression spirituelle du poète, se sent vite dépassée : elle adresse Louis Le Cardonnel à son directeur, l’abbé Huvelin, agrégé d’histoire et helléniste. C’est à cet abbé que Littré dut de revenir à la foi catholique et que Charles de Foucauld dut sa conversion.

 
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Mais c’est sans aucun doute grâce à une religieuse avec laquelle Mme Delzant mit son protégé en relation, Mère Célestine de la Croix, que Le Cardonnel s’engagera dans le sacerdoce. Elle avait fondé la Congrégation enseignante et hospitalière des Sœurs du Saint-Sacré-Cœur de Marie. L’institut comptait deux maisons, l’une à Athis-Mons, l’autre à Fiancey, dans la Drôme, à douze kilomètres de la Valence natale du poète.


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Louis Le Cardonnel quitte définitivement Paris le 15 mars 1893 pour son pays natal, bien décidé cette fois à faire aboutir ses projets de vie religieuse. Au printemps 1893, aux environs de Pâques, il rencontre Mère Célestine pour la première fois. Il écrit ses première impressions à Mme Delzant :  





J’ai fait ma première visite à Mère Célestine de la Croix dans la journée du Samedi saint ; je retournerai jeudi auprès d’elle et je puis dès à présent entrevoir tout le bien que me fera sa simple amitié. De la gare de Portes où je suis descendu, il m'a fallu marcher quelque temps sous un soleil splendide mais déjà lourd ; car, dans ce pays, les fraîcheurs du printemps fait bien vite place à une aride lumière. C'est donc en pèlerin un peu harassé que j'ai gravi l’escalier qui contourne le coteau où le couvent se dresse, sous la protection d'une blanche statue de saint Michel. Tout semblait dormir dans l'après-midi sans haleine. J'ai poussé une porte à demi ouverte, j'ai traversé un silencieux et frais corridor, puis est venue une aimable sœur à qui j’ai présenté votre lettre. Introduit dans un parloir ombreux j’ai attendu la Mère Supérieure. Un portrait que je n'ai pas eu de peine à reconnaître pour le sien, d'après vos descriptions d’elle, animait le mur sévère. Mais voici, entrée discrètement, la Mère Célestine elle-même. Je suis tout de suite à l'aise, je ressens de son âme à la mienne s'établir un courant d'immédiate sympathie. Assis dans l'ombre, je l’écoute : sa parole a un grand charme, c'est une parole abondante, pressée, pleine de vie et d'ampleur ; le flot pousse incessamment le flot et, sous chaque mot, on entrevoit la profondeur d’une âme ardente et féconde. Voilà bien une religieuse de grande race, aux élans réglés par la sagesse divine, à la flamme lumineuse. Je suis venu pour me confesser un peu, la Révérende Mère me prévient en se confessant elle-même. Elle me raconte ses luttes, ses épreuves ; elle veut, dit-elle, que je la connaisse bien avant de lui donner ma confiance. Mais les heures ont coulé, il faut partir. Vous devinez sans doute qu'on a parlé de vous, chère Madame, et de ceux qui vous sont chers. Je suis revenu à pied à Valence, à la lueur de la lune large et glorieuse, et maintenant je vous remercie d'avoir intéressé à moi cette belle, cette grande âme. A son contact j'ai pris plus de force et ma confiance s'est accrue.



Les lettres de la religieuse témoigneront bientôt de la réelle complicité qui unit directrice et disciple. D’une part, elle prescrit un régime de vie propre à rééquilibrer le poète tout encore, à son avis, encombré de « broussailles ». Pour combattre son imagination inconsistante, elle préconise le repos, la vie au grand air et les distractions ; puis un travail régulier et assidu de deux heures le matin et de deux heures le soir. D’autre part, elle a l’intelligence et la sagesse de ne pas le couper de son univers poétique. Au contraire, elle apprécie les vers du futur prêtre et s’en ouvre à Mme Delzant :


J’ai enfin entendu des vers et après vous, Madame, je dis : que c’est beau ! Je n’ai rien entendu de semblable, et cependant notre chère Bretagne m’a donné, dans ma jeunesse, des harmonies que j’entends encore au fond de mon âme : mais rien ne vaut ce que j’ai entendu samedi.


En outre, la religieuse semble avoir saisi la nature complexe des poètes et de Louis Le Cardonnel, en particulier :


Les poètes tiennent de l’ange, de l’enfant et même de la femme. [...] Sa nature élevée le place bien au-dessus de tout plaisir sensuel ; sa piété réelle lui est un fort ; mais le cœur qui est sa grande puissance, puissance captive jusqu'à présent, le cœur doit se dépenser,
aimer les âmes, déborder. Alors seulement l’équilibre se fera.



Après quelques mois de cette existence si peu ascétique, la Supérieure conduit son protégé à Saint-Antoine, près de Saint-Marcellin, dans l’Isère, le 24 août 1893. Le Supérieur ne peut le garder : la règle absolue interdit qu’on accueille un postulant d’un autre ordre, et Le Cardonnel a passé quelques mois à Solesmes. A partir de septembre, il poursuit son postulat à l’abbaye Saint-Michel de Frigolet, près de Tarascon, qui abrite des Prémontrés vivant sous la règle de saint Augustin ; mais l’abbaye ne possède pas de scolasticat.

 
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 A la fin de novembre, le poète descend à Aix, chez Mlle Rostand d’Abancourt. Mère Célestine ne tient plus désormais aucun rôle direct dans la formation du prêtre. Le Cardonnel lui rendra un vibrant hommage dans son « Carmen platonicum » :



O vous que Michel-Ange aurait prise pour Dame,
Grande initiatrice aux mystères de l’âme,
Vous avez, dans l’éclat de votre chasteté,
Je ne sais quelle grâce et quelle gravité :
Vous nous faites penser à ces heures divines
Où se lèvent une étoile au-dessus des collines,
Vous allez : l’harmonie accompagne vos pas ;
Vous enchantez les cœurs et ne les troublez pas.
Telle, idéale encore, et pleine de décence,
A son premier matin brilla la Renaissance.[...]
Vous évoquez, aux jours de l’Italie ancienne,
Une Abbesse, princesse et platonicienne.


L’archevêque d’Aix conseille au jeune homme le Séminaire français de Rome. Le mois de janvier 1894 se passe en démarches à Aix et à Valence. Enfin le 2 février, Mgr Cotton signe les lettres testimoniales. Le Cardonnel triomphe enfin de ses doutes parisiens :


Et la profonde voix, la voix tendre et secrète,
Revenant lui parler dans son charme ancien,
Dit au Prêtre futur caché dans le Poète :
J’ai mis sur toi mon signe, un jour tu seras mien !
Sortilèges, enfin, vous tombez ! il est libre :
Loin de lui ce néant qui le faisait souffrir !
Sa victoire, il la conte aux rivages du Tibre ;
Ses généreux desseins vont maintenant mûrir.


L’abbé le Cardonnel reçoit la soutane dès le lendemain de son arrivée à Rome, le 3 mars 1894. Il reçoit la tonsure en septembre 1894. Il reçoit le sous-diaconat le 20 octobre 1895, le diaconat le 18 octobre 1896. Il est enfin ordonné prêtre, à l’âge de trente-quatre ans, le 19 décembre 1896, à Romans, des mains de Mgr Cotton :


Son front se pacifie à la clarté des cierges :
Plus haut que la tempête, il a mis son trésor,
Il consacre le Vin qui fait germer les vierges,
Il prend le Pain vivant sur la patène d’or.
En offrant l’encens pur des louanges prescrites
A ce Dieu qu’il annonce et qui l’a protégé,
Il vit transfiguré par la beauté des rites,
L’âme resplendissante et le cœur allégé.


Les amis poètes parisiens auront beaucoup de mal à comprendre ce cheminement si particulier. Charles Morice avait déjà déclaré, un peu grandiloquent, dès après l’expérience d’Issy :


Louis Le Cardonnel est, peut-on croire, perdu pour la Poésie. Ce poète s’est fait prêtre.


Plus tard, en 1913, il fera amende honorable dans Le Retour ou mes raisons dédié à Louis Le Cardonnel, prêtre et poète :


Quand tu t’es senti appelé par Jésus, mon cher ami, à le servir dans son Eglise, t’es-tu demandé s’il te permettait d’y conduire le chœur des Muses ? On les dit un peu décriées en cour sainte, à cause des fautes commises en leur nom, et bien qu’elles en soient innocentes. Les vierges folles, en contrefaisant le sourire des vierges sages, les ont compromises. Mais quelle extase de joie, n’est-ce pas, quand tu as compris qu’il ne t’était pas demandé de sacrifier ta mission de poète à ta vocation de prêtre, qu’on ne te reprenait pas les dons d’Apollon, qu’on te prescrivait seulement de consacrer les plus belles de tes odes à la gloire de Dieu ! Jaloux d’unir


La foi prudente avec la poésie ailée,


tu t'enorgueillis doucement du rang qui t’était assigné dans les saintes milices :
Je lutte par la voix, Prêtre, Apôtre, Chanteur.
  
 
A suivre, deuxième époque : à la conquête d’une poésie catholique vraie

Bien amicalement,



Bernard Bonnejean

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