Histoire de poètes (5)

Publié le par Bernard Bonnejean

 
 

La fondation de l’Ecole française

en réaction à l’Ecole romane

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Cette lettre, signée, rappelons-le, en premier lieu par Louis Le Cardonnel, prouve le désir d’indépendance du poète et de ses cosignataires, à l’égard de toutes les écoles, mais surtout de celle que Moréas venait de fonder, l’Ecole romane. En effet, le 2 janvier 1891 eut lieu à l’hôtel des Sociétés savantes un banquet présidé et offert par Moréas. Il s’agissait officiellement de fêter la publication du Pèlerin passionné. Ce devait être, dans l’esprit des organisateurs, le couronnement du symbolisme. En vérité, les symbolistes qui applaudirent aux toasts portés à la poésie ne se doutaient sans doute pas qu’ils célébraient ainsi la naissance d’un schisme. La préface du Pèlerin passionné était pourtant sans équivoque :
Conséquemment, j’y poursuis, selon une évolution logique et indubitable, dans les idées et dans les sentiments, comme dans la prosodie et dans le style, la communion du Moyen âge français et de la Renaissance française.


La plupart des symbolistes, après avoir pris conscience que Moréas se détournait des canons, d’ailleurs jamais définitivement établis, de la poésie symboliste, crièrent à la trahison et à l’apostasie.

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Quelques individualités se rallièrent au nouveau mouvement : Maurice du Plessys, Raymond de la Tailhède, Ernest Raynaud, avec l’appui de Charles Maurras. Le Cardonnel, pressenti, se déroba en s’excusant auprès de son ami, prétextant son atavisme écossais, ou irlandais qui faisait de lui un voyant qu’il fallait continuer à écouter « presque toujours ». S’il admettait que parmi ses ancêtres, « il y [avait eu] des chefs de clans », c’était pour ajouter qu’il en avait « gardé le besoin d’être [lui]-même ». En somme, s’il trouvait « beau » le nouveau « diocèse » de l’évêque Moréas, c’était pour refuser aimablement, mais nettement d’en être le « caudataire ». Le Cardonnel terminait sa lettre avec les félicitations d’usage, assurant le nouveau chef d’école de son admiration et de son amitié.

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Même souci d’indépendance que précédemment. Cependant, Le Cardonnel et Moréas conserveront leur amitié intacte par-delà les divergences d’école. Il gardera aussi des liens privilégiés avec les autres membres de l’Ecole romane, Raymond de la Tailhède et Maurice du Plessys. Devenu prêtre, il dédiera à Moréas « Rendez-vous », poème composé en 1901, devenu « Le bon seuil » dans le recueil Poèmes. Il y invitera son compagnon de jeunesse, « voyageur éternel, Icare désolé » à venir séjourner dans son presbytère, afin d’y recevoir le réconfort moral. A Ernest Raynaud, il fera don du « Dernier chant d’Orphée », et c’est en grande partie à Maurras, comme l’a constaté René Brécy, qu’il devra d’être révélé au public français.

Du salon de Gabrielle Delzant à la prêtrise

Cependant les Poèmes parus à cette époque traduisent une longue crise de conscience dont il ne sortira que grâce à l’appui de la famille Delzant. Gabrielle Delzant, âgée de trente ou quarante ans au début du siècle, avait épousé en 1878 un grand bibliophile, écrivain amateur, lié aux Goncourt. Elle exerçait dans son entourage une sorte d’apostolat et aux dîners du lundi qui réunissait tous les amis de son mari, elle montrait une grande sollicitude, une faculté innée d’écoute bienveillante. En outre, elle avait une foi chrétienne profonde et un réel esprit évangélique qui la poussait à soulager les misères physiques et morales. Louis Le Cardonnel avait fait la connaissance d’Alidor Delzant au cours d’un déjeuner littéraire en 1885. Depuis 1891, date à laquelle leurs relations se sont établies, il fut l’hôte privilégié du couple. Il rencontra chez eux Rosny aîné, les Margueritte, Léon Hennique, Alphonse et Mme Daudet, qui tenait elle-même un salon, Henner, Lahor, Henry Bérenger, Edouard Estaunié, Firmin Roz, André Bellesort, Emile Trolliet, Adrien Remacle, et Henry de Groux.

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Le couple Delzant possédait, entre Auch et Agen, au Parays, une gentilhommière à un étage flanquée de quatre tours pointues. Louis Le Cardonnel, quand il en était l’hôte, habitait au premier étage d’une tour du Nord. Dans la bibliothèque de Parays, ou dans son annexe de l’autre côté de la route, les poètes amis et visiteurs ont inscrit des santons. Mallarmé, qui fut souvent invité durant les quatre dernières années de sa vie, a gravé près de la cheminée :
Ici, le feu pour renaître,
Tantôt durable ou charmant,
Comme l’amitié du maître
Mêle du chêne au sarment
 
Du même, ces vers gravés à la porte de la bibliothèque :

Cy gist le noble vol humain,
Cendre ployée avec ces livres.
Pour que toute tu la délivres,
Il faut en prendre un dans ta main.        

Dans l’annexe, Le Cardonnel a tracé ces deux quatrains, recueillis plus tard dans les Carmina sacra :
  
Porte, défends l’accès de cet intime Louvre,
A ceux qui ne sont pas d’un noble songe épris :
Garde à jamais ce seuil du profane et ne l’ouvre
Qu’aux loisirs des grands cœurs et mâles esprits.

II
Heureux qui vient ici, dans la pénombre auguste
Se nourrir de silence et de recueillement ;
Ou qui peut y survivre un jour, durablement
Dans le vélin d’un livre et dans l’airain d’un buste.

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Parays est une sorte d’Eden pour les poètes. Le Cardonnel a composé nombre de poèmes dans ce cadre rustique et romantique. Il n’a jamais, à notre connaissance, chanté cette retraite protégée des remous parisiens, mais, dans sa correspondance avec les Delzant, il a exprimé un attachement sincère et enthousiaste pour la demeure, le cadre champêtre de la Gascogne et la douce amitié de ses hôtes :

Je n’oublierai pas Parays. Vous savez que j’ai promis une ode à cette demeure où, hirondelle aussi, je me suis arrêté ! C’était un nid ; il en est sorti quelques poèmes. Dieu veuille qu’ils ne meurent pas, en tombant du nid, comme ces petites hirondelles que Geneviève et moi avons enterrées... Le paon qui mourut à Parays, renaîtra peut-être en moi. Hélas ! ne mangeons-nous pas tous les jours au restaurant du cheval ! Cela devient Pégase en nous si nous avons une destinée... Au revoir, chers amis ; toutes les bêtes dont vous me parlez sont dans ma mémoire ; et les gens de Parays, je leur envoie ma sympathie. Mon cher ami, puisse ma destinée être pareille à ce beau corridor droit qui, d’un bout à l’autre donne sur le ciel. Oui, je reverrai Parays, je le célébrerai.

Amicalement,

Bernard

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Publié dans poésie

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