Histoire de poètes (4)

Publié le par Bernard Bonnejean

 
La grande vogue du Chat noir
(suite)
 
 
Le Chat Noir publie une autre poésie de Le Cardonnel, le 2 décembre de la même année. Comme le remarque Noël Richard, le poète s’est vraisemblablement inspiré de Baudelaire dans cette « impression de pluie ». La première strophe, en effet, commence par les deux mêmes rimes que la pièce LXI des Fleurs du Mal :
Mon cœur exaspéré, mon cœur se sent plus vieux,
Par ce lugubre temps, par ce temps pluvieux.
 
 
 
 Fleurs.jpg
 
 
 
De plus, toujours selon Richard, il est loisible de rapprocher assez aisément l’image du corbillard du poème cardonnélien
— De cyprès, entourés d’un livide brouillard ;
Il ne manque plus au tableau qu’un corbillard
— Qu’un corbillard avec un plaintif tintement
De glas — et, torturé, je pense tristement
— Aux morts ennuyés qui, malgré les oremus
Dolents, chantés pour eux — s’étirent dans l’humus !
 
 
 
de la pièce LXII intitulée « Spleen » des mêmes Fleurs du Mal :
— Et de longs corbillards, sans tambours ni musique,
Défilent lentement dans mon âme ; l’Espoir,
Vaincu, pleure, et l’Angoisse atroce, despotique,
Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir.
 
 
corbillard1.jpg 
 
 
Quelques semaines après son arrivée à Paris, le Chat Noir publie une autre sonnet du jeune poète, encore dédié à Goudeau, « Mysticisme », dont le ton général, la fluidité des rythmes et des images rappellent cette fois la manière d’Albert Samain dans Au Jardin de l’Infante. Quatre autres poèmes de Le Cardonnel paraîtront encore dans la revue montmartroise en 1885, dont l’un cette fois sera dédié à George Auriol, le secrétaire de la direction. Cette fois, Le Cardonnel est bien dans le ton du Chat Noir avec cette « Chanson pour mélodrame », où le poète facétieux raconte l’histoire d’une ingénue « à l’œil cafard » et à la triple couche de fard, étranglée sous la lune par son amoureux avec un bout de corde caché dans sa poche. Les derniers instants de la belle donnent assez le ton de l’ensemble de cette pièce grand-guignolesque  :
La romance qu’elle me chante
Me paraît à peu près touchante...
Oui, mais quel ton de voix cafard,
Dans sa voix elle a de son fard...
Hop ! Serrons ! Sous la lune pâle,
Vrai, ça n’est plus le vent qui râle !
 
Ces poèmes qu’il est permis de juger faciles sont bien de la veine chat-noiresque. Le Cardonnel y cède à la truculence et à une certaine complaisance pour le genre macabre, un macabre le plus souvent joyeux, qui fait autant partie de l’atmosphère du Chat Noir que des plaisanteries coutumières aux carabins qui, de tout âge, ont ainsi aimé à faire enrager le bourgeois. Du reste, le Chat Noir suivait ainsi la voie tracée par le satanisme poétique d’un Rollinat et de ses Névroses, peuplées de squelettes aux dents blanches et de vampires au vol inquiétant. Ces essais de jeunesse, comme le sonnet « Bourgeois », s’expliquent aussi par la rancœur d’un de ces poètes faméliques exécrant par-dessus tout les béotiens, philistins ou mufles que Tailhade a décrit dans son voyage Au Pays du mufle ou dans A travers les groins.
 
 
 
Nombre de poètes, et parmi eux Louis Le Cardonnel, ne pardonneront pas à Salis d’avoir fait de l’institut artistique, qu’était le premier Chat Noir, une affaire commerciale et lucrative pour lui seul. Ils devaient bientôt déserter le célèbre cabaret. Pourtant, il est certain que le Chat Noir fut une merveilleuse rampe de lancement pour le symbolisme et pour les jeunes poètes qui le fréquentèrent. On lui reconnaît encore une immense portée artistique et littéraire, et cela à travers le monde :
Entre la fin de siècle et le premier quart du XXe siècle, on a vu se multiplier les répliques du Chat Noir à Barcelone, Munich, Vienne, Cracovie et même Moscou et Saint-Pétersbourg, chaque pays insufflant au cabaret ses caractéristiques nationales et les obsessions du moment.
 
L’auteur de l’article reconnaît cependant que les émules du « Chat Noir » ne purent remplir partout leur rôle qu’autant que la censure locale le permettait. Il conclut enfin sur ce que le « Chat Noir » et ses calques européens apportèrent à l’art par son violent désir d’osmose, rappelant que c’est au célèbre cabaret que Debussy connut Satie, qu’ils y rencontrèrent Cocteau et qu’ainsi put devenir possible la création de Parade, avec Cocteau pour l’argument, Satie pour la partition, Diaghilev et Massine pour la chorégraphie et Picasso pour la décoration et les costumes.

 
 
 
Que Le Cardonnel ait voulu minimiser le rôle du « Chat Noir » dans son inspiration n’a rien d’étonnant. C’est d’une part que le bon prêtre qu’il est devenu veut sans doute faire bonne figure devant le destinataire des lettres auxquelles il livre ses confidences, Mgr Calvet. L’autre raison, il la livre au même destinataire. Le Cardonnel, dans son jugement négatif, parle surtout du second « Chat Noir », lieu, dit-il, « au charme malsain » que les poètes décidèrent d’abandonner « à l’ignominie de la chanson canaille et de la gouaille faubourienne », refusant de devenir ces Montreurs qui provoquaient le dédain et l’indignation chez un Leconte de Lisle. Il est certain que Louis Le Cardonnel donne très tôt des signes d’agacement et de fatigue à l’égard de la vie tourmentée et vaine du Montmartre d’alors. En 1885, paraît dans le Chat Noir, sa « Chanson découragée » qui ne semble pas avoir été une pièce artificielle. Après avoir amèrement regretté que le dictionnaire fût devenu froid, que « l’Absolu refuse d’être », et que les « pauvres chansons [meurent] dans un sanglot » à peine nées, il conclut sur un vers désabusé :
Vraiment ce n’est pas la peine !
 
Les compagnons de Le Cardonnel l’ont déjà surnommé « l’ascète ». Le jeune homme leur inspire une grande affection mêlée de respect. Il exècre par dessus tout le blasphème ou la paillardise, et Adolphe Retté, qui avant sa conversion, n’aura de cesse de le railler et de le ridiculiser, volontiers blasphémateur et impie, le présentera répondant au franc cynisme par « une de ces sentences pieuses qui produisent l’effet d’une cascade d’encre versée dans l’eau miroitante d’une source claire ».
 
Le Cardonnel montmartrois est déjà en quête d’idéal. La poésie profane et les joyeuses virées de la Butte ne lui suffisent plus. Il s’intéresse aux mystiques profanes, Goerres, Novalis, Swedenborg ; aux philosophies de Plotin et de Philon ; aux occultistes Papus et Eliphas Lévy ; il admire aussi Joseph de Maistre, Claude de Saint-Martin, Lacuria et Hello. Mais, en même temps, il se nourrit des lectures des Pères de l’Eglise : saint Augustin, saint Bonaventure, Denys l’Aéropagite et saint Jean de la Croix. Il tente déjà de concilier toutes ces leçons sous le signe du catholicisme. Il a en projets de composer un recueil de vers, Les Incantations, un livre d’hermétisme et un autre d’apologétique...

Jean-de-la-Croix.jpg 
Un poème en prose, confié au Scapin, est assez explicite. Le Paris cosmopolite de cette fin de siècle est devenu vide de sens. Tous les habitants, au regard « absolument semblable » qui trahit une même « pauvreté spirituelle » lui apparaissent comme des fantômes interchangeables qui n’ont aucune idée de ce que peut être une « existence parfaite ». Ils ne comprennent rien au symbolisme d’une flèche d’église « dont l’élancement pieux affirme que le vrai but de l’homme est en haut ». Comme Claudel, Le Cardonnel a besoin d’être « reconnu » comme un individu que l’on puisse appeler par son nom.
 
La crise intellectuelle et spirituelle de 1886, particulièrement douloureuse pour le poète, le conduit à entrer à Saint-Sulpice et à se jeter dans un confessionnal. Le prêtre, s’entretenant avec lui en dehors de l’église, se trouve être un ami d’enfance de son père. Cette rencontre précipite sa résolution : il se fera prêtre. Mais avant de partir au séminaire d’Issy, il erre longtemps, comme de coutume, dans les rues de Paris avec son ami Albert Samain, qui ne soupçonne rien. Ils se récitent des vers et se quittent sur le Pont des Arts. Samain apprendra la nouvelle de l’entrée de Le Cardonnel par la bouche d’Edouard Dubus. Il en est légitimement affligé, lui qui pense l’ami de toujours perdu pour Paris et pour la poésie. Le Cardonnel, après avoir quitté Montmartre et ses amis, part donc pour le séminaire. Après Issy, où il fera d’ailleurs figure d’original, il va à Solesmes où il fait un court séjour en noviciat. Puis, il passe à Valence deux années de méditation, de 1888 à 1890, coupées d’ailleurs par quelques séjours dans différents monastères.

 
A suivre.

 

sulpice.jpg

Bernard Bonnejean, Inédit

Reproduction interdite en tout ou en partie sans permission expresse de l'auteur

Publié dans poésie

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

blanchard 24/01/2016 11:37

bonjour
votre excellente étude , ma lecture approfondie des poésies symbolistes de Louis le Cardonel et des étapes de sa vie , le fait que je sois moi-même auteur de poésies ( non publiées ) et sensible à l'écriture et la lecture à plusieurs niveaux , enfin ma spiritualité et mon expérience franc maçonne, sensible en particulier au Rite Ecossais Rectifié ( Joseph de Maistre et Saint Martin étaient des penseurs qui ont influencé Le Cardonnel ) me font estimer que Le Cardonnel était Franc Maçon . Tard dans sa vie , en 1924 , il a publié de l'Une à l'Autre Aurore , ce qui me fait aussi penser qu'il est resté Franc Maçon longtemps après son ordination. J'ai l'impression que la façon dont parlent certains commentaires de son approche philosophique , que cette appartenance "impossible" pour un prêtre à cette époque , était en fait supposée par certains esprits attentifs , et rigoureusement tue par ceux qui pouvaient savoir. Enfin il est écrit quelque part qu'il semblait souhaiter que son approche mystique et symbolique fasse progresser et s'ouvrir l'Eglise catholique . J'aimerais connaître votre opinion et le sentiment de vos lecteurs à ce sujet . Je suis disposé à donner mon nom sans problème car je suis résolument à titre personnel et privé dans l'optique de la transmission. Bien cordialement . Michel BJ

Bernard Bonnejean 24/01/2016 17:47

Bonjour,

Pour reprendre votre formule finale, je suis moi-même dans l'optique de la transmission ayant été professeur pendant des décennies et écrivain (très paresseux donc très épisodique) depuis quelques années maintenant. D'une part, je ne pense pas que le martinisme ait beaucoup influencé les poètes alors qu'il a été l'une des sources avérées du "Lys dans la vallée" de Balzac. Peut-être même de la "Femme de trente ans". Mais ce n'est pas notre objet. Quant à Maistre,bien qu'il eût étudié chez les Jésuites, qu'il eût des approches spirituelles intéressantes comme la Providence ou une certaine forme de théisme théocratique cher à Voltaire, entre autres, il était assez peu "religieux" stricto sensu pour avoir vraiment influencé le catholicisme romain véritable du Père Louis Le Cardonnel. Que le jeune homme fraîchement débarqué dans les milieux montmartrois, à la recherche d'amitiés de toutes sortes, ait été tenté par la maçonnerie, pourquoi pas ? Mais je me demande quel ami l'aurait instruit et parrainé, lui qui était déjà fort attaché à Verlaine,Nouveau et surtout au couple Delzant. Rien qui ressemblât de près ou de loin à une tentative d'initiation. D'autre part, et permettez-moi d'être formel, même si on a reproché bien des choses au prêtre (notamment d'être poète, un comble et aussi, malheureusement quelques tendances sexuelles toujours mises en avant par des détracteurs qui, aujourd'hui encore, ne désarment pas), ce catholique tout à fait orthodoxe n'aurait pu aller sciemment contre les interdits de l'Eglise et notamment contre "Humanum genus" de Léon XIII (20 avril 1884). Pour moi, compte-tenu de mes études sur l'histoire de l'Eglise et notamment sur les options fortes des fidèles de l'époque (et d'autant plus pour le clergé), une initiation de Louis le Cardonnel, au risque d'une excommunication définitive, est tout à fait exclue même sous forme d'hypothèse. "De l'une à l'autre aurore", puisque vous y faites allusion, contient cette déclaration autobiographique qui ne supporte aucune controverse sur le sens à lui donner :

Aux hommes travaillés par leur orageux rêve
Je leur dirai : Laissez tomber ce joug pesant
Goûtez le jour. Le Ciel est pour nous bienfaisant.
Figline, Figline, dans ta Collégiale,
Je chanterai tandis qu'un flot d'encens s'exhale,
Je chanterai les mots anciens, les mots sacrés,
Qui font les vivants purs et les morts délivrés".

Et n'oubliez pas, que si le symbolisme est "peuplé de symboles", le catholicisme aussi, et, je vous l'accorde, la maçonnerie. Mais les poètes symbolistes n'ont pas eu besoin de la maçonnerie pour leur collection de symboles.
Bien cordialement

djtosca 20/09/2011 15:03


Bonjour,

Je viens de lire toutes les pages de l'histoire poétique. Emouvant ! Tous ces noms, tous ces auteurs de toute cette époque littéraire me parlent beaucoup. Tout cela tourne pour moi autour de
Mallarmé et de la jeunesse de Debussy (Debussy né 20 ans après Mallarmé mort 20 ans après lui).

Toutes les pages du blog sont émouvantes.

Je vous signale simplement une chose qui moi me fait plaisir, comme elle fait plaisir (j'espère) aux amis de la poésie : Enfin ! l'Hérodiade de Mallarmé (restée inachevée) fait l'objet d'une mise
en scène qu'on peut visionner sur YouTube. Ma scène préférée "Hérodiade au clair regard de diamant" on la trouve en tapant " Stéphane Mallarmé L'Après-midi d'un Faune / Hérodiade (12)" mais j'adore
aussi " Hérodiade scène du miroir " avec son filmage suréclairé et sa qualité d'interprétation. Hérodiade et la Nourrice sont deux excellentes actrices !


Bernard Bonnejean 27/09/2011 19:21



Oh merci ! 

Les amateurs de grande poésie apprécieront cette information, sans nul doute.  



de fallois 17/07/2011 19:49


Salut Bernard, points communs : j'eusse bien aimé ségo en 2007, je fus en 1992 en bas de la piste des JO de Barcelone pour marie jo perec, john coltrane : très bon choix musical, il faut venir au
festival du blues à Cognac.
point divergent : malgré ma communion et enfant de coeur assidue, la foi m'a perdu en cours de route....
Pour le nom, Michele Delaunay est une des rares à connaitre mon "fameux " cousin Bernard l'éditeur , ami de Pagnol.
Michele , meme si je ne la vois pas fréquemment m'a fait l'insigne honneur de me marier à ma chère et tendre avec baptème républicain de 2 de mes 3 enfants, chose rarissime en mairie de bordeaux (
et non a nantes.

allez à la revoyure nanard, de la part d'autre rochelais "bonne jean " !! merci de rendre ce com visible que par vous.


Bernard Bonnejean 18/07/2011 12:40



Cher ami,


J'essaie par tous les moyens de rendre votre commentaire aveugle, comme vous le désirez, sans succès aucun.


Mais pourquoi donc cet excès de discrétion. Rien de ce que vous écrivez ici ne peut vous desservir, bien au contraire. Que vous aimiez Marie-Jo Pérec et John Coltrane, je vous serre la main avec
enthousiasme ! Que votre cousin soit le courageux éditeur, ami de Pagnol, que je vais peut-être contacter un de ces quatre... , qui pourrait ne pas vous honorer de ce lien familial ? Que
vous ayez des liens amicaux avec Madame Michèle Delaunay voire avec Madame Ségolène Royal ne permet pas de deviner votre appartenance polique, outre que ces deux dames, sauf pour des
imbéciles médiocres et irrécupérables, forment l'élite de nos femmes politiques, entre autres. Que vous ayez perdu la foi en route, comme beaucoup d'hommes et de femmes, pour des
raisons que j'ignore et que je veux ignorer, rien de vraiment nouveau ni de vraiment "original" ! 

Vous êtes, Monsieur, un honnête homme et vous n'avez pas à vous en cacher. Je vous suis reconnaissant de votre visite qui nous honore mes amis et moi, bonnejean !


A la reveyure, la côterie (c'est ainsi que m'appelait mon père, descendant de toute une lignée de compagnons forgerons et maréchaux-ferrants, dont un franc-maçon qui, dit-on dans la famille, fut
conduit de nuit au cimetière dans une brouette, escorté d'individus bizarres vêtus de noir et coiffés de hauts-de-forme, oeillets blancs à la boutonnière). On n'y croit plus depuis
longtemps, mais on fait semblant de s'en offusquer par tradition familiale...

Bernard Bonnejean

PS : Le juron bonnejean (en un mot) est dans la correspondance du musicien Chabrier. Mais j'ignore toujours son sens.