Histoire de poètes (3)

Publié le par Bernard Bonnejean

 
Cénacles et cercles littéraires
 
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A travers Le Cardonnel, c’est toute la vie du Paris du symbolisme, de 1883 à 1893, qui s’offre à l’observateur. Il aura fréquenté tous les cénacles et les cercles littéraires et artistiques de l’époque, ou peu s’en faut. Le poète-prêtre assagi écrira plus tard à Mgr Calvet que, comme tous les poètes de sa génération ; il a « traversé […] l’atmosphère de ces cabarets littéraires », où tous étaient attirés, parce qu’ils aimaient « ce qu’il y a de sacré dans l’art »,
le décor archaïque, la lueur des vitraux, l’ardeur loyale de quelques bonnes camaraderies et surtout la douceur d’échapper quelques heures, en des soirées d’illusion, à la pesanteur prosaïque d’une époque lourdement utilitaire.
Il n’a pu cependant hanter le cercle des Hydropathes, dissout quelque trois ans avant son arrivée à Paris, qui devait son nom à Emile Goudeau, surnommé « l’hydropathe » depuis qu’il avait été frappé par un morceau du musicien comique Gungl’, intitulé « Hydropathen walsh ». Il est probable qu’il faille ajouter une autre explication étymologique à ce surnom : comme le dit Noël Richard, si les Hydropathes s’appelaient ainsi c’est sans doute à cause « d’une certaine aversion pour l’eau pure », autrement dit, pour être plus clair, à cause d’une dilection certaine pour l’absinthe. Le cénacle des Hydropathes, sis au café de la Rive gauche, à l’angle de la rue Cujas et du boulevard Saint-Michel, avait accueilli de grands noms de la littérature d’alors : Charles Cros, Laurent Tailhade, Paul Bourget, François Coppée, Marie Krysinska… En 1881, le cercle des Hydropathes disparu lègue son esprit aux Hirsutes, aux Décadents et au Chat noir. Charles Cros, ancien membre des Hydropathes, fonde le club des Zutistes qui se réuni au Chalet de bois, rue de Rennes. D’après le témoignage de Jean Moréas, Louis Le Cardonnel fréquente le nouveau club où il récite, comme le stipulent les statuts, « d’une voix monotones, des vers déjà parfaits ». En outre, selon le même Moréas, l’espérance de Le Cardonnel était déjà alors « de s’approcher de Dieu » et « d’obtenir la grâce de prier. ». Le poète fréquente aussi au cercle « Nous autres » où se réunissent Léon Riotor, Paul Morisse, Albert Samain, Marc Bonnefoy, Edmond Haraucourt, Victor Margueritte, Ernest Raynaud, d’Esparbès et Anthony Mars, futur vaudevilliste à succès. Comme chez les Zutistes, chacun y lit son dernier poème et tous consacrent à Bacchus. Léon Riotor, lui aussi, a apporté son témoignage sur Le Cardonnel, adepte du club, qui de façon prémonitoire voit en lui « la mine drôle d’un jeune curé de campagne », non sans souligner le goût du sarcasme à la manière de Villon, ainsi qu’une propension à la vérité, malgré une certaine dilection pour le paradoxe.
 
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Il est probable que Le Cardonnel fréquenta aussi les cafés célèbres : celui de la « Nouvelle Athènes », fiel de Forain, Degas, Manet, Pissaro, Duranty, Richepin, Mallarmé, Villiers de l’Isle-Adam ; le « Cabaret des Assassins », que fréquenta Verlaine et Clemenceau, maire de Montmartre, avant de devenir « Le Lapin agile », temple du cubisme ; le « Café Rouge » et « Le Cochon fidèle », où ont leurs habitudes Vallès et Cladel ; le « François Ier » que fréquente Verlaine en compagnie de Moréas et d’Ernest Renaud, parmi les préférés de Le Cardonnel, et devant lequel passe parfois Leconte de Lisle avec cigare et monocle, devant lequel on se lève respectueusement « pour lui rendre les honneurs ». Les poètes prisent aussi « l’Académie », rue Saint-Jacques, où l’habitude est de mettre en perce un des quarante tonneaux du café à l’occasion du décès d’un Immortel. Au « Café d’Harcourt », où l’ambiance est plus sereine, Alphonse Daudet joue au bésigue avec Charles Cros.
 
La grande vogue du Chat noir
 
Mais le cabaret le plus célèbre de l’époque est sans conteste le « Chat Noir », fondé par Rodolphe Salis dès 1881, au 84, boulevard Rochechouard, dans le local des Postes et Télégraphes. Son renom et son retentissement allait passer les frontières. Ses habitués étaient alors Emile Gauthier, Crié, Labusquière, et Callet. Comme avec la réputation vint quelque argent, il créa, avec Clément Privé, le journal Le Chat Noir. Henri Rivière fut chargé de la mise en page. Autour du cabaret et du journal, se groupèrent Emile Goudeau et les Hydropathes, puis Abezac, Adrien Demazy et Mac-Nab. S’y joignirent Auriol, puis Alphonse Allais, élève-pharmacien à l’époque.
 
 
Le « Chat Noir », c’était avant tout à ce moment-là un climat que Salis fit tout pour conserver. Les clients, accueillis par des discours pleins de verve, étaient soumis « à des séries d’épreuves plus fantastiques les unes que les autres », sous l’autorité joviale d’Edmond Dechaumes, grand-maître de cérémonies et secrétaire de la rédaction. Rodolphe Salis, selon le témoignage d’un habitué, « avait créé un cabaret où tous les artistes trouvaient place et tenaient à honneur de fréquenter ». On comptait alors dans les rangs de ces joyeux fêtards Coppée, Haraucourt, Pimpenelli, Léopold Dauphin, Georges Fragerolle, Caran d’Ache, Willette, Steinlein, Henri Somme, Henri Rivière, Signac...Tous les vendredis, se tenaient des soirées artistiques, des réunions littéraires présidées par Jean Rameau, Goudeau, ou Haraucourt. Victime de son succès, le « Chat noir » dut déménager rue de Laval dans un hôtel que l’architecte Isabey métamorphosa. Il est difficile aujourd’hui de se représenter parfaitement le cadre dans lequel évoluèrent tant d’artistes, de dramaturges et de poètes. Il faut se fier aux témoignages de l’époque, dont celui de Valbel, pour imaginer l’admiration enthousiaste du public parisien devant une telle luxuriance de style. Beaucoup d’artistes en vogue ont participé à la décoration du Chat Noir. Du haut en bas de l’hôtel, sur les murs, sur les paliers, dans les escaliers, des peintures et des dessins sont signés Gérôme, Falguière, Willette, Forain, Caran d’Ache, Steinlein, Robida, Rivière, Paul Robert, Gilbert, Louis Morin, Henri Pille, John Lewis Brown, Rochegrosse, Gandara, Auriol, Fau, Despaquit, Delaw, Darbour, Somme, Doës, Saint-Maurice, Capy, Uzès, Bombled, Tiret-Bognet, Vallet, Bac, Mery, Grasset, Roedel, Thévenot, De Sta, Galice, De Feure, Redon, Henricus, Radiguet, Poirson, Rafaëlli, Théo Wagner...
 
Pour chaque saison, un Comité de lecture est chargé de choisir les œuvres littéraires représentées sur la scène du cabaret. Mais la spécialité du « Chat Noir », ce sont les intermèdes au cours desquels poètes et chansonniers disent eux-mêmes leurs œuvres. Il faut citer parmi eux, dans un désordre volontaire, et sans les hiérarchiser, comme ils l’ont voulu eux-mêmes : Mac-Nab, Jean Moréas, Jean Rameau, d’Esparbès, Edmond Haraucourt, Maurice Donnay, Maurice Vicaire, Jules Jouy, Armand Masson, Paul Delmet, Jacques Ferny, Vincent Hyspa, Fragerole, Jean Goudezki, Marcel Lefèvre, Xanrof, dont Yvette Guilbert chantera l’immortel Fiacre, Jules Oudot, Léon Durocher, Lemercier, Xavier Privas, dont le nom figurera dans nombre d’anthologies de poètes catholiques aux côtés de Fagus et de Jehan Rictus, Pierre Trimouillat, Hauton, Zamacoïs, Varney, Richard, Montoja, Goudeau, Albert Samain, Marsolleau, Camille de Sainte-Croix, Clovis Hugues, Herbert, Ogier d’Ivry, Paul Margueritte, Rollinat, Mistral, Villiers de l’Isle-Adam sans oublier, bien entendu, Louis Le Cardonnel.
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Le Cardonnel avait connu le Chat Noir, avant même de s’installer à Paris. En octobre 1882, il fait parvenir à Emile Goudeau, alors responsable de la revue du cabaret, avant de démissionner en 1884 pour laisser la place à Alphonse Allais, un pantoum qui lui est dédié. La facture est encore classique et le ton très sage. Poème de circonstance, il s’agit plus exactement d’un poème bucolique dont la présence d’un « Chat Noir aux yeux verts » sert davantage de prétexte occasionnel propre à s’attirer les bonnes grâces du cabaretier-éditeur que de véritable thème d’ensemble à la louange d’une maison que Le Cardonnel ne connaît encore que par ouï-dire. Plus néo-romantique que symboliste, le poète y célèbre la monotonie gracieuse d’une saison automnale ornée de végétation colorée, peuplée de chants d’oiseaux et du coassement de grenouilles qui « détonne » au milieu du « funèbre chant » de la nature agonisante.
Le Chat Noir aux yeux verts, là-bas, se pelotonne.
Il me fixe d’un œil satanique et méchant ;
Les ombrages rouillés ont un funèbre chant !
Je t’aime, ô symphonie étrange de l’automne.
Le fait qu’Emile Goudeau ait accepté de publier ce pantoum prouve assez que l’éclectisme était de mise au Chat Noir et que n’y régnait ni parti pris d’école ni, comme on l’a souvent pensé, désir de provoquer à tout prix. Les tout justes vingt ans du poète suffisaient sans doute à le faire admettre comme une valeur poétique prometteuse. Le fameux esprit chat-noiresque viendra plus tard lorsqu’Alphonse Allais deviendra rédacteur en chef de la revue.
 
A suivre.
Bernard Bonnejean, Inédit

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