Histoire de poètes (2)

Publié le par Bernard Bonnejean

 
 

La bohème : à la recherche de la gloire
(suite)

 
 
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Il ne semble pas finalement que Le Cardonnel ait trouvé un emploi stable et lucratif lors de son séjour à Paris. On peut se demander s’il le chercha vraiment. Son intention première, tout idéaliste, n’est certes pas de travailler — comme son ami Albert Samain dans le courtage des sucres, par exemple — au sens où l’entend ordinairement le commun des mortels. Il avoue dans sa correspondance que son désir présent est de « fréquenter les bibliothèques », les Musées et d’écrire « quelquefois » dans les journaux littéraires. Ce « quelquefois » est assez révélateur. Au vrai, Louis s’apprête à accueillir la gloire :
Me voici dans la Capitale où mon nom commence à être connu des maîtres et des clans littéraires.

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En réalité, c’est sa vocation de poète, seule, que Le Cardonnel entend concrétiser et pour y parvenir, en cette fin de siècle, il faut s’intégrer à des personnalités et des groupes installés et reconnus sous l'aile tutélaire d'un des plus grands d'entre eux.
 
 
En cette année 1883, Mallarmé, le maître incontesté de la rue de Rome, a reçu de Huysmans un projet de roman dont le héros aimera Théodore Hannon, Tristan Corbière, Paul Verlaine et l’Hérodiade. De plus, a ajouté Huysmans, il possédera chez lui l’aquarelle de Gustave Moreau et les stupéfiantes rêveries d’Odilon Redon. L’idée de des Esseintes enthousiasmera le poète et bientôt le ton des lettres envoyées entre les deux écrivains sera très amical. La même année, Mallarmé pleure, avec les symbolistes, le grand Wagner ; avec Villiers de l’Isle-Adam, surtout, dont l’amitié n’a jamais été si forte et qui, peu à peu, se rapproche de Léon Bloy et de Huysmans.

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Verlaine, en deuil de Létinois, vient de lui rendre un vibrant hommage en l’insérant dans les Poètes maudits, parus sous la couverture de la revue Lutèce, anciennement La Nouvelle Rive Gauche, un journal du quartier Latin dont on a pu dire qu’il a été le berceau du symbolisme et de la décadence. C’est par Verlaine, « un ami commun », et surtout, sans doute, par son hommage poétique, que Moréas a connu Mallarmé chez lequel il s’invite avec Le Cardonnel.
 
Deux ans auparavant, Mallarmé aura pourtant un peu égratigné, gentiment et prudemment comme il l’a toujours fait, un Verlaine devenu, pensait-il, un peu trop catholique et un peu moins poète. Avec douceur, mais sans ambiguïté, il aura tenté de le mettre en garde contre ses nouvelles tendances. Il avait commencé par l’inviter rue de Rome le séduisant par l’éloge de Sagesse, un beau livre, « comme on aime les blancs rideaux d’un dortoir où circulent des songes neufs, simples et parfaits ». Puis, après ce compliment dont on peut se demander s’il était totalement flatteur, Mallarmé avait demandé au converti de ne point oublier « le Verlaine d’autrefois que nous chérissons », notamment celui des Fêtes galantes. Enfin, il lui reprochait d’avoir « rogn[é] » les plumes de son imagination alors que, ajoutait-il malicieusement, « il suffit […] d’avoir des plumes pour être un ange sous quelques cieux que ce soit ». La métaphore, admirable et charmante, n’était pas faite pour froisser la sensibilité du catholique repenti.


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L’article de Verlaine avait donc attiré l’attention des jeunes poètes. Fin 1883, Moréas se rend en compagnie de Le Cardonnel chez Mallarmé qui, au faite de sa gloire, les reçoit tous deux, avec le cérémonial coutumier. Le Cardonnel est venu le premier mardi avec le moins intimidé des néophytes. Jean-Luc Steinmetz a dressé de Moréas un portrait haut en couleurs mais sans concession : « sorte de gandin levantin aux épaisses moustaches », le jeune Papadiamantopoulos, né à Athènes, est déjà apprécié de plusieurs, dont Verlaine. « Ganté de blanc, les cheveux lustrés, sanglé dans des plastrons rigides, la boutonnière toujours fleurie et portant des cravates multicolores », il a séduit par son luxe tapageur et par ses premiers vers parus dans Lutèce, bien que Steinmetz affirme qu’il a plutôt réussi à attirer à lui « ceux qui confondent génie et infatuation ». Toujours est-il qu’en venant avec Le Cardonnel chez Mallarmé, il entend bien faire reconnaître un talent poétique sur lequel il n’a aucun doute. Jules Huret a affirmé à son propos qu’il « joui[ssait] du privilège […] rare […] de trouver dans toute la littérature, non pas les éléments d’un doute affaiblissant, mais des raisons toujours nouvelles et toujours grandissantes d’admiration pour son œuvre ».


On ne sait ce que Le Cardonnel, chaperonné par un tel personnage, osa dire au maître, ni si même il parla. Mais, une fois n’est pas coutume, Moréas sut s’effacer pour laisser disserter l’hôte qui le magnétise, tentant de démêler dans les paroles du maître un programme à adapter « pour mieux en tirer la gloire qu’il convoite », dit Steinmetz.
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Toujours est-il que dans l’une de ses lettres, le jeune Le Cardonnel clame sur un ton de triomphe :
Littérairement, je commence à me faire une réputation de jeune poète. Je passe tous mes mardis soirs chez M. Stéphane Mallarmé...
tout en précisant qu’il commence à se faire « une réputation de jeune poète ».

     
A suivre.
Bernard Bonnejean, Inédit

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