Histoire de poètes (15)

Publié le par Bernard Bonnejean

 

La profonde amitié d’André Lafon

 

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Vers 1910, Mauriac se lie d’amitié avec un autre poète catholique, converti de fraîche date, pour lequel il écrira une œuvre courte mais chargée d’émotion, La Vie et la Mort d’un poète : André Lafon. Francis Jammes, qui avec Mauriac partagera l’admiration et l’amitié du poète, écrira une courte préface placée en exergue de l’ouvrage :

 

C’était un jeune homme au visage fier et très pur, aux manières discrètes, nobles, volontairement effacées. Il observait cette constante dignité que j’ai connue à Albert Samain... Son profil pâle et brun, moins fatal qu’attristé, aurait pu doubler sur une médaille celui de Maurice de Guérin. On eût situé facilement notre camarade au Cayla, assis sous un chêne étoilé, auprès de la grande Eugénie... Georges Dumesnil, après Strowski, se prit d’une grande affection pour lui. Et je suis sûr que le bon maître de la faculté de Grenoble sera aussi triste en lisant ces lignes qu’il était joyeux, tendre et admiratif lorsque, dans le vieux salon de Lassagne où il nous avait réunis, il s’écriait en voyant la porte s’ouvrir : « Lafon ! »

 

Jammes fait ici allusion à la grande époque où les poètes catholiques sont associés à la « Coopérative de prières » fondée en 1909 par Claudel, Jammes et Frizeau. Y participent également Mauriac et ses amis des Cahiers de l’amitié de France, Lafon et Vallery-Radot ; il y a là aussi Joseph Lotte, le compagnon de Péguy, Joergensen et le romancier Emile Baumann, Jacques Copeau, Léonard Constant, Georges Goyau ; et d’autres poètes catholiques tels Louis Le Cardonnel, Charles Grolleau, Louis Mercier, Jean Nesmy, Louis Pize... Mauriac voit dans cette union spirituelle d’écrivains qui proclament leur foi à travers leur écriture
 

nos plus passionnés espoirs... un magnifique renouveau du lyrisme chrétien.

 

Il faut lire les pages mauriaciennes consacrées à André Lafon. Même s’il convient de faire la part du panégyrique et de la nostalgie de la jeunesse enfuie, l’autobiographe sait convaincre de la grande âme de son ami tôt disparu. De son réel talent aussi, comme en témoignent ces vers extraits de La Maison pauvre, lyriques et angoissés :

 

Une immense, étouffante et montante nuée

Dérobe le ciel vert où l’étoile tremblait.

L’arbre chétif s’apeure, et le chemin se fait

Plus pâle entre la double obscurité des haies.

La campagne désertée à cette heure où la nuit

Commence de régner, et s’annonce orageuse,

Se vêt d’ombre tragique et, plus mystérieuse,

Enveloppe le cœur inquiet qui la fuit.

Sur la route suivie où tant d’ombre s’amasse

Que le doute souvent y rôde avec l’effroi,

S’il ne se peut qu’un chant résonne et que l’on passe

Et que je n’aille plus si seul, faites qu’un toit

Pauvre montre à mes yeux, mon Dieu, sa vitre claire,

Et qu’aux soirs orageux et trop lourds à la terre,

L’on m’ouvre si j’y frappe et si je dis : C’est moi !

 

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Robert Vallery-Radot, fondateur

de la Revue du temps présent

 

A la Revue du Temps présent et aux Cahiers, outre Caillard et André Lafon, Mauriac fera la connaissance de Robert Vallery-Radot, dont, en tant que critique attaché à la revue, il publiera un article élogieux à l’occasion de la parution de L’Eau du puits :

 

Que de fois Robert a-t-il évoqué devant moi ce premier déjeuner de mars 1910 ! J’arrivai chez lui, fringant, la boutonnière fleurie d’un œillet, fis feu des quatre fers et conquis toute la maisonnée, y compris le secrétaire d’une importante revue qui sollicita ma collaboration. Ce secrétaire, François Le Grix, me montra, peu après, une lettre de Barrès qu’il avait reçue et où j’étais traité de « jeune homme charmant ». Etais-je charmant ou aussi ridicule que je me voyais moi-même à certaines heures, lorsque revivait en moi l’adolescent humilié et offensé de Bordeaux ? 

 

L’ambition des deux jeunes poètes est alors sans bornes. Ils entrent en poésie comme on entre en croisade. Il s’agit de revivifier les lettres en même temps que la pensée et l’influence catholiques :

 

L'amitié de Robert Vallery-Radot, âme brûlante, esprit visionnaire, de la race des Hello, des Blanc de Saint-Bonnet, son jeune foyer et les êtres bien-aimés qui le peuplaient, tout ce trésor fait partie d'un monde qui n'appartient qu'à nous deux. Il ne sera donc question ici que de la campagne que nous menâmes ensemble avec une candeur et une ardeur peu communes. Il ne s'agissait de rien de moins que de spiritualiser la littérature française. Nous voulions réécrire à l'usage de nos contemporains un nouveau Génie du christianisme, mais nous étions résolus à ne pas rédiger la revue que nous fondâmes à cet effet, Les Cahiers, dans le cabinet de toilette d'une Madame de Beaumont : nous prétendions baser notre action sur une profonde vie religieuse, à quoi j’avais plus de peine que Robert.

 


Bien sûr le jeune homme, comme ses devanciers en littérature, cède à la mode des bars. Mais il semble qu’il ait peu fréquenté, seul ou avec Vallery-Radot, les cafés littéraires. Il n’évoque dans ses mémoires que des établissements plus ou moins bien famés, dont certains le dégoûteront à tout jamais de l’univers de la prostitution :

 

Mais, dès que je fus installé rue Vaneau, je ne fréquentai plus que les « bars à la mode », et surtout celui dont j’ai gardé un souvenir enchanté, dans les caves du Palace des Champs-Elysées où règnent aujourd’hui les coffres-forts du Crédit commercial de France. Les divans y étaient profonds. Au bar, s’abreuvaient de ces cocottes empanachées comme on n’en voit plus, avec leurs protubérances offertes et balancées, et cet œil commercial qui, par bonheur pour ma vertu, me glaçait le sang. D’autres, d’aspect plus bourgeois, fréquentaient le Fouquet’s, très petit bar alors, bien différent du Fouquet’s d’aujourd’hui ; comme j’aimais ses banquettes de cuir fatiguées, et, derrière la grande glace, le glissement des visages et des voitures sur les Champs-Elysées !

 

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En revanche, avec Vallery-Radot, Mauriac porte la bonne parole, et la bonne littérature, dans d’« inimaginables salons littéraires » qui faisaient encore les délices de la capitale d’alors. Mauriac retracera, avec humour, ses aventures de poète et de critique de salons des années 1910. La tradition des salons littéraires n’est pas perdue, mais il faut bien admettre, à en croire l’écrivain déjà âgé, que les grandes figures de Mallarmé et de Nina de Villard, de Monsieur et Madame Delzant, ou même de Madame de Caillavet, l’hôtesse d’Anatole France et des naturalistes, est bien pâlie :

 

J’ai souvent dit, et récemment encore, que mon côté salonnard de ce temps-là venait d’une certaine idée empruntée à Balzac sur l’influence du monde dans la vie de l’écrivain. Il se peut que Balzac ait joué ce rôle en effet. Mais, dans l’immédiat, c’est Caillard qui, à l’époque où il publiait les Mains jointes, me présenta aux dames qu’il fréquentait et qui avait ce caractère commun d’écrire et de publier des vers, et qui, sans doute (c’est une supposition que je fais), devaient venir en aide à la Revue du Temps présent. Cette espèce de dame poète n’existe plus, j’imagine. Le triomphe de Mme de Noailles les empêchait de dormir. Elles faisaient des vers, elles aussi, comme leur grand-mère avait tricoté. Le modèle, cette année-là, était Chanteclerc. Ces dames écrivaient des odes au soleil imitées de Rostand. Elles s’appelaient Mme de la Rochequentin, la baronne de Baye, née Oppenheim, la duchesse de Rohan, qui donnait des thés poétiques, et dont Montesquiou disait que le salon était une rue avec un toit dessus ; Mme Guillaume Beer, que Leconte de Lisle, à la fin de sa vie, avait aimée et célébrée, belle encore, avec ses yeux mi-clos, qu’on avait surnommée « L’instant suprême ». D’autres que j’oublie... Si nigaud que je fusse, je savais bien que la clé de la réussite littéraire ne se trouvait pas entre les mains de ces personnes au poitrail puissant, dont le chef était empanaché de plumes d’autruche. Mais cette vague me portait, et je me laissais porter, par nonchalance naturelle, mais aussi avec cette idée de laisser faire le destin, quitte à le corriger en cours de route.

 

Mais le salon littéraire que les deux jeunes gens fréquentent avec le plus d’assiduité est celui de Charles de Pomairols, que Mauriac évoquera souvent dans sa correspondance, mais qu’il nommera toujours X dans ses mémoires. Les pages de Mauriac qui traitent de Pomairols valent bien les rosseries de Barrès à l’égard de ses contemporains. Pourtant, si le romancier, de l’avis de Clouard, est nul, le poète, bien que depuis longtemps tombé dans l’oubli, ne mérite pas le ton un peu goguenard que Mauriac a choisi pour l’évoquer. Il convient cependant de s’arrêter un peu longuement sur l’un des derniers salons à la mode que fréquentèrent les jeunes poètes catholiques de l’époque.

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Mauriac trace d’abord à grands traits le portrait du poète :
 

Il existait en ce temps-là à Paris un vieux gentilhomme venu de son Rouergue natal : Charles X. Bien qu’il en eût écrit de meilleurs, un seul vers l'avait rendu célèbre : « C'est un très grand honneur de posséder un champ. » Paul Bourget avait monté en épingle cette maxime, dont j'ai entendu Jules Lemaître contester la correction et soutenir qu'il aurait fallu écrire, au risque d’estropier le vers « que de posséder un champ ». De ce hobereau, homme excellent et d'ailleurs fort érudit, mais timide, balbutiant et déjà presque à demi mort, son épouse avait résolu de faire un académicien. 

 

Suit un portrait de Mme de Pomairols, la meilleure égérie de son mari, dont Mauriac fait un portrait plus tendre que vraiment moqueur :

 

Mme de X était une personne de province déjà âgée, à l'aspect altier, ayant fort grand air sous son deuil éternel (ils avaient perdu une fille, et ce malheur avait été pour M. de X sa meilleure source d'inspiration). Le couple établit son quartier général dans un vieil hôtel du faubourg Saint-Germain que des amis lui avait prêté et d’où la dame dirigea ses opérations avec un âpre génie. Mais son ignorance de Paris lui fit commettre des fautes. Elle ne savait pas cultiver ce pardon apparent des injures, d'une pratique si nécessaire dans les parages de l'Institut. Elle mena contre Henri de Régnier, rival heureux de son époux, une campagne sans merci mais qui lui porta tort et découragea ses amis. Je dois dire qu'il y avait dans cette nature provinciale une profondeur de passion qui me séduisait. Un jour que, derrière son mari courbé, comme accablé par le poids d'un fardeau invisible, elle pénétrait dans un salon, bilieuse et sombre sous ses voiles, l’œil farouche, Jean Cocteau prononça à mi-voix : « Le Bûcheron et la Mort. » C’était peindre d'un mot ce couple tragique.

 

Le salon des Pomairols accueille le Tout-Paris des aristocrates et notamment le duc et la duchesse de Vendôme. Mais, toujours d’après Mauriac, il manque à Pomairols, décidément trop tourné vers les heures passées, un vrai titre littéraire, une fonction qui le distingue de ses confrères :

 
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Mme de X aurait dû pourtant réussir, car elle avait des idées. Elle s'était avisée de donner de l'importance à son époux en le sacrant chef d’école. Mais il n’existe pas d’école sans disciples. Le spiritualisme étant le dada de M. de X, la vieille dame calcula que notre petit groupe lui fournirait en vrac le personnel dont elle avait besoin. Nous nous laissâmes faire : Robert Vallery-Radot parce qu'il comptait sur le salon des X pour répandre la bonne parole, et moi par indifférence, par nonchalance, le cœur ailleurs, il va sans dire (je ne raconte pas ici l'histoire de mon cœur), mais l'esprit ailleurs aussi, et j'expliquerai ce que j'entends par là. Je ne fréquentai chez les X que pour rire ; et avec Paule Vallery-Radot, la femme de Robert, nous ne nous privions pas d'aller jusqu'aux éclats. Tandis que se déroulaient, au milieu d'un groupe de poétesses dont les étoiles s'appelaient la duchesse de Rohan, Mme de la Rochecantin, et la baronne de Baye, née Oppenheim, les récitations de vers spiritualistes, nous observions autour des assiettes de petits fours, auxquelles personne ne se fut avisé de toucher, les manœuvres d'un couple célèbre dans le Paris d’alors : un écrivain encore assez jeune et une dame déjà mûre. Seuls, ils finissaient par céder à la tentation, sous le regard courroucé de Mme de X, soit que déjà ils eussent à réparer leurs forces, soit en prévision de proches, de délicieux et très peu spiritualistes exercices.

 

Malgré toute sa charité de bon chrétien, le jeune homme désertera bientôt le salon. D’une part, parce que Vallery-Radot a eu la malencontreuse idée de déclamer un chant des Géorgiques chrétiennes ignorant que Jammes est aussi exécré chez les Pomairols qu’Henri de Régnier. Ensuite parce qu’il se rend bientôt compte que la croisade entamée pour instaurer une grande littérature catholique est vouée à l’échec, puisqu’il lui manque l’appui des grands noms :

 

Il ne m’échappait pas que Péguy, sollicité par Robert pour collaborer à nos Cahiers, s’était dérobé ; et bien que Claudel nous eût envoyé quelques encouragements, et même un ou deux poèmes, il était visible qu’il ne nous prenait pas au sérieux. 

 

L’appel de la prestigieuse NRF

 

Mauriac lorgne déjà vers d’autres horizons et surtout du côté de la déjà très prisée Nouvelle Revue Française, à propos de laquelle l’écrivain donne un témoignage capital sur la réception des premières et modestes livraisons :

 

Je la lisais chaque mois jusqu'aux annonces. Littérairement, c'était mon évangile. Les jeunes écrivains d'aujourd'hui auront peine à imaginer, en cette année de Chantecler, lorsque Alfred Capus régnait sur Paris, et que les grands écrivains de l'Académie ne se glorifiaient plus que de « servir », le prestige de ce petit groupe pur autour d’une revue en apparence modeste et comme nous passionnait son scrupule devant l’œuvre d'art ; cette révision de valeurs qui s'accomplissaient là, cette rigoureuse mise en place de chacun me paraissaient sans appel.

 

L’apport capital des Cahiers de l’amitié de France

à la poésie catholique d’avant-guerre 

 

Mauriac attendra 1922 pour avoir l’honneur de paraître dans la prestigieuse revue. Avant cela, après la parution de l’Adieu à l’adolescence, il aura aussi dit adieu à la poésie et à la grande époque du premier renouveau catholique des lettres. Un renouveau exigeant, peut-être trop, qui trouve sa raison d’être dans l’Evangile et dans les dogmes de l’Eglise universelle. Le jeune Mauriac ne s’y sentira pas toujours à son aise. Pourtant, le mouvement est lancé et n’atteindra son plein accomplissement que quelques décennies plus tard. Mais Mauriac, administrateur gérant des Cahiers, continue, en attendant, à coller les timbres et faire les additions. Lui qui rêvait d’un idéal élevé écrira à Eusèbe de Brémond d’Ars, autre poète catholique d’avant-guerre :

 

Que ne peuvent faire de jeunes hommes unis en Dieu ?... Il pleut. On dîne en ville avec des gens qui ont mauvaise réputation... Piètre destinée si l’on n’avait un peu de génie... Il faut au milieu de l’écœurante banalité du mal, nous dresser dans nos vêtements blancs comme des chevaliers du Graal. Il faut prier, communier, user des dons de Dieu pour nous défendre comme notre jeunesse. Il faut empêcher de parler trop haut notre cœur romantique, ne point le laisser frapper à toutes les portes et se résigner à ce qu’il ait quelquefois si faim et si soif — faim et soif à en mourir — et travailler... 

 

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Jean de Fabrègues, au moment de clore son chapitre sur le Mauriac adolescent et poète, retracera parfaitement la vitalité et l’enthousiasme des poètes catholiques à l’orée de la Grande Guerre :

 

L’exigence spirituelle du groupe n’est pas mince. En 1912, il a, à Lassagne, autour de Dumesnil, une véritable retraite spirituelle — Jammes, André Lafon, Vallery-Radot, Mauriac, Eusèbe de Brémond. L’année suivante se constituera une « Société de Saint-Augustin » pour une « action intellectuelle en profondeur » qui comporterait congrès d’artistes et d’éditeurs, action sur les collections historiques, philosophiques et artistiques, etc. Mauriac est du comité avec ses amis et Claudel, Baumann, Vaussard.

 

A la Pentecôte 1913, Robert Vallery-Radot a emmené Mauriac au scolasticat des Dominicains, au Saulchoir, en Belgique. C’est toute une vague d’espérance chrétienne qui roule l’enfant solitaire de Bordeaux. Maritain vient d’entrer dans l’Eglise, et Massis, et Psichari... Il faudrait peindre toute une époque.

 

Certes, l’amitié d’André Lafon, celle de Vallery-Radot, très chères et très proches, unissent étroitement Mauriac à ce qui se fait autour de l’amitié de France. Et pourtant le « dogmatisme » intransigeant de celui qui en a été un temps le maître — Dumesnil — suffit-il au garçon si soucieux de religion intérieure ? Est-il à son aise dans toute l’atmosphère de ce groupe, lui que tentaient les mouvements d’âme du modernisme ? N’a-t-il pas laissé quelque chose, en route, de sa propre intransigeance pascalienne, au temps où il classait ses maîtres en « catholiques intelligents » et « catholiques imbéciles » ?... Et les modernistes étaient du côté des « intelligents ». Certes, l’Enfant chargé de chaînes a marqué un recul devant un sentimentalisme religieux trop facile. Mais cette vie n’a pas encore trouvé tout son chemin. Un proche avenir en témoignera.

 

Mais ce proche avenir glorieux sera celui du romancier qui, aux dires de catholiques sourcilleux, ne cessera de sentir le soufre. Barrès ne se sera trompé que sur un point, celui du genre littéraire. Cependant Mauriac, en 1930, aura sur cette époque, et sur le rôle qu’il y joua, un dernier grand mouvement de fierté rétrospective :

 

A feuilleter la collection qu’aima tant André Lafon, il ne semble pas que nous devions rougir de cette œuvre et notre entreprise n'apparaît pas si folle. En dépit d'une administration assez fantaisiste, Les Cahiers, quand la guerre les supprima, étaient en pleine prospérité et le chiffre des abonnements croissait sans cesse. Nous occupions une place que personne après nous n’a prise : il existe des milliers de gens en France pour s'intéresser à une revue de littérature uniquement catholique, et les collaborateurs croyants ne lui feraient pas défaut. Sans doute semblions-nous un peu minces pour nos prétentions, mais nous aurions grandi, et à force de bonne volonté, attiré enfin quelques-uns de nos maîtres et de nos frères. Robert Vallery-Radot avait raison de croire que ce grain de sénevé pouvait devenir un grand arbre : la guerre n'a pas tué que des hommes.


 

FIN

 

FIN ? C'est un bien grand mot ! Contraire aux désirs secrets, de moins en moins discrets, d'une poignée de militants bornés, je me fais for de tenir bien haute la flamme de la poésie catholique. Apparemment, il n'en reste rien. Cependant, la braise rougit sous la cendre. Ils veulent la mort de l'Église ? Ils n'auront que des témoins. C'est le sens du vocable originel martyr. Des Miles Christi disait Péguy. Quant à la mort de la poésie... Il n'a jamais autant existé de duchesse de Rohan, de Mme de la Rochecantin, et de baronne de Baye, née Oppenheim ni de jeunes Mauriac pour se moquer des femmes mûres qui se prennent pour quelqu'un. Sincèrement, je crois que ces femmes-là n'étaient pas dupes et qu'elles tenaient table ouverte, sciemment, pour nourrir ces joyeux parasites-là. Ils lorgnaient les petits-fours et autres mignardises, certes, mais elles avaient pressenti en eux des destinées. Refaisons l'histoire littéraire : si ces faiseuses de vers de mirliton avaient mis le petit François à la porte, il n'y aurait peut-être jamais eu de général pour déclarer que c'était le seul grand écrivain vivant. 

 

Merci à tous mes lecteurs, à toutes mes lectrices qui ont eu le courage de me lire, mais aussi de m'approuver publiquement dans cette entreprise perdue d'avance en ce lieu. Je ne regrette rien. Pour démoraliser à tout jamais ceux qui confondent le devoir de transmission du savoir et le pédantisme, j'offre à tous les étudiants, sur présentation d'une photocopie de la carte d'étudiant mise à jour, toutes les références des citations mises en notes dans mes dossiers. C'est ainsi que je conçois le prolongement, à la retraite, de ma carrière d'enseignant,


Bien amicalement,

Bernard Bonnejean


Copie et reproduction de ce texte sur demande expresse de l'auteur. Les étudiants ont la possibilité d'avoir accès aux références et aux notes, sur demande et présentation de la photocopie de leur carte d'étudiants à jour.

 

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