Histoire de poètes (14)

Publié le par Bernard Bonnejean

 

Le Sillon de Marc Sangnier


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Avant d’être influencé par Pascal, le jeune bordelais Mauriac que sa famille appelait « Coco-Bel-Œil », se sent attiré par les théories modernes du Sillon de Marc Sangnier. Lui qui a commencé à écrire quelques poèmes, se retrouve, sans l’avoir voulu, confronté à une des plus importantes querelles religieuses internes au catholicisme de ce début de siècle :

 

Ces trois dernières années vécues à Bordeaux m’ont laissé un souvenir amer. J’étais très seul, en dépit du Sillon de Marc Sangnier, où les « intellectuels » de mon espèce étaient suspects et redoutés. Je quittais d’ailleurs le Sillon en 1907, pour rester fidèle à mon ami l’abbé Desgranges qui se sépara du Sillon cette année-là. 

 

Prétendre résumer le Sillon en quelques lignes relève de la gageure ; mais ne pas évoquer son action et son retentissement serait se priver de l’explication des origines de l’Eglise contemporaine, si l’on part du principe qu’au début de notre siècle les deux grandes mouvances du catholicisme français sont représentées par l’Action française, que l’on connaît relativement bien, et par le Sillon qui ne sortira de l’oubli que par la résurgence de la démocratie chrétienne, avec l’émergence du M.R.P. après la seconde guerre mondiale. 

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Le Sillon est né dans les dernières années du pontificat de Léon XIII ; Pie X le trouvera formé et déjà critiqué. En 1894, trois jeunes gens, Marc Sangnier, Paul Renaudin et Etienne Isabelle, trois catholiques fervents, ont pris l’habitude de réunir chaque vendredi, à Paris, des camarades qui partagent le même idéal. Ils s’entretiennent de l’avenir du catholicisme et des problèmes qui se posent à l’Eglise. Force leur est de constater que la France catholique compte plus d’ennemis que de zélateurs, après l’expulsion des congrégations et la fermeture des écoles chrétiennes. Pourquoi ? parce que le message évangélique est méconnu et trahi. Il faut vivre l’Evangile et le porter à ceux qui l’ignorent, les jeunes ouvriers et prolétaires. Marc Sangnier, grâce à un réel charisme, prend très vite le pas sur les autres et fait bientôt figure de chef unique du mouvement et le Sillon connaît sous sa responsabilité un beau succès. Les cercles d’étudiants sillonistes se multiplient et des Instituts populaires sont fondés. Les Oratoriens, Marianistes, Frères des écoles chrétiennes... appuient le mouvement et des évêques se déclarent publiquement en sa faveur. Des ouvriers commencent à se joindre aux étudiants bourgeois dans les cercles d’étude ; parmi eux, des normaliens, des polytechniciens, des élèves de l’Ecole centrale. 

 

Mais le mouvement prend très vite un tour politique qui déplaît à la hiérarchie. Le caractère uniquement religieux des origines cède de plus en plus la place à un activisme démocratique que l’Eglise traditionaliste d’alors n’est pas prête à accepter. Marc Sangnier préconise de réaliser en France une « République démocratique », la « forme de gouvernement la plus favorable à l’Eglise ». Cette confusion du politique et du religieux, Pie X est résolu à l’éviter à tout prix. Il ne peut admettre non plus que le Sillon remette en cause la légitimité de la propriété, les hiérarchies sociales et les inégalités naturelles. Pas plus que la tendance du Sillon à accepter en son sein des éléments non catholiques, ou non chrétiens, la fraternité universelle consistant dans le respect des opinions de tous, quelles qu’elles soient, même hostiles à l’Eglise. Le 25 août 1910, Pie X adresse à l’ensemble de l’épiscopat français une lettre portant une condamnation sans appel. Marc Sangnier écrit une lettre de soumission au pape et tous ses amis s’inclinent avec lui. De nouveaux Sillons, suggérés par le pape lui-même, seront créés dans les diocèses, sans intentions politiques, comme des mouvements d’action catholique caritatifs. Ils ne parviendront pas à séduire la jeunesse enthousiasmée par les idées que défendaient Sangnier dans le premier Sillon.

 

L’expérience du Sillon sera donc pour Mauriac de courte durée mais elle devait marquer l’écrivain pour la vie. Il faudra le recul du temps pour que Mauriac ose reconnaître ce que la pensée moderne du Sillon lui aura apporté. Et avec le Sillon, tous les mouvements qui, à l’origine de la démocratie chrétienne, devaient contribuer à libérer l’Eglise de préjugés condamnables :

 

[Ma mère et moi] nous nous délections du Pèlerin et de l’Almanach du pèlerin, des histoires juives d’un certain Raphaël Viaud, des caricatures dont l’une m’est restée gravée dans l’esprit : un père montrait à son hideux petit garçon des tableaux qui représentaient le baiser de Judas, Dreyfus recevant un sac d’argent d’un officier prussien, et la légende était : « Et toi, Chacob, qu’est-ce que tu fendras quand tu seras crand ? »

 

Que de temps m’aurait-il fallu pour échapper à ce criminel détournement de la conscience catholique, si je n’avais pas eu le bonheur de rencontrer à dix-huit ans le Sillon et Marc Sangnier ? Je ne lui suis resté fidèle que quelques mois... mais ils ont suffi : j’avais compris pour toujours. Et que ceux qui se réjouissent d’avoir cassé les reins à la démocratie chrétienne ne triomphent pas trop tôt. En dépit des erreurs, des insuffisances, des fautes commises par les hommes qui l'incarnent à une époque donnée, elle n'en continue pas moins historiquement l'effort de cette petite troupe qui, entre 1814 et 1940, aura sauvegardé en France le message évangélique, l'aura porté « à bout de bras » au-dessus des compromissions et des accaparements : toujours le même petit nombre de fidèles durant l’affaire Dreyfus, comme pendant la guerre d'Espagne, tenant le coup sous les méprisantes insultes de Machiavel — toujours le même heureusement grossi, du temps de la résistance au nazisme, résolus à ne pas livrer ce que ses adversaires sacrifiaient sans vergogne. La démocratie chrétienne sera parvenue jusqu'à nous, à travers ces cent dernières années, aussi faible, aussi débile que cet enfant Tarcisius qui traverse l’Eglise primitive avec l'eucharistie contre sa poitrine, et qui préfère mourir plutôt que de livrer ce Dieu qu'il porte caché sous sa tunique.

 

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En 1907, François Mauriac s’installe à Paris, 104, rue de Vaugirard, dans une maison de Maristes tenue par le père Plazenet. Il y prépare l’Ecole des chartes, moins par goût que par commodité, parce que c’est la seule grande école à ne pas demander un bon niveau en mathématiques. Il va ensuite loger à l’hôtel de l’Espérance, toujours rue de Vaugirard, en face du séminaire des Carmes. Son engagement dans le Sillon est encore à peu près intact, puisque lorsqu’il relate dans ses mémoires son élection comme président de la Réunion des étudiants du 104, il clame :

 

C’était la victoire de la tendance silloniste sur les tenants de l’Action française.

 

Mauriac, président d’un cercle catholique : nouvelles amitiés littéraires

 

Cette présidence lui vaudra de faire la connaissance des grands intellectuels catholiques de l’époque. D’abord, Georges Goyau, né dans la patrie de Péguy, auteur d’un manifeste Le Pape, les Catholiques et la Question Sociale dans laquelle il soutient que la question sociale est avant tout une question morale, et à propos duquel Calvet, spécialiste du renouveau catholique des lettres, ne tarit pas d’éloges :

 

Notre cercle est relié au monde par Georges Goyau qui vient chaque semaine, en dépit de ses travaux, avec une patience héroïque, présider une de nos conférences. Il a tout le ciel dans les yeux et, par une étrange rencontre, lui si frêle, ressemble au portrait que nous avons de Michel-Ange Buonarotti. Il passe alors pour libéral. Il commente l’encyclique Rerum novarum et admire les hommes du Kulturkampf. Il est le gendre de Félix Faure. Il me montre déjà l’amitié, l'indulgence dont j'ai bénéficié presque jusqu'à la fin de sa vie. Cet homme si pieux, et dont la bonté égale le savoir, pratique la vertu de prudence, bien nécessaire dans une passe aussi dangereuse que ces années qui virent la condamnation du Sillon et du modernisme, la séparation des Eglises et de l'Etat. Georges Goyau, détaché de beaucoup de choses, garde une seule et très légitime ambition humaine : cet érudit pousse vers l'Académie française son solide esquif pavoisé de blanc et de jaune. S'il était mort deux années plus tôt, sans doute en parlerais-je ici avec une tendresse moins nuancée. [...] Il reste que Georges Goyau, chrétien authentique, croyait que « c'est arrivé » (j'entends : « la rédemption »), qu'il n'avait jamais cet air de vous pousser du coude, cet imperceptible clignement de l’œil de tels intrépides défenseurs de la foi.

 

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Puis, Mauriac président rencontrera René Bazin, venu honorer de sa présence une conférence tenue par un des étudiants du Cercle. C’est l’occasion pour le mémorialiste d’évoquer une « circonstance assez bouffonne » :

 

En ma qualité de président, j'eus à saluer René Bazin venu pour écouter une conférence que l'un de nous faisait sur son œuvre. Ce camarade s'appelait Audiat, et je crois bien et qu'il s'agit de Pierre Audiat de Paris-Midi. J'avais déjà eu l'occasion de haranguer Mgr Amette, archevêque de Paris, et me croyait fort doué pour la parole. Mais il advint que, ce soir là, un ami était venu partager mon dîner et que nous bûmes du champagne. J'arrivai un peu tard à la réunion, glorieux et si sûr de moi que je ne m’étais même pas donné la peine d'apporter des notes. Le maître était assis au premier rang. Il y avait foule. Je me levai. J’ouvris la bouche et je me tus. Après trente ans, je grince encore des dents, à évoquer cette sensation horrible, cette nuit où je me trouvai plongé et où seule m'était perceptible la rumeur d'angoisse qui montait de l'auditoire. Je me rassis, la face ruisselante. Audiat parla pendant une heure et je demeurai exposé à tous les regards, au pilori, dans un état inexprimable d'humiliation et de honte. Plus tard, chaque fois que je revis René Bazin, il me rappelait gentiment ce souvenir cruel. Tel est l'orgueil imbécile de cet âge que j'aurais peut-être été capable de me tuer si je n'avais été chrétien.

 

En novembre 1908, il quitte l’Ecole des chartes pour « entrer en littérature » :

 

Ce qui m’y avait décidé fut la rencontre que je fis un jour sur les boulevards, devant le Crédit lyonnais, de Charles-Francis Caillard. Je l’avais connu, quelques années plus tôt, durant une saison à Saint-Palais, près de Royan. Il m’avait lu ses vers et il avait aimé les miens. Il voulut savoir si j’en écrivais toujours. Quant à lui, il dirigeait La Revue du Temps présent, et il me demanda d’y collaborer. Mais surtout il voulait devenir éditeur et me proposa de publier mes vers. Il ne m’en coûterait que cinq cent francs. J’acceptai le marché. 


Mauriac devait, beaucoup plus tard, rendre hommage à cette grande figure de la poésie catholique de l’époque dans les colonnes du Figaro. Un poète estimé par les collaborateurs de la Revue et dont Robert Vallery-Radot, dans son Anthologie, rappelle les Sagesses, où, dit-il, il « chante des vertus des vieilles bourgeoisies chrétiennes » et Les Rosiers sur la Tombe dont il cite ce poème :


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O Saint Benoît, Père très grand auprès de Dieu,

O direct héritier de la part la meilleure,

Maître de la prière et créateur du Vœu,

Vous serez avec nous lorsque viendra notre heure.

O lumineux génie en l’art pur d’adorer,

Inspiré des recueillements disciplinaires,

A l’heure de la mort vous nous regarderez

Pour nous donner le calme en l’ultime prière.

Vous dont les cris d’amour montèrent en splendeurs,

Aux regards éblouis de la foule penchée,

Tapissant vers le ciel, où sont toutes les fleurs,

Le chemin de votre âme ainsi qu’une jonchée,

Vous mettrez, à notre heure, en nos yeux apaisés,

La pure vision de vos vertus plénières,

Et sur la lèvre où fut l’émoi des faux baisers,

Le goût de votre espoir aux mots de nos prières.

 

C’est en réalité une figure hors du commun avec une destinée unique. Dans son article, rédigé en réponse à une lettre d’une petite-nièce du poète, Mauriac évoque le poète et le chrétien, entré dans les ordres, mort prématurément au cours de la Grande Guerre :

 

Caillard me confia dans sa revue la rubrique des poèmes. Je fis mes premières armes en couvrant de fleurs les poèmes des autres. Mais Caillard eut à ce moment-là sur moi une influence dont je serais tenté de rougir. [...] Ce pauvre Caillard, je le perdis de vue. La vie ne ressemblait pas pour lui à l'idée qu'il s'en était faite à Châtellerault. Mais il avait une évasion secrète dont il me parlait peu, quoique j'y aie été mêlé. Dans cet ordre d'idées, on ne saurait parler de hasard. Etant allé avec l'abbé Desgranges faire une retraite chez les trappistes de Sept-Fons, j'envoyais de là à Caillard une carte postale qui représentait les trappistes en procession. Ce fut la vue de cette carte postale qui, me confia-t-il, lui donna pour la première fois l'idée du cloître. Cela paraît étrange, mais j'ai joué plusieurs fois dans ma vie, comme par hasard, un rôle de cet ordre. 

 

La dernière vision que j'ai eue de Caillard, c'était au début de la Grande Guerre. Il vint dîner chez moi à Bordeaux, en route pour l'Espagne où il allait rejoindre une abbaye dont il portait déjà l'habit... Si maigre que j'en fus frappé et que je ne m'étonnais point d'apprendre sa mort, quelques semaines plus tard. En ce temps-là, dans ce massacre immense et ininterrompu de toutes les jeunesses d'Europe, que pesait la mort d'un pauvre novice bénédictin ? Mais voilà qu'après cinquante-six ans j'apporte à cet ami d’autrefois ce témoignage de ma fidélité, si près du moment de le rejoindre. J'ai eu la vie qu'il m’avait annoncé. Lui, il aura eu la sienne, différente de ce qu'il aura rêvé, en montant de Châtellerault à Paris, comme j'étais moi-même monté de Bordeaux.

 

Pour démoraliser à tout jamais ceux qui confondent le devoir de transmission du savoir et le pédantisme, j'offre à tous les étudiants, sur présentation d'une photocopie de la carte d'étudiant mise à jour, toutes les références des citations mises en notes dans mes dossiers. C'est ainsi que je conçois le prolongement, à la retraite, de ma carrière d'enseignant,

Bien amicalement,

Bernard Bonnejean


Copie et reproduction de ce texte sur demande expresse de l'auteur. Les étudiants ont la possibilité d'avoir accès aux références et aux notes, sur demande et présentation de la photocopie de leur carte d'étudiants à jour.

 

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