Histoire de poètes (13)

Publié le par Bernard Bonnejean

     

Barrès et le jeune poète Mauriac

 

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Mauriac, quelques années plus tard, explique les raisons de cette admiration sans borne :

 

Grand lecteur de Balzac, je m'efforçais d'admirer avec quelle volonté le Barrès nationaliste faisait sa vie, sans pouvoir me défendre d'admirer aussi, dès que je le connus, comme André Gide ne faisait pas la sienne. Barrès, à la tête de la Ligue des patriotes, devant la statue de Strasbourg, m’attendrissait ainsi qu’un dieu déguisé. Il s'offrait à la cité en sacrifice. L'homme libre consentait au sort d’Iphigénie. Son secret, pensais-je, il l’avait livré à quelques jeunes gens, dont j'étais le plus obscur ; et maintenant il se battait au créneau, avec les barbares contre d'autres barbares. J'ignorais alors qu'un artiste, même à son insu, obéit presque toujours aux nécessités de sa création et qu’à l’âge où il était parvenu Barrès, bien qu'il cédât à des convictions sincères et même passionnées, n'aurait pu se passer des grands thèmes que lui fournissaient les cimetières de sa Lorraine. Je m'obstinais à ne voir dans ses ouvrages de cette veine que des chefs-d’œuvre de patience froide.

 

Après deux lettres envoyées à Mauriac au début de l’année 1910, Barrès écrit un article, intitulé « Les Mains jointes », publié dans L’Echo de Paris du 21 mars de la même année. En prélude, le grand écrivain admirateur dit ce qu’il doit à Bourget en la circonstance, et cite Mauriac :

 

L’autre jour, comme j’entrais chez Paul Bourget, je l’ai trouvé qui tenait en main un petit livre et qui, sans autre préambule, m’a dit : « Ecoutez ces seize vers :
 

J’ai revu le visage usé mais doux encor

De celle-là qui fut ta mère, ô pauvre mort !

Et son baiser cherchait sur ma face inclinée

L’ineffable douceur de ta vingtième année...

Les autres oublieront ton sourire et ta vie

Et l’angoisse du soir où ton œil se voila.

Elle seule, des nuits et des nuits veillera

Pour mieux se rappeler tes heures d’agonie,

Et, plus tard, quand bien vieille elle écoutera rire

Tous ses petits-enfants autour de son fauteuil,

Elle demeurera pensive et sans rien dire,

le cœur triste à jamais, le front toujours en deuil,

Evoquant ta jeunesse ardente, pieuse et douce,

Ton existence calme, unie et sans secousses,

Jusqu’au dimanche de juin où tu mourus,

Et redisant ton nom qu’on ne connaîtra plus... »

 

Barrès invite le lecteur à lire la suite. Mais si forte soit son admiration, il garde tout de même une certaine lucidité et son éloge est émaillé, pour qui sait lire entre les lignes, de quelques réserves, que Mauriac reprendra d’ailleurs dans la préface de l’édition de 1927 :

 

J’aime dans ce livre un don charmant de spiritualité bien que joint à la jeunesse et au goût le plus pur. Un être encore peu formé, avant qu’il ait trouvé une raison d'agir et quelques vigoureux partis pris, laisse vaguer devant nous son imagination. Elle ne va pas volontiers devant elle, mais revient toujours en arrière, un peu craintivement, ce me semble, pour écouter et réveiller les voix de son enfance et pour trouver au milieu d’elles de la sécurité. Le jeune poète s’attarde dans ses premiers chemins ; il nous dit toute son enfance recueillie, ces soirs d’écolier déjà songeur dans la chapelle tiède, les longues heures calmes à l'étude, tandis que les moineaux piaillent dans les cours et qu'il s'enchante à lire Lamartine, les grandes vacances, avec leur ennui, où l’âme se forme paisiblement dans le vieux domaine, le départ de l'étudiant, plein de désirs, que sa mère conduit à la gare, la solitude dans les nuits de Paris, près de la lampe studieuse et romanesque. Et, naturellement, ce n'est pas le tout d'une jeune vie, mais le tout est exprimé, senti avec la plus aimable délicatesse. Si le poète nous confie des sensations, c'est pour éclairer des sentiments. Beaucoup de mesure, nul mensonge, la plus douce et la vraie musique de chambre, rassemblant toutes ses émotions autour d'une pensée centrale catholique. C'est la poésie de l'enfant des familles heureuses, le poème du petit garçon sage, délicat, bien élevé, donc rien n'a terni la lumière, trop sensible, avec une note folle de volupté.

 

Barrès va plus loin encore : il reconnaît que c’est là œuvre de jeune nanti, issu de cette bourgeoisie de province, confortablement installée dans son confort matériel, moral et spirituel, héritière des traditions de la France d’antan :

 

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Ah ! J'entends bien ce que l'on peut me dire : que ce sont là des délicatesses, des langueurs de jeune privilégié. Je me rappelle ce que m’écrivaient les Annales de la jeunesse laïque et, par la plume d'un professeur, M. Guy-Grand, que pour beaucoup de petits diables, malheureux, mal encadrés, déshérités, la famille, la nature, la religion, c'est-à-dire une maison, un jardin, une chapelle parfumée, cela n'existe pas, et qu'ainsi ces retours, ces complaisances vers les premières années sont encore un privilège de classe. Peut-être. Mais j'ai connu Charles-Louis Philippe, à qui ses amis rendent, ces semaines, de grands honneurs funèbres. Il se distinguait des écrivains bourgeois. J'ai là sous mes yeux une bien saisissante lettre de lui. Il s’y donne comme un véritable enfant du peuple, le premier de sa lignée qui soit passé par les livres, « le premier fils de pauvre qui soit allé dans les lettres ». Et pourtant, avec quelle délectation triste ses plus belles pages se retournent vers les émotions de ses jeunes années !

 

Barrès n’en promet pas moins un grand avenir au jeune poète. Il termine son long article sur des encouragements et des vœux, mais aussi sur les conseils de l’aîné au cadet :

 

Ce n'est pas bien malin d'être une merveille à vingt ans ! Le difficile est de se prêter au perfectionnement de la vie et de s'enrichir d’elle à mesure qu'elle nous arrache ses premiers dons. Le jeune François Mauriac, dans ce volume où je ne vois pas (grand prodige pour un poète !) une seule bêtise, se définit d'un mot excellent : il nous parle de son passé « d'enfant mystique et raisonnable ». Je confirme son diagnostic : il a de la raison et même du bon sens. C'est son salut assuré, qu’il s’attache solidement à cette part de bon sens pour que son génie poétique, dont je suis heureux de saluer l’avril, nous donne ses quatre saisons de fleurs et de fruits.

 

Voilà le jeune Mauriac lancé par le dieu des jeunes poètes du moment ! Un dieu qui, au cours de ses entretiens, lui assène quelques vérités bien senties sur les littérateurs contemporains, ce qui ne manque pas de plonger le jeune homme dans un état de profonde désillusion. Il note dans ses papiers :

 

Il me parle de ses œuvres. Il aime Sous l’œil des barbares et renie Du sang. Ses auteurs préférés sont la comtesse de Noailles et Moréas. Il avait craint que je ne fusse un séminariste. C’est chez Bourget qu’il a vu mon livre. Il veut faire pour moi ce que Bourget a fait pour lui. Il a horreur de Jammes (moutons à faveur bleue...), de Régnier. Il me dit que je suis à la période d’acquisition et c’est pourquoi j’admire tout. Bourget, il l’aime par reconnaissance... [...] Il me dit à propos de Bourget : « Il s’est trompé à partir des Essais de psychologie contemporaine... », ce qui était supprimer d’un mot toute l’œuvre romanesque de son grand aîné.

 

Au cours des entretiens qu’il a avec Barrès, le grand homme ne cessera de dénigrer ce que la littérature d’alors compte de grands noms :

 

Il me dit (ce jour-là ou plus tard ?) d’un autre confrère : « J’ai cru longtemps que c’était un malin qui faisait la bête. Cela me paraissait impossible qu’il ne le fît pas exprès... mais non ! il est vraiment aussi bête qu’il en a l’air. Il est comme ça ! »
 

Je lui nommais en tremblant chacun de mes dieux, il les écrasait d’un mot : « Jammes ? oui... » (il prononçait : « ouai »). J’ai toujours envie de lui crier : « Relève-toi donc, bêta » Il riait de me voir attacher tant d’importance à Claudel : « Je l’ai vu, ouai... ouai... C’est le type de fonctionnaire... avec une casquette ! »
 

Je me sentais un peu éberlué. Je n’étais pas résigné encore à cette guerre des dieux qui s’est toujours poursuivie dans l’Olympe des lettres. Jammes traitait Barrès de marchand de glace artificielle, et Claudel lui rendait avec usure son dédain.

 

Et le jeune homme, tout néophyte qu’il fût dans le monde cruel des belles lettres, aura lui aussi droit à une de ces saillies assassines du tribun :

 

Une de mes négligentes fusées devait retomber sur mon nez innocent, à propos du premier déjeuner où je fus convié à Neuilly, quelques semaines après qu’eut paru l’article sur Les Mains jointes. Tout le plaisir que j’en espérais fut, sinon compromis, du moins troublé par un propos qu’on me rapporta (et le style même m’assurait de son authenticité) : « Quel ennui ! Il va falloir donner à ce petit Mauriac une idée de moi, conforme à son tempérament ! »


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Pour démoraliser à tout jamais ceux qui confondent le devoir de transmission du savoir et le pédantisme, j'offre à tous les étudiants, sur présentation d'une photocopie de la carte d'étudiant mise à jour, toutes les références des citations mises en notes dans mes dossiers. C'est ainsi que je conçois le prolongement, à la retraite, de ma carrière d'enseignant,

Bien amicalement,

Bernard Bonnejean


Copie et reproduction de ce texte sur demande expresse de l'auteur. Les étudiants ont la possibilité d'avoir accès aux références et aux notes, sur demande et présentation de la photocopie de leur carte d'étudiants à jour. 

Publié dans poésie

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