Histoire de poètes (12)

Publié le par Bernard Bonnejean

 

Troisième époque : le catholicisme militant de L’Amitié de France 


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Les poètes et la poésie furent une constante préoccupation pour Gide. Il fut toute sa vie attentif aux questions que pose la poésie, surtout les questions sur la prosodie et la métrique. Dire que Gide ne comprenait pas grand chose à l’art des muses est depuis longtemps devenu un lieu commun. Pourtant, comme pour Mauriac, c’est par la poésie qu’il est entré dans le monde des lettres. En 1892, il publiait les Poésies d’André Walter, qualifiées d’œuvres posthumes, à la Librairie de l’Art indépendant, en une édition tirée à 192 exemplaires. Gallimard en assurera la réédition en 1922. En 1929, la Société des Médecins bibliophiles réédite les Poésies d’André Walter en les faisant accompagner des notes de voyage en Bretagne parues pour la première fois dans La Wallonie d’Albert Mockel en 1891. Gide a écrit aussi, dans les dernières années du siècle, quelques autres poèmes : Le Pèlerinage, publié en 1982 uniquement, Calendrier et la Danse des Morts qui parurent dans le tome premier des Œuvres complètes. Il faut y ajouter l’Envoi du Voyage d’Urien et l’Envoi de Paludes. En 1930, une nouvelle édition des Poèmes d’André Walter avait paru avec cette note liminaire de Gide :

 

Ce n’est pas très volontiers que je laisse réimprimer mon premier livre. Je ne le renie pourtant pas et veux bien croire que certains en disent qu’ils m’y trouvent déjà tout entier. Mais c’est à ses défauts surtout que je suis sensible, à ses manques, qui souvent me découvrent, mais me trahissent aussi parfois.

 

François Mauriac, le poète reconnu des Mains jointes

 

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Le même état d’esprit — réelle sincérité ou coquetterie d’artiste ? — anime François Mauriac quand reparaît son recueil Les Mains jointes :



Si jamais je n’ai consenti, jusqu'à ce jour, à rééditer Les Mains jointes, c’était sans doute que j’avais en horreur ces vers sans vertèbres, ces poèmes flasques. 

 

Ce ne sont d’ailleurs pas tant les faiblesses de sa poésie de naguère que regrette Mauriac, mais bien plutôt l’esprit qui l’a produite. Une âme d’adolescent catholique sans histoire, bien élevé, soumis à la tradition religieuse, protection facile contre les atteintes du monde, les interrogations troubles de l’adolescence et l’engagement dans la vie :

 

Le vrai c’est que je ne hais point seulement, dans ce petit livre, une technique ; j’en déteste surtout l’esprit. Cette adolescence lâche, apeurée, repliée sur soi, je la désavoue. Non que je renie ma Foi de ce temps-là ; pas plus que je renie ma poésie ; mais ma façon de croire valait ma façon de rimer : quelle facilité ! Un enfant qui a peur de tout renifle de l’encens, tire des sacrements une émotion, des cérémonies une jouissance. Sa couardise devant la vie trouve là des prétextes édifiants ; il donne à sa lassitude des raisons métaphysiques. Rien n’use plus sûrement Dieu dans une âme que de s’être servi de Lui, au temps des années troubles : la moins périlleuse façon de s’émouvoir, voilà sans doute ce que cherchait, dans la religion, ma vingtième année.

 

Passé la trentaine, Mauriac n’est pas tendre pour l’«adolescent d’autrefois ». Le romancier au catholicisme tourmenté ne reconnaît plus le jeune homme vain, un peu snob, dont la religion agréable et stérile a été un échappatoire, un faux-fuyant, une excuse à l’expression lyrique d’une sensiblerie assez égocentrique. Une religion facile, assise et fragile a présidé à la composition des Mains jointes qui, du même coup, se ressentent d’un manque évident d’énergie et de questionnement. Pour préciser l’évolution de son catholicisme, le romancier s’en remet à une comparaison de deux types de pensées chrétiennes :

 

Malgré tout ce qu’on peut dire contre le jansénisme, il avait pour lui de rendre impossible cette dévotion jouisseuse, cette délectation sensible à l’usage des garçons qui n’aiment pas le risque. Dès l’abord, il vous engageait dans une redoutable aventure : dans le « Seigneur, je vous donne tout » de Pascal.

 

Mauriac n’aura pas de mots suffisamment forts pour fustiger ce catholicisme bourgeois de ses jeunes années. La religion des Mains Jointes est plus qu’une hérésie ; elle frise le blasphème, non qu’elle manque d’obéissance et de sagesse mais, paradoxalement, qu’à cause de cette apparence de vertu, elle plonge l’âme et l’esprit dans une léthargie coupable, dans une fausse sérénité aveugle et aride. De plus, Mauriac s’accuse d’avoir fait une œuvre de circonstance avec la grâce divine :

 

Adolescent, j’ai fait de Dieu le complice de ma lâcheté ; qui c’est si ce n’est pas là le péché contre l’Esprit ? En tout cas, l’Esprit terriblement se venge à l’heure où la vie soudain attaque l’homme né, tard, de l’adolescent veule. Quel secours trouvera-t-il dans cette religion qui ne lui fut jamais qu’une source de faibles délices ? Les Maints jointes gâchent d’avance cette ressource infinie dont l’enfant aura besoin lorsqu’il sera devenu un homme ; elles dilapident un capital immense ; tout se perd en fumée d’encens. Malheur au garçon dont les clous, l’éponge de fiel, la couronne d’épines furent les premiers jouets.


 

Barrès, découvreur et promotteur des Mains jointes

 

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Le jeune poète Gide avait été présenté, en 1891, à Mallarmé par Barrès. Et le 17 mai 1892, après avoir lu les Poésies, Mallarmé avait adressé ce compliment au jeune homme :

 

Très rare, mon ami Gide ; ce recueil poétique d’André Walter. L’impression que je perçois, beaucoup d’un clavecin, grêle mais toujours accordé ; et cette double main la même parfois ou de rêveurs jumeaux, qui vient s’y ressouvenir me charme particulièrement, par son duo perpétué : si aigu, si familier.

 

Pour Les Mains jointes, Barrès se chargera lui-même de l’éloge au jeune poète. Le grand Barrès exerce alors sur le jeunesse intellectuelle catholique une influence considérable. Un Barrès agnostique, qui a su reconnaître opportunément la grandeur et l'utilité de la religion dans les affaires de l'Etat et la conduite de la société. 

 

 

Pour démoraliser à tout jamais ceux qui confondent le devoir de transmission du savoir et le pédantisme, j'offre à tous les étudiants, sur présentation d'une photocopie de la carte d'étudiant mise à jour, toutes les références des citations mises en notes dans mes dossiers. C'est ainsi que je conçois le prolongement, à la retraite, de ma carrière d'enseignant,

Bien amicalement,

Bernard Bonnejean


Copie et reproduction de ce texte sur demande expresse de l'auteur. Les étudiants ont la possibilité d'avoir accès aux références et aux notes, sur demande et présentation de la photocopie de leur carte d'étudiants à jour.

 

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