Histoire de poètes (11)

Publié le par Bernard Bonnejean

 

      Claudel et Jammes

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Claudel n’insistera donc plus et cessera de sermonner l’écrivain. Ils se rencontreront tout trois lors du mariage de Jammes. Le témoignage du peintre Charles Lacoste sur l’événement est intéressant car il permet de faire le tour des amitiés et d’avoir un aperçu sur l’ambiance des milieux littéraires des nouveaux convertis de la Belle Epoque :

 

Le mariage de Jammes a été charmant, dans un cadre de vieille propriété et de verte campagne, en ce coin de la vieille Gaule qu’est le Tardenois. A l’église, que les amis de Mlle Goedorp [sœur de Madame Jammes] avaient décorée de feuillages, Jammes, suivant au bras de sa mère la traîne de sa fiancée, avait à la fois l’entrain et le recueillement, la joie et la gravité, la noblesse d’attitude de qui garde, indécontenançablement, la pleine conscience de tous les sentiments qui l’animent, et ce regard qui soutient volontiers tous les regards. Le P. Michel a très bien parlé, avec émotion et affection ; ma femme a chanté du Franck, du Stradella et du Bach. Parmi les garçons d’honneur était Charles Duparc, fils du compositeur. Fontaine, un des témoins, sa croix de commandeur au cou, était superbe. Après la messe, il y avait un lunch debout. Mais Jammes s’était fait préparer, dans la bibliothèque de la maison, une table où il réunit Gide, Bonheur, Rouart, les Leblond, un de ses cousins Goedorp, ma femme et moi. Et là il fut « plus Jammes que jamais ». Sa femme vint voir un instant si nous ne manquions de rien, puis rentra dans la salle du lunch où se pressaient les Lerolle, Madame Chausson (Madame Fontaine souffrante n’avait pu venir), les Redon, les Cherfils, des militaires amis ou parents de la famille Goedorp, une foule nombreuse. Le buffet était délicieux à souhait. 

Vers deux heures, tout le monde regagna le tramway de Bucy à Soissons. Nous restâmes plus longtemps, ma femme et moi, auprès de Jammes, puis nous partîmes dans la voiture qui ramenait le P. Michel à Soissons. Les Francis Jammes partaient le soir même pour les Pyrénées. A la gare de Soissons, nous retrouvâmes tout le monde et les Leblond ; ceux-ci et nous, ayant pris comme le P. Michel, selon son expression, des places de moine, nous montâmes tout cinq dans le même compartiment jusqu'à Paris. Le P. Michel, qui est très aimable et doux, causa beaucoup ; avec les Leblond, il controversa. Il avait, lui aussi, des raisons très fines, très profondes, et je lui sentais quelque chose de plus que la raison, une force ardente et douce de persuasion. En nous quittant, il nous fit lui rappeler nos noms.

 

L’affaire des Caves du Vatican


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Il faudra attendre l’année 1914, pour que les relations entre les deux poètes et Gide s’enveniment vraiment. Les Caves du Vatican, avant d’être publiées en volume, paraissent dans quatre livraisons de la Nouvelle Revue Française, de janvier à avril 1914. Dès le 25 novembre 1913, Paul Claudel manifeste son inquiétude à propos de la citation de L’Annonce faite à Marie que Gide a l’intention de faire figurer en épigraphe du livre III des Caves du Vatican. Cette citation est une réplique de Violaine à Pierre de Craon :

 

Mais de quel Roi parlez-vous et de quel Pape ? Car il y en a deux et l’on ne sait qui est le bon. 

 

L’affaire est de peu d’importance. Si la citation paraît lors de la publication du roman dans la Nouvelle Revue Française, elle sera ensuite retirée à la suite de la protestation de Claudel. Mais, plus grave aux yeux du poète qui, jusque là, a gardé une grande estime et une certaine confiance pour Gide, Rivière lui a communiqué les épreuves de la Revue et Claudel est profondément scandalisé d’y lire ce fragment où nous prenons connaissance des pensées auxquelles se livre le jeune Lafcadio dans le train qui le mène de Rome à Naples :

 

J’aurais voulu revoir Protos. Sans doute il a cinglé vers l’Amérique. Il n’estimait, prétendait-il, que les barbares de Chicago... Pas assez voluptueux pour mon goût, ces loups : je suis de nature féline. Passons.
 

Le curé de Covigliajo, si débonnaire, ne se montrait pas d’humeur à dépraver beaucoup l’enfant avec lequel il causait. Assurément, il en avait la garde. Volontiers, j’en aurais fait mon camarade ; non du curé, parbleu ! mais du petit... Quels beaux yeux il levait vers moi ! qui cherchaient aussi inquiètement mon regard que mon regard cherchait le sien ; mais que je détournais aussitôt... Il n’avait pas cinq ans de moins que moi. Oui : quatorze à seize ans, pas plus... Qu’est-ce que j’étais à cet âge ? Un stripling plein de convoitise, que j’aimerais rencontrer aujourd’hui ; je crois que je me serais beaucoup plu... Faby, les premiers temps, était confus de se sentir épris de moi ; il a bien fait de s’en confesser à ma mère : après quoi son cœur s’est senti plus léger. Mais combien sa retenue m’agaçait !... Quand plus tard, dans l’Aurès, je lui ai raconté cela sous la tente, nous en avons bien ri... Volontiers, je le reverrais aujourd’hui ; c’est fâcheux qu’il soit mort. Passons.
 

Le vrai, c’est que j’espérais déplaire au curé. Je cherchais ce que je pourrais lui dire de désagréable : je n’ai rien su trouver que de charmant... Que j’ai de mal à ne pas paraître séduisant ! Je ne peux pourtant pas passer au brou de noix mon visage, comme me le conseillait Carola ; ou me mettre à manger de l’ail... Ah ! ne pensons plus à cette pauvre fille ! Les plus médiocres de mes plaisirs c’est à elle que je les dois.


La lecture du passage incriminé soulève le réel courroux et le profond écœurement de Claudel qui en informe tous les écrivains catholiques de sa connaissance, surtout Jammes et Rivière, lequel avait montré jusque là une confiance sans limite à Gide. Les échanges épistolaires entre Claudel et Gide, à ce propos, figurent parmi les plus révélateurs de l’esprit de l’époque, de l’âme de Claudel aussi, qui après les épisodes verlainiens et rimbaldiens, a appris à juger les turpitudes humaines à la lumière des Ecritures :



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Non, vous le savez bien, les mœurs dont vous me parlez ne sont ni permises, ni excusables, ni avouables. Vous aurez à la fois contre vous la raison naturelle et la Révélation.

La raison et la droiture naturelle vous disent que l'homme n'est pas une fin en soi et à plus forte raison son plaisir et sa délectation personnelle. Si l'attrait sexuel n'a pas pour issue sa fin naturelle, qui est la reproduction, il est dévié et mauvais. C'est le seul principe solide. Autrement vous tombez dans les fantaisies individuelles. Où tirerez-vous la ligne ? Si l'un prétend justifier la sodomie, un autre justifiera l’onanisme, le vampirisme, le viol des enfants, l’anthropophagie, etc. Il n'y a aucune raison de s'arrêter.

La Révélation nous apprend de plus que ce vice est spécialement détesté de Dieu. Il est superflu de vous rappeler Sodome, le morte moriatur du Lévitique, le début de l’Epître aux Romains, le Neque fornicatores, neque adulteri, neque masculorum concubitores.

Cela suffit. Je dénie à l'individu le droit d’être juge et partie dans son propre cas. Le diable, l'orgueil, la passion en nous greffée, sont prompts à nous souffler des prétextes et des excuses.

Vous vous prétendez victime d'une idiosyncrasie physiologique. Ce serait une circonstance atténuante, mais ce ne serait pas un permis et une patente. Vous êtes surtout victime de deux choses : votre hérédité protestante qui vous a habitué à ne chercher qu'en vous-même les règles de vos actions et le prestige esthétique qui prête un lustre et un intérêt aux actions les moins excusables. En dépit de tous les médecins je me refuse absolument à croire au déterminisme physiologique. Si vous aviez des instincts anormaux, votre âme naturellement droite, votre raison, votre éducation, la crainte de Dieu devraient vous fournir des moyens d'y résister. La médecine est faite pour guérir et non pour excuser. Hélas ! dans votre cas, il vous aurait fallu de plus un confesseur.

 

La réaction de Jammes n’allait pas se faire attendre. Prévenu par Claudel, il se fait un devoir d’amener son vieil ami à plus de décence, de réserve et de prudence. Contrairement à Claudel, il ne prend pas le problème directement. Tout d’abord, il prend le temps d’assurer son destinataire d’une amitié indéfectible et d’une admiration certaine pour le grand écrivain qu’il n’a cessé d’être. Puis, il lui rappelle l’heureux temps passé d’un Gide « sans souillures ». Il en vient enfin à faire allusion, d’abord en prenant toutes les précautions d’usage, puis de plus en plus fermement, au passage incriminé et sur ce qu’il révèle des mœurs de son auteur : 

 

Crois bien que je t’écris ceci sans indignation. Je t'écris non sans avoir demandé de m'inspirer au Christ qui est maintenant le battement même de ma vie. S'indigner, pourquoi ? Il me semble que la miséricorde est toujours à tous. Après Saül, après l’Immoraliste, après Corydon qui paraît-il existe, ce passage de la Nouvelle Revue Française page 478, ne pouvait que te porter le dernier coup. Non seulement dans ta dernière œuvre tu as raillé ma mère l’Eglise comme Voltaire n'eût pas osé et comme à peine Rémy de Gourmont, mais tu t’es déconsidéré toi-même. Tu m'as parfois parlé du péché contre l’Esprit. Prends garde de le commettre. C'est l'état où se trouve l'homme qui ne peut plus se reprendre et qui meurt dans le pli de son péché — l'homme dont la résistance est devenue éternelle. [...]

Il y a un homme [le père Brisset] qui peut te sauver peut-être car si tu te jouais de sa sainteté il te répondrait sans impatience. Je ne sais s'il est à Paris en ce moment. C'est le Dominicain le plus éloquent (dans le sens où nous l'entendons) que j'aie approché, le plus austère —chose étrange peut-être — qui te puisse le plus écouter. [...]

Je prierai pour toi, mon pauvre ami, que j’ai senti si faible sans ce Dieu qui me donne la force et la joie inénarrable. Je t’embrasse.


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Bientôt les correspondances des uns et des autres s’espaceront. Il ne sera plus question, ou très allusivement, de religion et moins encore de la conversion de Gide et de son renoncement à des mœurs que les consciences catholiques ne sont pas prêtes à comprendre, à tolérer, ni même à pardonner. Après une période relativement brève, en l’année 16, où Gide se sent réveillé par sa vieille inquiétude religieuse et qui donnera naissance à Numquid et tu ?, il faudra attendre l’après-guerre mondiale pour que les poètes s’intéressent encore à lui. Mais, cette fois, c’est à Ghéon que Jammes fait appel pour lutter contre ce qu’ils s’accordent à envisager comme une possession démoniaque. Ghéon écrira en ce sens à Jammes :

 

Comment le prendre, si nous ne demandons pas à Dieu de nous y aider ? Je ne puis prendre mon parti de l'abandonner au « démon » ; tu sais peut-être qu’il croit au démon ; c'est son obsession actuelle ; mais il y croit pour le mieux fréquenter. Plus je l'examine, plus je suis persuadé que c'est un cas de « possession » et nos raisons n'y feront rien, si nous ne les étayons de prières. 

 

Loin de le détromper, Jammes confirmera les impressions de son ami. Il se fait for de tout mettre en œuvre pour sauver l’âme de Gide :

 

Je suis de ton avis : il faut avoir recours aux prières pour le cas singulier dont tu parles. Je vais mettre à contribution de très saintes reliques d’Orthez et nous allons nous efforcer, toi et moi, dans le même sens. Je crois cependant qu'il est bon, dans l'espèce, de ne point faire part à ce pauvre homme du soin que l’on prend de lui car son orgueil se saisirait encore de ce prétexte, pour en agir comme le chien de Jean de Nivelle. [...]

Prions donc et faisons prier. Je crois moins à une vraie possession qu'à une imprégnation ou obsession diabolique. Et, quant à l'intelligence, bien qu'elle paraisse intacte, certains tics, ce rire tremblé, cette trépidation de l'épaule et ce reniflement, semblent être l'indice d'une dépression. Pour qu'il la remonte, il ne faut pas moins que la Croix. 


Voilà le cas Gide sinon réglé du moins éclairci. Claudel, lui aussi, parlera en 1950 de la « possession diabolique » de Gide à Robert Mallet. D’ailleurs Gide n’a rien fait pour détromper ses amis. Mallet clôt le chapitre gidien par une citation éloquente de l’un de ses biographes, George D. Painter :

 

Pour Gide, c’est la constatation que le diable, si on a l’intelligence de le comprendre sans en être dupe, peut être un bon professeur de morale et de psychologie. Ce nouveau thème fut le principal des années 1916 à 1926 ; et La Symphonie Pastorale est une première expérience, contrôlée et circonscrite, des méthodes et du succès du diable.

 

Gide la bête noire de Claudel 

 

Toujours est-il que pour les grands poètes convertisseurs, Gide représenta un obstacle sérieux à la résurgence du catholicisme dans les lettres françaises du nouveau siècle. Claudel, trop vite oublieux des années d’amitié partagée, ne devait jamais le lui pardonner. En 1947, le vieux poète catholique est interviewé par Dominique Arban du journal Combat : 

 

— Cette recherche d’une morale qui ne transcende pas l’homme est aussi le fait d’un de vos contemporains, André Gide.

— Oh ! j’ai horreur de ça !

— ?

— Je ne lui reconnais aucun talent. [...] Ce qui me demeure incompréhensible, c’est son influence. Du point de vue artistique, du point de vue intellectuel Gide, ce n’est rien. Son influence c’est un des mystères qui m’entourent. [...]

— Si Gide ne s’est pas converti...

— C’est qu’il n’avait accepté aucun guide. Il donne un effroyable exemple de lâcheté, de faiblesse. [...] Je ne tiens pas à faire de polémique. J’ai beaucoup fréquenté Gide quand je le croyais profondément chrétien... et que j’ignorais son défaut abominable. [...] Oui, jusqu’au moment où j’ai connu cette... faille. Il y a une police nécessaire contre les empoisonneurs. Or, c’est un empoisonneur, je ne le dis pas au hasard. Combien de lettres n’ai-je pas reçues de jeunes hommes égarés ? Au départ de leur chemin vers le mal, il y a toujours Gide.

— Ils aboutissent à vous ?

— Au bout d’un certain temps ils s’aperçoivent que le mal ne compose pas. Alors, ils s’adressent à moi. [...] Moi, je combats cette influence avec toutes les armes que j’ai. Que voulez-vous, c’est oui ou non.

— Et quand, c’est oui et non ?

— Comprends pas...

 

Gide aussi aura sa vengeance. En 1949 paraît chez Gallimard son Anthologie de la Poésie Française. Il prévient ainsi le lecteur dans sa préface :

 

J’ai préféré restreindre ma liste et accorder plus de place aux élus, plutôt que de citer aussi les meilleurs poèmes de « minores », ainsi que l’on fait d’ordinaire, et qu’il est bon de faire pour obtenir une chaîne interrompue. [...] Je voudrais ne présenter ici que des pépites ; ne citer que des vers que l’on prît plaisir à relire et que l’on souhaitât savoir par cœur. J’ai naturellement écouté mon goût. Je n’ai écouté que lui, me laissant instruire sans cesse.

 

Cette prudence rhétorique est somme toute assez coutumière chez les auteurs d’anthologies. Du reste, comme prévu, pour la période moderne, les grands noms figurent en bonne place : Hugo, qui se paie la part du lion, Baudelaire, Mallarmé, Rimbaud, Verlaine, bien entendu, Verhaeren, Valéry, Jacob, Apollinaire. Gide n’a pas oublié non plus ceux que la vague surréaliste commence à faire oublier : Gautier, Leconte de Lisle, Banvile, Heredia, Van Lerbergue, Régnier, Signoret, Franc-Nohain, Charles Guérin, Levet. Plus inattendus, Madame Ackermann, Louis Ménard, Jean-Marc Bernard, Catherine Pozzi et Raymond Radiguet. Puis, les poètes dans l’air du temps, Cros, Corbière, Laforgue, Toulet, Ramuz. Surtout, il y a le bon Jammes, que Gide cite abondamment et notamment cette « Prière pour louer Dieu », dont il se souvint peut-être naguère dans les moments d’inquiétude :

 

Mon Dieu, calmez mon cœur, calmez mon pauvre cœur,

Et faites qu’en ce jour d’été où la torpeur

S’étend comme de l’eau sur les choses égales,

J’aie le courage encore, comme cette cigale

Dont éclate le cri dans le sommeil du pin,

De vous louer, mon Dieu, modestement et bien.

 

Il n’y a pas Péguy. Mais au lecteur qui s’en inquiète Gide a répondu par avance dans sa préface :

 

Certains fervents s’étonneront, s’indigneront peut-être, de ne voir aucun morceau de Péguy dans cette anthologie. Il faut donc que je m’en explique : si grande que soit mon admiration pour la figure de Péguy, pour maintes pages de son œuvre en prose, pour l’injustice de ses pamphlets où respire une passion si authentique, pour les incomparables dialogues de sa Jeanne d’Arc avec Hauviette et avec Madame Gervaise — je range ses alexandrins en général, et en particulier ceux de son Eve si souvent cités et si opportunément loués, parmi les plus mauvais qui jamais aient été bâclés dans aucune langue. La Foi les dicte : il faut la Foi pour les goûter. Les proposer à l’admiration, c’est inviter à croire que l’excellence du sentiment suffit, qui les inspire ; à croire que la conviction fait l’artiste. En dépit de la culture, du goût, de l’art, c’est souscrire à la barbarie. 

 

Jugement sévère, sans concession, et hautement critiquable. Mais c’est la loi du genre : l’auteur d’anthologie opère un libre choix selon son goût et non selon des critères établis par la critique officielle et institutionnelle du moment. Finalement, expliquer le rejet de Péguy, c’est un peu lui rendre hommage. 
 

De Claudel, pas un vers, pas un mot, pas une mention, pas une notation... 
 

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Que Claudel, et tous les écrivains bien-pensants qui fréquentèrent les cénacles catholiques de la Belle Epoque, ne lussent-ils ce bel hommage post mortem d’un prêtre, amateur de belles lettres ? Celui qu’il nomme « l’ange radieux des ténèbres », le « frère ennemi », n’aurait jamais dû, selon lui, avoir raison de « notre » tendresse, c’est-à-dire de celle des chrétiens. D’une part, selon André Blanchet, Gide représente l’un de nos tout meilleurs écrivains, un styliste de génie, qualité du reste qu’aucun critique averti ne saurait lui nier. Puis, il rappelle que « le Gide de vingt ans » qu’il n’a cessé d’être « fut un être exigeant ». Un Gide — pourquoi Claudel ne s’est-il pas souvenu de cela ? — peu à l’aise dans une France étroite d’esprit, petite bourgeoise, qui n’a retenu de la religion que des préceptes et des rites étouffants. Gide lui-même, d’après l’auteur de ces pages, a évoqué « cette atmosphère de salons et de cénacles où l’agitation de chacun remuait un parfum de mort » ! Passage édifiant pour comprendre Gide et les relations qu’il entretint avec ses amis poètes, selon les conceptions qu’il se faisait alors du catholicisme ! Gide préfère citer l’Evangile, avec la joie et l’enthousiasme qu’il contient, dans une sorte de « nudisme spirituel », d’« ivresse mystique », que partageront avec lui Jammes, Marcel Arland, Claudel, avant de le renier, Du Bos, Rivière, Dupouey, Schwob, Ghéon, Copeau... En outre, rappelle Blanchet, « il a été à l’origine d’un mouvement de conversions ». Qu’est-ce qui a bien pu séduire la jeunesse de l’époque ? Tout d’abord, le mépris des livres et des systèmes de pensée trop figés. Il y faut ranger le christianisme poussiéreux des dévotes. Ensuite, l’idée, « à la fois claudélienne et gidienne », souligne le critique, de « l’éternité vécue dès maintenant ». Aussi, l’invitation à mettre en pratique la parabole des talents, « de cultiver en soi ce que chacun a d’unique, d’"irremplaçable" ». Et Blanchet de rappeler à tous les juges de Gide, la condamnation évangélique du Pharisien. Mais il est un terrain sur lequel un catholique ne pouvait suivre Gide, c’est celui de la morale. Plus exactement, Gide s’est refusé à se soumettre à toute morale, au profit d’un humanisme intégral et totalitaire, proche des aspirations de la jeunesse, mais éloigné de l’idéal évangélique. En un mot, et c’est le plus grave, « Gide avait falsifié l’Evangile » en prônant la volupté que précisément le livre saint ne défend pas. De là un continuel besoin de se justifier, de rendre défendable de bas instincts à coup de sentences évangéliques. Ni Claudel, ni Jammes, ni Du Bos ne pouvaient le suivre sur ce terrain. D’où des luttes, des malentendus, des reniements, jusqu'à celui du communisme dont il ne supportera pas longtemps le dogmatisme. Blanchet termine par cette vérité : « Gide ne s’est pas situé en dehors du christianisme pour le combattre ». Il l’a détourné de son sens pour en tirer profit. Au total, l’entreprise gidienne est une « transmutation narcissique des valeurs évangéliques », sans que son auteur ait peut-être pris conscience de ses manipulations. Mais André Gide, rappelle Blanchet, « suppliait qu’on ne le jugeât point ». Et le critique, après avoir décidé de l’entendre, termine sur ces lignes :

 

A Cuverville, devant le cercueil d’André Gide, un pasteur protestant a lu quelques passages de Numquid et tu. Oubliant le mal qu’il nous a fait, plusieurs catholiques, je le sais, s’associaient de loin à cette prière, à ces formules pathétiques qu’une instance de la grâce tira un jour de lui, et qui prenaient un sens encore plus pathétique d’être redites devant sa dépouille. Il ne s’agissait pas de le confronter à la période la plus généreuse de sa vie, pour le confondre, mais de lui prêter nos lèvres pour qu’il puisse dire à Dieu :

 

Mon Dieu, je viens à vous avec toutes mes plaies qui sont devenues des blessures ; avec tous mes péchés sous le poids desquels mon âme est écrasée.

Tous les reflets de Vous que je sentais en moi se ternissent. Il est temps que vous veniez.

Quoi ! suis-je donc aujourd’hui comme si je ne L’avais jamais aimé ?

Souillure affreuse, ô salissure du péché ! Cendre que laisse après soi cette flamme impure, scories... Peux-tu me nettoyer de tout cela, Seigneur ? que je chante ta louange à voix haute.

 

Pour démoraliser à tout jamais ceux qui confondent le devoir de transmission du savoir et le pédantisme, j'offre à tous les étudiants, sur présentation d'une photocopie de la carte d'étudiant mise à jour, toutes les références des citations mises en notes dans mes dossiers. C'est ainsi que je conçois le prolongement, à la retraite, de ma carrière d'enseignant,

Bien amicalement,

Bernard Bonnejean


Copie et reproduction de ce texte sur demande expresse de l'auteur. Les étudiants ont la possibilité d'avoir accès aux références et aux notes, sur demande et présentation de la photocopie de leur carte d'étudiants à jour.

 

Publié dans poésie

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