Histoire de poètes (10)

Publié le par Bernard Bonnejean

 

      La controverse James/Gide/Claudel 


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En 1902, Jammes morigène ainsi son ami Gide, en termes peu amènes :



L’« au-dessus des forces humaines », c'est Dieu. Non point mon Dieu intérieur tel que Fontaine, Ghéon, Nietzsche ou toi le pouvez concevoir ; mais un Dieu duquel je me rapprocherai de plus en plus, j'espère. Celui qui échappe à vos logiques, « le seul qui me satisfasse », me disait mon cher Frizeau. Je ne veux plus de vos terrifiantes Terres promises car elles sont terrifiantes. Chez vous l'idée de néant et de caprice, sous le prétexte de libération, devient une conception pire que celle qui mit du pétrole en enfer. Votre logique n'est qu'un entêtement. Elle parle de ce qui s'affirme de soi-même absolu, sans aucun contrôle que l'orgueil de votre pensée. Elle rejette comme inutile ou idiote toute une admirable moisson de nielles, de coquelicots et d’épis. Que faisait donc, l'autre jour, dans cette grange qu’est l’église de Clara d’Ellébeuse, ces quelques paysans venus du cœur des bois pour célébrer la Fête-Dieu ? Il fallait bien qu'ils s'adressent à Quelqu’un puisqu'ils chantaient. Pourquoi la Vie se tromperait-elle elle-même ? Pourquoi chercher des religions si complexes alors que celle-ci est si simple ? Oh ! comme ils sont, même intelligents, peu parfaits, ceux qui s’intitulent leur propre Bon-Dieu ! Et comment toi-même qui semble vouloir adopter cette philosophie anti-chrétienne, dont un de mes amis me disait qu'elle conduit aux pires atrocités, comment retombes-tu toujours et plus qu'un autre dans la pitié et la bonté que tu dois tenir pour d'affreux péchés si tu es logique avec toi-même ? [...]


Je ne regrette qu'une chose ; c'est que toi qui vibres à tous les vents quoique tu en penses (comment y arrives-tu ? Je n'en sais rien, et peu m'importe) au lieu de te retrouver dans cette courbe d’êtres d’élite qui ont suivi mon âme avec facilité, on te voit trottinant péniblement après un cri d'admiration, te pinçant les lèvres pour ne pas le pousser complètement, cela au nom de je ne sais quelles théories mesquines. 

 

 

Sous prétexte de prosélytisme, Jammes semble avoir ici un peu oublié les règles élémentaires de l’amitié. Plus encore, il est loisible de deviner dans sa lettre un incommensurable orgueil, à peine atténué par une réelle naïveté, une fatuité de très mauvais aloi dans « cette courbe d’êtres d’élite » qu’il affirme l’avoir suivi comme des apôtres et dont sont exclus, tel Gide, tous ceux qui ne partagent pas le sain enthousiasme de son apologétique. Gide ne s’y trompera pas et, pour une fois, devant l’excès de la semonce, loin de feindre de courber l’échine, laissera exploser sa colère :


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Je ne sais à qui tu t'en prends. Est-ce à Ghéon ? Est-ce à Drouin ? Depuis que je vis seul à Cuverville, chacune de tes lettres se plaint de « ceux qui m’entourent ».


Si c'est moi qui suis influencé par « eux » (?), pourquoi les appelles-tu mes « disciples » ? Si je pouvais, je te les passerais ; à la première louange, tu ne les trouverais plus bêtes. [...]


Pourquoi raisonnes-tu quand tu sais que tu le fais mal ? Tu prouves ton Bon Dieu par le crédit que les Fêtes-Dieu lui accordent ; tu peux prouver tout aussi bien les millions de Madame Humbert. Mais qu'as-tu besoin de prouver ? Tu te fais un Bon Dieu commode pour tes vers, puisque tu t'écries avec Frizot (sic) : « c'est le seul qui me satisfasse. » Parbleu ! Ne te suffit-il pas que du fond de l'autel tu le fasses murmurer : « Francis Jammes est le seul poète qui me satisfasse » pour qu’aussitôt tu croies en lui ? Te l'ai-je jamais reproché ? Ne touche donc pas à mon Dieu. C'est le seul qui me satisfasse. 

 


Ces chamailleries n’entameront pas l’amitié des deux écrivains. Jammes, vieilli et désabusé par une poésie qu’il ne trouve plus aimable, comptera encore Gide parmi les littérateurs de sa prédilection. Il lui en fera part en 1904 ; l’occasion pour lui d’égratigner au passage les confrères qu’il ne porte plus dans son cœur :



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L'histoire de Pomme d’Anis te plaira et plaira à Madame Gide, autant que celle de ses sœurs. Je l’espère et je le crois sincèrement. Mais où sont les oreilles qui peuvent entendre et soutenir ces « bijoux sans défaut », comme disait aimablement la chère bergère de ta vie ? A part 4 ou 5 dont toi, ils m’embêtent. Ni les braillarderies de Verhaeren — ceci entre nous car je ne voudrais pas offusquer sa vieillesse — ni l’économie politique et poétique de Régnier — ni les œufs muets des vers solitaires de Griffin — ni les racines grecques de Moréas — ne me charment plus. Seuls Claudel, Maeterlinck, Philippe, toi, frappez encore violemment ma vue fatiguée lorsque je regarde vers le large. Ce n’est pas seulement le mauvais vouloir, la jalousie qui nous entourent. C’est un état de grossièreté, de non aristocratie morale. Comment t’expliquer cela autrement que par cette phrase : « ils sont communs » ?

 



Gide, un « aristocrate moral » ? Il faudra sous peu que Jammes — et Claudel surtout — déchantent. En attendant, Gide, qui a encore ses entrées dans le petit cercle très fermé des poètes catholiques, reçoit Claudel en décembre 1905. L’écrivain relate l’événement dans son Journal. Il commence par un portrait du poète diplomate :

 

Paul Claudel est venu déjeuner. Jaquette trop courte ; cravate en nœud long couleur d’aniline ; le visage encore plus carré qu'avant-hier ; la parole à la fois imagée et précise ; la voix saccadée, brève et autoritaire.

Sa conversation, très vivante et riche, n'improvise rien, on le sent. Il récite des vérités qu'il a patiemment élaborées. Mais pourtant il sait plaisanter et, si seulement il s'abandonnait un peu plus à l'instant, ne serait pas sans quelque charme. Je cherche ce qui manque, pourtant, à cette parole... Un peu d'humaine tendresse ?... Non, même pas ; il a bien mieux. C'est, je pense, la voix la plus saisissante que j'aie encore entendue. Non, il ne séduit pas ; il ne veut pas séduire, il convainc — ou impose. 


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Gide envoûté ? Peut-être, mais sans doute aussi un peu impressionné. Toujours est-il que Jammes a probablement passé le message. La conversion de Gide est une nécessité. Pour l’Eglise ou pour la littérature ? Claudel entame le processus annoncé par une invitation non voilée :



Je ne cherchais même pas à me défendre de lui ; et quand, après le repas, parlant de Dieu, du catholicisme, de sa foi, de son bonheur, et comme je lui disais bien comprendre, il ajouta :

« Mais Gide, alors pourquoi ne vous convertissez-vous pas ?... » (Ceci sans brutalité, sans sourire ...) je lui laissai voir, lui montrai dans quel désarroi d’esprit me jetaient ses paroles.

Je tenterais de les redire ici si je ne les devais retrouver dans le Traité de la Co-naissance au monde et de soi-même qu’il vient d'achever ; de même j'écrirais les quelques détails qu’il donnait sur sa vie, si je ne pensais pas que cette vie dût devenir célèbre. 



On sent Gide tourmenté et admiratif à la fois. Empêché par la qualité et l’abondante richesse du discours claudélien de le retranscrire in extenso, il affirme en avoir lu l’essentiel dans l’invocation à Erato et la fin de l’Ode aux Muses ; il cite ainsi Claudel, abordant par le biais du devoir du poète catholique, la seconde étape de son entreprise de conversion :



Pendant longtemps, pendant deux ans, je suis demeuré sans écrire ; je pensais devoir sacrifier l'art à la religion. Mon art ! Dieu seul pouvait connaître les énormités de ce sacrifice. Je fus sauvé quand je compris que l'art et la religion ne doivent pas être, en nous, posés en antagonisme. Qu'ils ne devaient pas non plus se confondre. Qu'ils devaient rester, pour ainsi dire perpendiculaires l’un par rapport à l'autre ; et que leur lutte même était l'aliment de notre vie. Il faut se souvenir ici de la parole du Christ : « Pas la paix, mais l’épée. » C'est cela que le Christ veut dire. Nous ne devons pas chercher le bonheur dans la paix mais dans le conflit. La vie d'un saint est d'un bout à l'autre une lutte ; le plus grand saint est à la fois le plus vaincu.



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Gide se souvient encore que Claudel lui a fait part de ses goûts et ses dégoûts littéraires. Dans l’enfer du poète, Auguste Comte, Bernardin de Saint-Pierre, Rousseau ; dans le paradis, Thomas Hardy, Joseph Conrad. Suit un éloge de l’expérience et une théorie selon laquelle la mémoire, comme les autres facultés intellectuelles, s’améliore avec l’âge. Gide, surpris et enthousiaste, laisse disserter le poète ; il notera dans son Journal :



Le plus grand avantage de la foi religieuse, pour l’artiste, c’est qu’elle lui permet un orgueil incommensurable !



L’admiration n’a donc pas complètement étouffé la lucidité. Avant de quitter son hôte, Claudel croit devoir parachever le travail accompli sur son interlocuteur médusé :



En me quittant il me laisse l’adresse de son confesseur.



Il disait encore :



« Je n’attache absolument aucun prix à la valeur littéraire de mon œuvre. C’est Frizeau le premier qui, ramené à Dieu par mes drames et sachant y voir la religion dominer tout, me fit penser : je n’ai donc pas écrit en vain. La beauté littéraire de mon œuvre n’a pour moi d’autre importance que celle qu’y peut trouver un ouvrier qui a conscience d’avoir bien fait sa tâche ; j’ai fait de mon mieux, simplement ; mais, charpentier, j’aurais mis la même conscience à raboter une planche de bois que celle qu’en écrivant je mets à bien écrire. »



Il faut comprendre implicitement : « A vous de jouer ! ». Et pendant un temps, Gide jouera le jeu. En cette année 1905, il recopiera consciencieusement le début d’un « cahier de citations » prises dans les Ecritures et dans les Pères de l’Eglise que lui a envoyé Claudel. Une réelle intention de conversion ou, simplement, l’envie de se rapprocher d’un être d’exception cher à son intelligence et à son cœur ? Lorsque Gide participe à la fondation de la N.R.F., il tient à s’assurer la collaboration de Claudel. Il se propose en outre d’éditer les œuvres « d’un groupement très restreint d’auteurs contemporains », à savoir Claudel, en tout premier lieu, Jammes, l’ami fidèle, Charles-Louis Philippe, Suarès, et Verhaeren, « à l’exclusion de tous les autres ». Mais dès la fin de 1905, Gide doit se rendre à l’évidence : le catholicisme ne l’attire pas particulièrement et les voies de Claudel ne sont pas les siennes. Il s’en ouvre à son ami dans une lettre :



Non, je n’avais pas compris, et comment eussé-je compris que « vous aimiez profondément les âmes » ? C’était cela que j’avais besoin que vous me disiez — et que la mienne vous était chère. N’y voyez point d’orgueil ; mais un affreux besoin d’affection, d’amour, une telle soif de sympathie que j’ai pu craindre de me méprendre, de ne chercher à m’approcher de Dieu que pour me rapprocher de vous, tout au moins pour vous mieux entendre.



Cette réponse a le mérite de la clarté. Gide n’a pas eu l’intention de s’assurer l’estime de Claudel en donnant le change. Il a seulement voulu combler un désert affectif et tenter de gagner l’amitié d’un homme par l’amour de Dieu. Mais quant à embrasser la doctrine et les dogmes, il y a un pas que Gide ne peut franchir :



Puisque vous aimez les âmes, vous comprendrez qu’il en est qui ne répugnent à rien davantage qu’à une religion pratique et tempérée et qu’après avoir fait, au début de ma vie, de la lecture de la Bible ma quotidienne nourriture et de la prière mon premier besoin, j’aie préféré, croyant devoir trouver plus de lumière dans ce que le chrétien appelle « les faux dieux » — j’aie préféré la plus brusque rupture avec mes premières croyances, à je ne sais quel compromis tiède entre l’art et la religion. 



Après une telle confession, Claudel et Gide continueront longtemps à correspondre, mais ils se cantonneront le plus souvent à des échanges littéraires. A l’ami Jammes qui se tient en embuscade, Gide dira ce qu’il n’osera jamais avouer à Claudel :



Ne te méprends pas : l’inquiétude que tu dis sentir en moi tu me la prêtes poétiquement, comme tu sais prêter l’ouïe ou l'odorat aux fleurs. Je suis peut-être au seuil du Paradis. Il faut un cœur meurtri pour entrer par où tu es entré toi-même ; et je fais profession de bonheur. Ne vois pas là d'orgueil : je confonds bonheur et vertu. Si ma sérénité s'est quelque peu troublée ces derniers temps, après la publication d’Amyntas, c'est défaillance de vertu. 


Oui, Claudel m'a beaucoup servi ; mais pas comme tu imagines. La lecture de son journal intime, de ses lettres, a heureusement nui à l'opération de ma sympathie pour sa personne et de mon admiration pour son œuvre. La réaction l’a finalement emporté de beaucoup sur l'action, et c'est de cela que je lui garde reconnaissance.



Décidément Gide se montre beaucoup plus hermétique que Jammes à l’apologétique claudélienne qui l’a poussé à la conversion en 1905. 


 




Pour démoraliser à tout jamais ceux qui confondent le devoir de transmission du savoir et le pédantisme, j'offre à tous les étudiants, sur présentation d'une photocopie de la carte d'étudiant mise à jour, toutes les références des citations mises en notes dans mes dossiers. C'est ainsi que je conçois le prolongement, à la retraite, de ma carrière d'enseignant,

Bien amicalement,

Bernard Bonnejean


Copie et reproduction de ce texte sur demande expresse de l'auteur. Les étudiants ont la possibilité d'avoir accès aux références et aux notes, sur demande et présentation de la photocopie de leur carte d'étudiants à jour.

  

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