Et si c'était le mariage qui n'avait plus de sens ?

Publié le par Bernard Bonnejean

 

Le mariage homosexuel...

 

Oui ? Non ? Peut-être, mais sous conditions ?
Mais s'est-on posé la bonne question ? Comment et pourquoi en est-on arrivé là ? Les mêmes qui réclament à grands cris les mêmes droits pour tous ne luttaient-ils pas naguère contre un mariage institutionnel contraignant qui émanait, selon eux, de lois iniques parfaitement dépassées. 
Finalement, ne vaudrait-il pas mieux se poser la question des origines de cette loi attendue par une minorité. Je le crains pour ses composants bientôt comptés parmi les pires réactionnaires rétrogrades. 
Lisez plutôt ces quelques textes, un peu anciens, un petit florilège de brûlots qui défrayèrent la chronique à une époque où les intellectuels voulaient se défaire de ce carcan bourgeois. Je parle bien du mariage qu'on veut faire passer aujourd'hui pour révolutionnaire. 
La loi n'est décidément que le reflet d'un étape temporaire dans une évolution en mouvement perpétuel (vers l'avant ou vers l'arrière) : un texte normatif imposé par une société donnée en un temps déterminé. Si ce n'est que ça, cette « nouveauté à scandale » ne devrait durer que le temps de grands titres dans la presse du même genre. Pas de panique ! 
  

Bernard Bonnejean

 

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LA FORCE DE L’ÂGE

 

En vérité, je redoutais la solitude beaucoup plus que je n'y aspirais. Le moment vint où je dus solliciter un poste : on m'assigna Marseille, et je fus atterrée. J'avais envisagé des exils plus déchirants mais sans jamais tout à fait y croire ; et soudain, c'était vrai : le 2 octobre [1931], je me retrouvais à plus de huit cents kilomètres de Paris. Devant ma panique, Sartre proposa de réviser nos plans : si nous nous mariions, nous bénéficierions d'un poste double et somme toute cette formalité ne porterait pas gravement atteinte à notre manière de vivre. Cette perspective me prit au dépourvu. Jusqu'alors, nous n'avions pas même envisagé de nous enchaîner à des habitudes communes : l'idée de nous marier ne nous avait donc pas effleurés. Par principe, elle nous offusquait. Sur bien des points nous hésitions, mais notre anarchisme était aussi bon teint et aussi agressif que celui des vieux libertaires ; il nous incitait, comme eux, à refuser l'ingérence de la société dans nos affaires privées. Nous étions hostiles aux institutions parce que la liberté s'y aliène, et hostiles à la bourgeoisie d'où elles émanaient : il nous paraissait normal d'accorder notre conduite à nos convictions. Le célibat pour nous allait de soi. Seuls de puissants motifs auraient pu nous décider à plier devant des conventions qui nous répugnaient.

Mais précisément, voilà qu'il en surgissait un puisque l'idée de partir pour Marseille me jetait dans l'anxiété ; dans ces conditions, disait Sartre, il était stupide de sacrifier à des principes. Je dois dire que pas un instant je ne fus tentée de donner suite à sa suggestion. Le mariage multiplie par deux les obligations familiales et toutes les corvées sociales. En modifiant nos rapports à autrui, il eût fatalement altéré ceux qui existaient entre nous. Le souci de préserver ma propre indépendance ne pesa pas lourd ; il m'eût paru artificiel de chercher dans l'absence une liberté que je ne pouvais sincèrement retrouver que dans ma tête et mon cœur. Mais je voyais combien il en coûtait à Sartre de dire adieu aux voyages, à sa liberté, à sa jeunesse, pour devenir professeur en province, et, définitivement, un adulte ; se ranger parmi les hommes mariés, c'eût été un renoncement de plus. Je savais aussi combien j'étais accessible aux remords et combien je les détestais. La plus élémentaire prudence m'interdisait de choisir un avenir qu'ils eussent risqué d'empoisonner. Je n'eus pas même à délibérer, je n'hésitai pas, je ne calculai pas, ma décision se prit sans moi.

Un seul motif eût pesé lourd pour nous convaincre de nous infliger ces liens qu'on dit légitimes : le désir d'avoir des enfants ; nous ne l'éprouvions pas.

Simone de Beauvoir, La Force de l'âge, Gallimard, 1960.

 

 

LA NON-DEMANDE EN MARIAGE

 

 

 

Laissons le champ libre à l'oiseau

Nous serons tous les deux

Prisonniers sur parole

Au diable les maîtresses-queux

Qui attachent les cœurs aux queues

Des casseroles

 

REFRAIN

J'ai l'honneur de

Ne pas te demander ta main

Ne gravons pas

Nos nomsau bas

D'un parchemin

 

M'amie de grâce ne mettons

Pas sous la gorge deCupidon

Sa propre flèche

Tant d'amoureux ont essayé

Qui de leur bonheur ont payé

Ce sacrilège

 

AU REFRAIN

 

Il peut sembler de tout repos

De mettre à l'ombre au fond d'un pot

De confiture

La jolie pomme défendue

Mais elle est cuite elle a perdu

Son goût nature

 

AU REFRAIN

 

On leur ôte bien des attraits

En dévoilant trop les secrets

De Mélusine

L'encre des billets doux pâlit

Vite entre les feuillets des livres

De cuisine

 

AU REFRAIN

 

Vénus se fait vieille souvent

Elle perd son latin devant

La lèche-frite

À aucun prix moi je ne veux

Effeuiller dans le pot-au-feu

La marguerite

 

AU REFRAIN

 

De servante n'ai pas besoin

Et du ménage et de ses soins

Je te dispense

Qu'en éternelle fiancée

À la dame de mes pensées

Toujours je pense

 

Georges Brassens, « La non-demande en mariage », Seghers, 1970.

 

LA CONJUGALITÉ S’APPREND

 

Autrement : Gilbert Tordjman, vous avez écrit en 1971 L'Aventure du couple (Denoël). Que peut-on dire aujourd'hui du mariage ou de la vie maritale ?

Gilbert Tordjman : En Occident, jusqu'en 1975-1980, nous étions dans une période de consommation : les hommes et les femmes multipliaient les expériences, ce qui leur permettait de se valoriser : à mes consultations, ils venaient avec des carnets remplis des noms de leurs « prestigieuses conquêtes ». Le couple constituait alors une véritable aventure avec l'élément de promiscuité qui le caractérise.

Depuis les années 80, nous sommes entrés dans une deuxième phase de consommation. Les hommes et les femmes privilégient une quête de la qualité de vie à l'encontre du cumul et de la boulimie des expériences. Il y a un repli vers les valeurs affectives, avec un goût prononcé pour la monogamie. Il ne s'agit pas d'un retour à des valeurs anciennes, et c'est un phénomène indépendant de la peur du sida. Car, si le sida effraie, les gens ont modifié leurs pratiques mais non leurs attitudes générales.

 

Vont-ils éventuellement refréner des tendances donjuanesques ?

Non. Mais pour bien comprendre le couple d'aujourd'hui, il faut voir que nous sommes toujours dans une société hédoniste et narcissique, malgré un retour aux valeurs affectives. Les gens « crèvent » d'un besoin d'amour, mais privilégient aussi avant tout l'épanouissement et la réalisation de toutes les facettes de leur personnalité ainsi que leur plaisir personnel au détriment de la cohésion de la cellule conjugale.

Parallèlement, on demande au couple monogame d'assurer l'épanouissement personnel de chaque conjoint. On observe alors ce paradoxe. Les gens veulent vivre en couple dans la fidélité et dans la durée mais jamais le nombre de divorces n'a été aussi important : un ménage sur deux dans la région parisienne, un sur trois dans la France entière. J'appelle cela une monogamie séquentielle...

 

Faites-vous une différence entre le couple marié et le couple non marié ?
Non. On constate que le nombre de cohabitations prénuptiales a augmenté et que le nombre de mariagesa baissé. Or, les conjoints sont aussi fidèles dans l'un ou l'autre cas, alors qu'une cohabitation libre pourrait laisser supposer une liberté plus grande. Mais quand les couples qui vivent ensemble depuis trois ou quatreans décident « d'officialiser » (de se marier), des problèmes nouveaux apparaissent ; ils consultent. En effet, les liens sont moins profonds dans la cohabitation prénuptiale. On se met ensemble pour éviter la solitude, la recherche de partenaires, ou pour s'aider à se libérer du milieu familial (ce qui est parfois difficile à faire seul).

Il n'y a pas la même communauté, le même contrat conjugal entre les couples qui cohabitent et les couples officialisés, sanctionnés par la société, et qui partagent davantage les questions de budget, de travail, d'enfants.

Si les gens cohabitent autant sans se marier, c'est à cause de cette société narcissique, pour préserver la possibilité de réaliser toutes les facettes de leur personnalité. Ils ont peur du mariage qu'ils voient comme une institution désérotisante (dans la mesure où l'autre vous appartient sans que vous puissiez y échapper), antinomique de la réalisation personnelle et professionnelle.

 

Gilbert Tordjman, « La conjugalité s'apprend », entretien, in Autrement, série Mutations n° 105, Mariage, mariages, mars 1989

 

 

LA NUPTIALITE SORTIE DE L’ÂGE D’OR

À partir des années 70, une évolution générale des comportements, traduite par l'augmentation des divorces et de l'union libre, la baisse de la fécondité, redéfinit les liens matrimoniaux. Aujourd'hui, on observe que les exigences de l'amour sont moins compatibles avec l'idée de contrat. Absolu et éphémère, l'amour crée le couple, mais le nouveau « mariage » est fragile et instable, les atteintes affectives, sexuelles et matérielles qui pèsent sur lui ne laissent guère de place au compromis : la possibilité de la rupture est inscrite à l'origine même de l'union. Mariage et union libre ne sont désormais plus deux modèles antithétiques. Plusieurs formes d'union, stables ou précaires, coexistent.

Parallèlement, le divorce aussi a changé, même s'il ne constitue pas une situation nouvelle. À la Révolution, un contrat de la société civile rem­place le sacrement du mariage religieux et indissoluble. Ce contrat pouvait se rompre librement jusqu'à ce que, en 1804, Napoléon institue la faute grave comme seul motif de rupture. Cette loi anachronique (en vigueur jusqu'en 1975 !) a fait long feu avec la promulgation d'une nouvelle loi entérinant l'évolution des comportements : le nombre des divorces, en augmentation depuis 1966, en est considérablement accru. Aux divorces « à l'ancienne », sanctionnant une séparation de fait ou une rupture pour faute grave, s'ajoutent les divorces par consentement mutuel de couples jeunes qui refusent les situations fausses ou hypocrites. Il n'y a plus « un » mais « des » divorces. Déculpabilisé par la loi, il s'inscrit dans un système de valeurs sociales et concerne un mariage sur six en 1975, un mariage sur trois en 1980.

Le maintien d'un fort taux de divorces depuis dix ans révèle la nouvelle philosophie de l'union : le lien matrimonial n'est plus une contrainte. Le « nouveau » divorce souligne la fragilité, la précarité de l'union à ses débuts. Intégré dans la vie familiale, il est souvent suivi par l'union libre : son impact sur les pratiques matrimoniales est incontestable.

 

Brigitte Ouvry-Vial et Monique Ravenet,

« La nuptialité sortie de l'âge d'or », in Autrement, série Mutations n°105, Mariage, mariages, mars 1989.

 

LA COMPLAINTE DU PROGRES

 

 

 


Autrefois pour faire sa cour
On parlait d'amour
Pour mieux prouver son ardeur
On offrait son coeur
Maintenant c'est plus pareil
Ça change ça change
Pour séduire le cher ange
On lui glisse à l'oreille

Ah Gudule, viens m'embrasser, et je te donnerai...

Un frigidaire, un joli scooter, un atomixer
Et du Dunlopillo
Une cuisinière, avec un four en verre
Des tas de couverts et des pelles à gâteau!
Une tourniquette pour faire la vinaigrette
Un bel aérateur pour bouffer les odeurs
Des draps qui chauffent
Un pistolet à gaufres
Un avion pour deux...
Et nous serons heureux!

Autrefois s'il arrivait
Que l'on se querelle
L'air lugubre on s'en allait
En laissant la vaisselle
Maintenant que voulez-vous
La vie est si chère
On dit: "rentre chez ta mère"
Et on se garde tout

Ah Gudule, excuse-toi, ou je reprends tout ça...

Mon frigidaire, mon armoire à cuillers
Mon évier en fer, et mon poêle à mazout
Mon cire-godasses, mon repasse-limaces
Mon tabouret-à-glace et mon chasse-filous!
La tourniquette, à faire la vinaigrette
Le ratatineur dur et le coupe friture

Et si la belle se montre encore rebelle
On la ficelle dehors, pour confier son sort...

Au frigidaire, à l'efface-poussière
A la cuisinière, au lit qu'est toujours fait
Au chauffe-savates, au canon à patates
A l'éventre-tomate, à l'écorche-poulet!

Mais très très vite
On reçoit la visite
D'une tendre petite
Qui vous offre son coeur

Alors on cède
Car il faut qu'on s'entraide
Et l'on vit comme ça jusqu'à la prochaine fois
Et l'on vit comme ça jusqu'à la prochaine fois
Et l'on vit comme ça jusqu'à la prochaine fois

 

Boris Vian, « La complainte du progrès », in Autrement, série Mutations n°105, Mariage, mariages, mars 1989.

Alors, finalement, le mariage homosexuel, oui ou non ? Je persiste à dire non pour des raisons qui me sont propres, mais je dirai, comme j'ai toujours dit à chaque réforme imbécile imposée par nos gouvernants : « Une génération sacrifiée avant le retour à la normale ». Ne hurlez pas ! La « normale » du temps présent, bien entendu... Quant à la génération sacrifiée, non seulement elle est consentante mais elle en redemande. 

Bien amicalement, 


Bernard
 

Publié dans vie en société

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