Ereutophobie et hypertension

Publié le par Bernard Bonnejean

 

 

« Ah ! Si seulement... »

 

 

 

Le vieillissement n'est pas seulement le passage progressif d'un état à un autre. Il peut très bien ne s'accompagner d'aucune prise de conscience objective du changement produit sur l'intéressé plus ou moins profondément atteint. En revanche, sauf cas particuliers et exceptionnels, il se reconnaît aisément à un certain nombre de conséquences perceptibles dans le comportement d'autrui, nolens volens, presque toujours sans mauvaise intention. 

 

 

 

 

 

 

Tentons de définir le phénomène selon une méthode empirique. Soit un sujet A, considéré comme beau depuis sa naissance par un entourage féminin tout acquis à sa cause. Admettons le prédicat suivant : bien que la beauté susdite ne se mange pas en salade, il se dégage un certain charme de l'homme en question. Aucune intervention externe inhérente à un quelconque mensonge diplomatique, protecteur et/ou habile traduite par des allégations féminines entachées d'arrière-pensées gracieuses ou intéressées n'entrave la neutralité du jugement. Autrement dit, nous admettrons le principe de caractères esthétiques propres à l'individu sans implication de l'observatrice. 

 

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La première expérience consistera à mettre le sujet A, âgé de vingt-cinq ans en présence d'un sujet B féminin légèrement moins âgé, tatoué au cou d'une horrible araignée et faisant office de préparatrice en pharmacie. On fera dire au sujet masculin A, qui aura soin de fixer le sujet féminin B dans les yeux, la phrase suivante : « Vous savez que vous avez une bête, là ? » L'expérimentateur remarquera un changement de couleur plus ou moins accentué, tirant sur le rouge, envahissant progressivement une partie puis l'ensemble du visage de la jeune femme. Ce rougissement naturel qu'on ne confondra ni avec la couperose ni avec une atteinte morbide d'éreutophobie est ici à mettre sur le compte de l'émotion, de la surprise et peut, à plus ou moins brève échéance, entraîner une manifestation sentimentale ou érotique. 

 

 

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La deuxième expérience reprend les conditions matérielles de la précédente : sujet B, préparatrice en pharmacie, araignée tatouée, à ceci près que le sujet A aura atteint l'âge de soixante ans ou plus. Observons la scène : « Vous savez que vous avez une bête, là ? » n'entraîne aucun changement de couleur chez la jeune femme. En revanche, le sujet A, gêné par son insuccès, subit, selon son tempérament, soit un rougissement soit un pâlissement provoqué par la feinte indifférence et les yeux indulgents mais condescendants de son interlocutrice. Doit-on en déduire que les rôles sont inversés ? L'explication se trouve sans doute dans la question du sujet B : « Ça fait longtemps que votre médecin a pris votre tension ? » 

 

On peut déduire de cette double expérience la définition suivante : un jeune rougissant est un beau garçon sensible et émotif ; un vieux rougissant est un type pas sérieux qui a oublié de prendre son    Razilez®  (alizkirène anti-hypertenseur, uniquement sur ordonnance, bien lire la notice avant emploi). 

 

 Il faut donc se rendre à l'évidence : la vieillesse n'est ni un état ni un changement d'état mais l'effet qu'elle produit ou qu'elle ne produit plus sur l'environnement immédiat. 

 

 

 

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Aussi, jeunes gens, jeunes filles, avant de vous lamenter sur votre éreutophobie, « crainte obsédante de rougir », écoutez plutôt l'histoire édifiante de mon copain Edmond.

 

Depuis quand je connais Edmond ? Depuis des lustres ! Je crois l'avoir toujours connu, tapi dans un trou d'un petit ruisseau mayennais qui court la campagne du côté d'Évron et qu'on appelle, sans honte, « le Merdereau ». Si vous consultez wikipedia, vous apprendrez que le dit Merdereau prend sa source à Champgenêteux, passe par Averton et gagne la Sarthe qu'il rejoint à 5 kilomètres de Saint-Paul-le-Gaultier. Si Edmond souffre, ce n'est pas d'habiter le Merdereau que seuls les riverains de la Seine et de la Marne trouveront vulgaire, exceptés les poètes et les peintres. Non ! Il est atteint d'une maladie orpheline : l'anéreutophobie, la « crainte obsédante de ne pas pouvoir rougir ». 

 

 

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Avant de me dire qu'il est bizarre, mon copain, sachez quand même qu'Edmond est un rejeton de l'illustre famille des Astacoidae, plus exactement Astacus astacus que les roturiers appellent « écrevisse ». Ce crustacé, aristocrate d'eau douce, ne le cède en rien au homard probablement devenu plus commun en eau de mer et sur les tables de restaurant que son petit cousin. 

 

 

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Un jour qu'il se reposait dans son trou du Merdereau, il entendit une maman crier à son petit garçon : « Regarde-moi dans quel état tu es ! Tu es rouge comme un écrevisse ! » Edmond se regarda de la tête aux pieds et il prit tout à coup conscience d'une difformité dont il se croyait atteint : il était gris !!! Deux jours après, je vins lui rendre une petite visite. Il était dans tous ses états. J'eus beau lui expliquer que ce n'était qu'une expression fausse, puisque les écrevisses n'étaient rouges qu'après cuisson, rien n'y fit !! Pas question de comparer avec des membres de la famille Astacoidae, puisque, comme les Mohicans, il était le dernier de son trou. 

 

Il n'eut de cesse de me demander le secret du rougissement. À bout de patience et d'arguments, je décidai de jouer le jeu et d'essayer, malgré mes doutes, de le satisfaire. Je lui fis remonter le Merdereau jusqu'à la source : il en revint épuisé, mais gris ! Je lui dis pour le vexer que lui, le Mayennais, je le verrais bien finir comme écrevisse à la bordelaise. Il était furieux, tenta même de remonter la berge à reculons pour me pincer les mollets : il était toujours gris ! J'allai lui chercher dans une encyclopédie sérieuse la photo d'une jolie petite écrevisse lassivement étendue sur l'herbe près d'un ru : il lui vint des idées à lui couper le souffle au point qu'il ne pouvait plus parler ; il resta gris. Je le fis s'inscrire au PC dans une commune de la banlieue rouge : gris ! Enfin, excédé et désespéré par son désespoir, je lui dis pour le provoquer :

 

 

 

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« Écoute, Edmond ! On a tout essayé ! Je ne connais qu'un moyen pour te faire rougir. Te mettre à la nage.

 

— D'accord, me dit-il. Annonce le programme ! 

 

— On met dans un grand fait-tout un court bouillon : de l'eau, du vin, des aromates, des carottes coupées en rondelles, du céleri coupé en dés, des oignons. On fait bouillir et cuire 20 à 25 minutes. Ensuite, il faut que je te châtre. Il suffit de te retirer une partie de la queue et le boyau. Une fois bien lavé et égoutté, on te jette dans le liquide bouillant et on te laisse cuire 15 minutes. Et, je te promets, mon Edmond, que là tu seras tellement rouge à souhait, tellement beau qu'on voudra te manger ! »

 

Depuis, mon copain Edmond n'est plus mon copain. Mais, au moins, il a décidé de rester gris.

 

 

 

 

La morale se dégage d'elle-même : on n'est jamais content de ce qu'on est ni de ce qu'on a. Nino Ferrer chantait je voudrais être noir pendant que Michael Jakson faisait son possible pour devenir blanc.

 

Jeunes gens, soyez heureux de rougir : j'ai connu des Indiens en Guyane qui se passait du roucou pour toujours paraître rouges. Mais, comme moi, un jour, on vous demandera de prendre votre tension si vous rougissez devant un charmant spectacle.

 

Tiens, quand on parle du loup : Edmond m'écrit que je lui manque. J'irai dimanche. Il veut aller au cinéma. C'est une bonne idée. Quoi ? Il veut revoir le Cercle rouge. J'ai l'intuition qu'il n'est pas encore tout à fait guéri, mon copain. 

 

 

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À bientôt,

 

 

Bernard Bonnejean

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Bernard Bonnejean 13/11/2010 19:58



Cher Alain,


Merci pour vos compliments. Les textes sérieux et graves sont toujours, par pudeur, sans prétention.


D'une part, j'ai corrigé ma deuxième ou troisième mouture. Si vous le reproduisez, soyez assez gentil pour ne pas recopier les fautes que j'ai laissées dans les premières épreuves.


D'autre part, il est déjà sur facebook. Quand vous allez sur mon mur, et que vous cliquez sur le lien, facebook vous renvoie ici, sur mon blog. Il faudrait qu'over-blog et facebook, partenaires,
explique ce fonctionnement qui échappe bien souvent aux usagers de l'un comme de l'autre.


Merci pour votre enquête sur le chasselas et le moissac, Alain. Bon dimanche.


Bernard