Discours de réception

Publié le par Bernard Bonnejean


A Vivre Ensemble, Politesse et Bonnes Manières,


Madame, Mademoiselle, Monsieur, chers lecteurs, chères lectrices,

Avant même que d'entrer dans le vif du sujet, j'aimerais, si vous m'y autorisez, vous remercier de m'accueillir en votre sein. Quels mots pourrais-je prononcer d'assez justes, d'assez forts, d'assez évocateurs pour traduire mon émotion et ma gratitude ? Après des semaines de goujaterie, de grossièreté, de vulgarité, voire d'insultes accumulées, subies chrétiennement dans le pardon des offenses, je suis éminemment satisfait de trouver ce hâvre de civilité, protégé par je ne sais quel miracle des insanies pestilentielles d'une société malade parce que corrompue. En un mot, je crois avoir atteint les délicieuses frontières d'une Civilisation, saine oasis dans un désert inamical.



Où est-il ce temps béni de notre France, pas si lointain qu'on ne cherche à s'en souvenir ? Ah ! cette guerre en dentelles, quand le comte d'Anterroches, serviteur loyal de Louis le Bien-Aimé, endimanché pour la circonstance, pria nos chers ennemis anglais, lors de la bataille de Fontenoy (11 mai 1745), de commencer la sublime boucherie en ces termes fort élégants : « Messieurs les Anglais, tirez les premiers ! » La supériorité de la forme langagière sur l'incommodité du fond guerrier, j'en veux pour preuve la pérennité de la formule malgré l'oubli de la bataille elle-même. Peu nous chaud aujourd'hui les dépouilles ensanglantées de nos aïeux : ils sont morts sans haine, protégés de l'amnésie infame grâce à la courtoisie de leur chef.



Où est-il ce temps béni de notre France, quand nos braves soldats partirent la fleur au fusil en uniforme bleu horizon et pantalon garance pour parachever la mission de Jehanne la "Pucelle" - selon une expression consacrée dont je saurais gré à nos aimables lectrices de ne pas me tenir rigueur - contre un envahisseur venu d'Outre-Rhin. La réconciliation officielle avec ce peuple belliqueux, et néanmoins ami, ne peut m'empêcher de souligner un manque de savoir-vivre, un savoir-vivre acquis depuis à notre contact. Car, enfin, n'oublions jamais l'état original pour mesurer l'étendue du chemin parcouru jusqu'à aujourd'hui.




Ambroise Paré, dès 1580, déclarait avec le bon sens qui le caractérisait que les Allemands avaient "les esprits grossiers et lourds, par la pesanteur du corps, retirés du ciel en bas vers la terre". Le grand savant, Hippolyte Taine, en août 1870, donc bien après le Lavallois, pouvait encore écrire :"L'animal germanique est, au fond, brutal, dur, despotique, barbare". Le bon docteur Bérillon, avec une délicatesse bien française, fit une tentative d'explication physiologique, en 1915 : "Dans toutes leurs invasions antérieures, les hordes germaniques s'étaient signalées à l'attention par le débordement d'évacuations intestinales dont elles jalonnaient leur marche... Déjà, du temps de Louis XIV, on disait que, par le seul aspect des excréments, le voyageur pouvait savoir s'il avait franchi les limites du Bas-Rhin, et s'il était entré dans le Palatinat".

Mais l'invasion a ceci de bon qu'elle permet le rapprochement des peuples. Et l'Allemand au contact de la Civilisation française se mit à se policer. Maurras écrira dès 1937 : "Les Allemands sont des barbares, et les meilleurs d'entre eux le savent". Prendre conscience de ses faiblesses, même à travers le regard plus affuté d'une élite, c'est reconnaître la nécessité d'un changement.

Ce n'est pourtant pas un Français, mais un Allemand qui nous a donné l'une des meilleures définitions d'une certaine forme de politesse : « La politesse repose sur une convention tacite de ne pas remarquer les uns chez les autres la misère morale et intellectuelle de la condition humaine, et de ne pas se la reprocher mutuellement ; d'où il résulte, au bénéfice des deux parties, qu'elle apparaît moins facilement. Politesse est prudence ; impolitesse est donc niaiserie ; se faire, par sa grossièreté, des ennemis, sans nécessité et de gaieté de coeur, c'est de la démence ; c'est comme si l'on mettait le feu à sa maison. Car la politesse est, comme les jetons, une monnaie notoirement fausse : l'épargner prouve de la déraison ; en user avec libéralité, de la raison. » Mais cette "politesse" d'Arthur Schopenhauer (Aphorismes sur la sagesse dans la vie (1851), Collection Quadrige, PUF 1943) ressortit davantage à l'hypocrisie bourgeoise, nécessaire, qu'à la finesse naturelle, congénitale et atavique, d'un habitant de l'hexagone.


Jean Cocteau, qui est à la politesse ce que la France est à la littérature internationale, raconte cette histoire qui doit continuer à nous interroger sur notre devoir civilisateur : « Histoire type du métro en 1943. Une vieille dame y entre et un jeune soldat allemand lui cède sa place avec une phrase allemande. La vieille dame gifle le jeune Allemand à tour de bras. Le public s'attendait au pire, mais le jeune Allemand baisse la tête et ses camarades n'en mènent pas large. À la première station, ils se sauvent tous sans demander leur reste. On interroge la vieille dame, assise et qui triomphe. "C'est, répond-elle, que je comprends l'allemand : Il m'a dit : "Mets ton cul-là, vieille vache"." » Journal (1942-1945), Gallimard 1989,17 juillet 1943.

A contrario, il est parfois injuste de se formaliser pour un mauvais usage de notre langue de la part d'un étranger. Convenons-en ensemble : on ne saurait exiger d'un Hongrois, par exemple, ce minimum de délicatesse et de subtilité apprises dans le giron des vieilles familles françaises où l'on n'entendra jamais un "Casse-toi, pôv'con", incorrect à tous les points de vue.



Puissions-nous, ensemble, unis pour le meilleur et pour le pire, contribuer à faire triompher les bonnes manières et les convenances transmises, pour ne citer qu'elle, par une ambassadrice de poids : Madame La Baronne Nadine de Rotschild, que je me permets de saluer au passage, lui demandant d'avoir l'obligeance de parrainer notre entreprise.

Bernard Bonnejean

Publié dans vie en société

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