Déraisons et rimes 2012 (Palmarès critique 4)

Publié le par Bernard Bonnejean

 

 

Déraisons et Rimes 2012


Matisse MAKWADA, André OBADIA,

Laurent PSALMON

 

 

 


Chers amis d’over-blog, de facebook, de google, de twitter, de LinkedIn, 
et d’ailleurs (sites poétiques personnels, blogs, etc.),
 

Nour Salam, oui vous, c'est à vous Nour que je m'adresse. 

Je n'ai jamais eu de chance avec les Arabes. L'une est partie pour tribuler avec les Chinois venus de Chine. L'autre, après m'avoir longuement caressé le ventre, a trouvé un job lucratif dans votre pays, l'Algérie et m'a laissé choir comme un vieux colon. Cependant, il faut bien l'avouer : si vous êtes algérienne et musulmane, vous n'êtes pas arabe mais amazigh, autrement dit berbère et plus précisément kabyle. Ce qui ne vous empêche pas de lire, d'écrire et de parler arabe. Autant vous prévenir tout de suite, vous allez en faire rêver du monde !!! 

Nous ne vous remercierons jamais assez, Nour (la Lumière), d'avoir accepté de nous rejoindre dans notre jury. C'est un très grand honneur. 

D'après Charles de Foucauld qui s'est intéressé à la langue tamazhig et plus particulièrement à la langue touarègue, les femmes berbères du Sahara étaient plus particulièrement chargées des chants et de la poésie :

 

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Et pour couronner le tout, vous parlez un excellent français que d'ailleurs vous enseignez.
Merci, chère Nour, je vous remercie  pour le temps que vous passerez parmi nous dans un pays qui ne sait à peu près rien du vôtre ne possédant pas votre langue
 !

 

السلام عليكم، نور 


Bernard Bonnejean


  

 Matisse MAKWANDA

« Lepidoptera »


 

Ces cœurs dénoyautés

 

poussent des gratte-ciels

 

crachent l'écume grise

 

stridentes sirènes au loin

 

au fond fantaisies obscures

 

sous le continent songé

 

Modernité tes entrailles

 

aux racines oubliées

 

un bambou s'élève

 

craquement dans l'esprit

 

sur tes mains l'urbanité

 

chiendent brûlant la bouche

 

eaux éternelles

 

enterrées de bitume

 

nager sous la route

 

éloquence silencieuse

 

et des jambes nénuphars

 

réverbèrent le Temps

 

entre l'âme et les choses

 

de l'écho abyssal surprendre

 

 les ailes de l'océan

 

Matisse MAKWANDA devait certes s'en douter, voire s'en amuser par anticipation. Pour un Français de France, cartésien donc un peu obtus, s'appeler ainsi et se dire canadien, c'est asses déroutant pour ne pas dire extravagant, impensable. Surtout quand on est l'auteur d'un poème intitulé Coleoptera. En réalité, nous avions raison de nous méfier : ce patronyme est du kikongo, une langue parlée en Angola et dans les deux Congo. Pourtant une recherche un peu poussée dans l'Inventaire Etymologique des termes créoles des Caraïbes d'origine africaine nous apprend qu'un makwanda désigne tout ce qui est mystérieux, tout ce qui vient de loin et, par extension, un charme bénéfique ou maléfique lancé de l'extérieur, de l'étrange, donc de l'étranger. En outre, le pluriel makanda dénote la famille, le clan. Voici donc Matisse reconnu comme un créole caraïbe installé au Québec depuis des lustres probablement. Vingila la nwa mambu makwanda, dit le kikongo, c'est-à-dire « attends un peu que j'entende les paroles "venues de loin" ». Et le poème s'éclaire tout à coup. Ces paroles, ces vérités « venues de loin » ne sont pas étrangères ou malheureusement elles le sont devenues non à cause de l'éloignement dans l'espace mais de la distance dans le temps. Tous les exilés connaissent ce malaise : n'étant plus chez eux, ils ne sont plus eux. Deux mondes sont séparés par une masse d'eau considérable : verticalement, les eaux éternelles enfouies sous le bitume d'une cité dont les jambes des habitants et les gratte-ciel sont les succédanés des nénuphars de « là-bas » ; horizontalement, l'immense frontière liquide des « ailes de l'océan », borne « abyssale » qui isole les choses d'ici et l'âme de nos origines. On ne peut que pleurer avec « les cœurs dénoyautés » la perte irréparable des « racines oubliées » car l'on sait ce que peut être « l'urbanité chiendent » qui s'empare des éléments naturels laissant orphelines les âmes de Montréal ou d'ailleurs. Et si, comme j'ai cru le comprendre du texte de Matisse MAKWANDA, nous étions tous des exilés d'un ailleurs disparu, étrangers à la beauté des papillons, chenilles rampantes que nous sommes redevenus, loin de notre terre et de nous-mêmes... Cependant, j'avoue une préférence pour la philosophie d'Africa de John Coltrane. Au moment où le saxophone entame ses variations, respectons « l'éloquence silencieuse » de la profondeur de notre être pour écouter « les paroles "venues de loin" ». 

 

André OBADIA

« Un regard souverain »

 

N’avez-vous jamais vu, derrière la cathédrale,

Cette femme éperdue, seule aux heures matinales.

N’avez-vous jamais cru qu’elle faisait un signe

À l’angle de la rue, d’un petit geste digne ?

Je l’avais remarquée, cette femme incertaine,

Cette femme si âgée, oui, cette femme en peine.

Elle a levé vers moi un regard souverain,

Et j’ai perdu la foi que j’avais au matin.

J’ai senti tout mon être balayé par le vent

D’un très curieux bien être des plus étourdissants.

Elle s’est redressée sans prononcer un mot,

Et m’a comme emporté vers un monde nouveau.

J’ai entrevu des choses plus laides que la mort,

J’ai marché sur des roses, et même sur des corps.

J’ai gravi un chemin bordé d’arbres en feu,

Il n’avait pas de fin, mais c’était merveilleux.

Sur la chaussée rougie par le sang des cadavres,

Je me sentis grandi et devenu de marbre.

La vieille cheminait sans la moindre parole,

Comme elles me fascinaient, ses petites épaules !

Soudain, n’y tenant plus, je déposai ma main,

D’un geste inattendu, presqu’empreint de chagrin.

Elle sursauta alors et me prit par le bras,

Je la revois encore accélérant le pas.

Elle paraissait sereine quand elle m’offrit ses lèvres,

Je m’égarais sans peine dans un élan de fièvre.

Elle me dévêtit dans des gestes sensuels

Et j’avais très envie de suivre son appel.

Elle se donnait à moi oubliant ses années,

J’éprouvais un émoi que je n’osais imaginer.

Je posai sur sa bouche des baisers enflammés,

Et par petites touches mes doigts s’égaraient…

Alors, son visage changea, ses rides disparurent,

Son sourire s’anima, prenant de l’envergure.

Je découvris l’espoir dans cet affreux cauchemar,

De vivre une belle histoire au parfum de hasard.

Et souvent le matin, près de la cathédrale,

Hésitant je reviens en quête de ce graal.

J’espère y retrouver celle qui fit un signe,

Cachée dessous les traits d’une vielle femme indigne.

Mais je sais bien hélas, qu’elle ne reviendra plus,

Je n’ai plus de la grâce qu’un souvenir perdu… 

 

 

 

André OBADIA a rencontré Κλε͂ιω, la muse de l’Histoire. Derrière la cathédrale ? Et pourquoi pas ? Les muses hantent les lieux qu’elles veulent et n’ont de permission à demander à personne. J’avoue que je ne l’aurais pas reconnue, elle qui habituellement tient parfois une guitare dans une main et un plectre de l’autre, parfois une trompette (la fameuse trompette de la renommée) et un volume de Thucydide, le grand historien grec. Elle n’était tout de même pas assise sur un banc, elle qui pose sur un globe terrestre à portée d’une clepsydre. Toujours est-il qu’on nous l’a bien changée notre Clio, elle qui s’ingénie à tricher sur son âge, avec son horloge à eau censée nous montrer, à nous pauvres éphémères, qu’elle, l’Histoire, elle embrasse tous les lieux et tous les temps, mais sous la même figure immuable, invariable, inaltérable d’une jeune fille au corps imputrescible couronnée de lauriers. Tricheuse ! En aurait-elle assez des récits du passé ? A-t-elle fini par comprendre qu’il est bon parfois de se reconnaître âgée de son âge véritable ? Finalement, la clef est sans doute dans cette pensée de Sainte-Beuve qui affirmait fort justement : « Ce bas monde est une vieille courtisane, mais qui ne cesse d’avoir de jeunes amants ». Entendons-nous bien : Clio, l’Histoire, n’a pas décidé de céder à la mode absurde et burlesque de la femme-cougar qui passe pour gâcher son temps à masquer les atteintes physiques, se trompant sur elle-même bien davantage qu'elle ne trompe les autres. Elle est ici, telle qu’en elle-même, « femme éperdue », « femme incertaine », « femme en peine », « vieille femme indigne », témoin du « sang des cadavres », de « choses plus laides que la mort », et qui s’éveille, ou se réveille, à la sensualité d’une « belle histoire [d’amour] au parfum de hasard ». Il n’en fallait pas davantage pour que le héros d’André OBADIA  assiste à une renaissance réconfortante, découvrant sous les rides un peu gommées par le sourire conquérant de « la vieille » « l’espoir dans cet affreux cauchemar ». Ce miracle légendaire du baiser qui réveille la Belle plongée dans un sommeil profond ne pouvait durer. Il faut que le Saint Graal demeure à jamais inaccessible et que l’Histoire, éternellement renaissante, finisse par donner l’illusion d’un « souvenir perdu ». Laissons à la vieillesse « le souvenir des peines passées » qu’Euripide prétendait « agréable » et à la jeunesse le temps de s’en fabriquer. Mais je vous l'accorde : peut-être Paul Géraldy a-t-il raison : « Le souvenir est un poète, n’en fais pas un historien » ?  Encore moins l’Histoire elle-même…

 

 

 

Laurent PSALMON

« Contrebasse »

 

Rondeurs célestes, robe de bois

Cordées de bronze sur touche noire,

De glissando, dièses et bécarres

Tisse ta note dans un émoi.

 

Contrebalance à marée basse

L’archet qui vogue sur flots bretons,

C’est un navire sur plusieurs tons

Un sucre roux dans une tasse.

 

Le divin plonge dans tes mains

Toi ma jumelle du moitié-moi,

Et de dix cordes à deux, vingt doigts

La musique grave nos destins.

 

La basse plaine à contre vent

De folie pleine d’avant, d’après

Un dauphin bleu dans l’océan

Soufflant des croches sur les filets.

 

Ton pic, là, dans le plancher,

Microsillonne nos allégros

À toi le la mi si fa do,

Une quinte de tons sur du papier.

 

Quand à l'école d'antan les enfants écoutaient Piccolo, Saxo et Compagnie, l'histoire des instruments de musique interprètes de leur propre rôle, ils riaient quand c'était le tour de « la grand-mère » avec sa belle voix grave rassurante. Cette préférée de Brassens au quintet de jazz n'était pourtant pas très estimée de l'orchestre symphonique. Si Pierre Nicolas se plut à « peloter la mamie » pendant trente ans, la dame eut bien du mal à se faire accepter. Elle avait pourtant plus d'une corde à son arc : « le la mi si fa do », selon Laurent PSALMON, en réalité le mi la ré sol auxquels les Français ont ajouté le do, une raison supplémentaire pour l'ostraciser. Il faut dire que dès le début, on alla jusqu'à se demander si elle faisait bien partie de la famille. Quand elle naquit au début du XVII° siècle, son père faillit ne pas la reconnaître. Comment, disait-on, cette mémère à la « robe » d'épicéa peut-elle prétendre intégrer la noble famille des violes et violons ? Il fallut un contrebassiste à l'Orchestre national de Lille pour apporter la preuve de sa légitimité. Grâce à Paul Brun, l'enfant trouvée devint commère de la symphonie romantique. À défaut d'avoir gagné ses lettres de noblesse, on cessa de lui contester sa place derrière les virtuoses aristocrates portraiturés par les grands peintres, Georges de la Tour, Le Caravage, Chagall, Braque, Picasso, Raoul Dufy... Il lui fallut encore du temps pour s'émanciper avant qu'enfin on ne lui fasse don de ses propres partitions. Sans doute impressionnait-elle trop par ses remarquables dimensions : de 1,60 m à 2,05 m. Et ses « rondeurs » que Laurent PSALMON qualifie de « célestes » parurent assez inélégantes pour que les dames-comme-il-faut ne compromettent leur pudeur à faire « voguer l'archet » sur les cordes de sa table. Aujourd'hui Patrick Süskind, l'auteur du Parfum lui a consacré un livre : La Contrebasse. Une critique dont je ne sais pas le nom a tenu ces propos assez amusants : « C'est l'instrument de musique qui ressemble le plus à un corps de femme diront certains. C'est un instrument à la fois indispensable et encombrant, diront d'autres. Quelqu'un oserait-il sous-entendre que ces deux propositions n'en font qu'une ? » Pas notre poète, en tout cas, qui fait corps avec « sa jumelle du moitié-moi ».   

 

Bientôt les trois suivants, par ordre alphabétique.

À bientôt,

Bernard BONNEJEAN

Publié dans poésie

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