Déraisons et rimes 2012 (Palmarès critique 3)

Publié le par Bernard Bonnejean

 

 

Déraisons et Rimes 2012


Suzanne GALAGHER, Marisol GARCIA MOYA,

Nicole GAUTHÉ

 

 

 


Chers amis d’over-blog, de facebook, de google, de twitter, de LinkedIn, 
et d’ailleurs (sites poétiques personnels, blogs, etc.),
 

Michèle Doige, oui vous, c'est à vous Michèle que je m'adresse. 

Vous avez accepté de vous agréger à notre jury pour l'année 2012 et une bonne partie de l'année 2011, malgré des problèmes de santé que nous aurions reçus comme des explications valables à votre refus. Mieux encore : vous avez décidé de réitérer l'expérience en 2013, preuve de votre tenacité et de votre fidélité. 

Nous ne vous remercierons jamais assez, Michèle. 

Vous êtes une femme de Droit, fonctionnaire d'État, et la correspondance Droit et Poésie n'est pas si incongrüe qu'il y paraît :

 

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« Les juristes, dont je suis (ou je fus) sont liés aux mots, à la langue, à l'écrit. Des Tables de la Loi de Moïse à l'inflation législative, règlementaire et jurisprudentielle de la modernité confuse que nous vivons, nos métiers sont liés aux textes qui instituent et à la parole qui libère. Comparer la langue du droit à celle de la poésie, voilà une drôle d'idée. Je l'ai eue »,
 

avoue BenBloG, l'auteur de la photo, un ancien avocat mué en auteur, photographe et chanteur.

 

Merci, chère michèle, je vous remercie bien sincèrement pour la qualité de vos jugements littéraires, pour votre culture et pour votre fidélité !

Bernard Bonnejean

 

 

 

Suzanne GALAGHER

« Avaleur de joie »

Je ne bouge plus observant ce jour qui ne viendra peut-être pas

 

Il réclame tout de moi

 

Sous sa cape d’avaleur de joie il a osé me donner espoir dans des élans despotes en subtil ravageur d’habitat

il veut que je lui donne ma peau mais je l’ai finement recousue sur moi

pour que ses dents s’empêtrent sous ma cuirasse de fils de soie

 

Avec mes yeux de biche et mon cœur de métal

je lui donnerai mal à mordre mal à me dénaturer

 

Je n’appelle pas la vengeance Cet animal m’a veillée toute la nuit

 

Ses yeux de flammes m’ont regardée  d’une peur viscérale et m’ont glacée

 

Alors que mon souffle trahissait un désespoir la chaleur de sa faim éclatait mes os

 

Peu importe son amour même s’il est véritable

je m’engouffre en silence à moitié recouverte de verglas

 

c’est elle qui vient vers moi

 

Donner tout son tendre allume mal le feu

 

La forêt toute entière sent à peine ma présence une buée infime colorée de pourpre

 

Me voilà gibier devant la potence et mes blessures saignent malgré moi

 

Brisée mais libre dévorée mais divine je lève la tête

car le soleil ouvre ses draps

ma carcasse se recompose

 

Je ne suis plus le cœur qu’on bat

je dirige ma propre joie

 

 

Sur mon corps se dessine une dentelle qu’aucun regret ne brisera 

 

 

Pour comprendre ce poème il faudrait avoir l’âme d’un Chabrol, d’un Tavernier ou d’un Georges Lautner. Aussi surprenant que Les Seins de glace, un chef-d’œuvre un peu oublié aujourd’hui,  l’« Avaleur de joie » de Suzanne GALAGHER fait affluer de l’inconscient des icônes portant les traits des Brasseur, Delon et Darc, acteurs incomparables du film culte sur une guerre des sexes meurtrière. Ne manquerait presque que la musique de Sarde à la fois sereine, envoûtante et belle. Tragiquement belle ou belle tragiquement comme l’histoire dont l’écriture est brillante et sensible, mais terriblement incommodante. Si homme savait, si femme parlait. Pour que l’homme sache, il faudrait que la femme parle et on ne sait trop quel serait le profit pour l’un et l’autre. Mais certains sont encore persuadés qu’il n’est d’amour possible sans non-dits, sans faux-semblants et c’est peut-être vrai, surtout du côté de l’amante qui parfois « déteste ça » sans jamais l’avouer. Tout est dit dans ce poème terrifiant et dont on ressort presque honteux d’être du parti des « animaux ». Au reste cette hypothèse de lecture peut-elle être satisfaisante tant le lexique de Suzanne GALAGHER est révélateur d’ignominie ? Une façon comme une autre de se consoler ? Peut-être. Mais franchement comment ne pas être troublé par le ton et par le ressenti, un mélange subtil et hétérogène de malaise et d'érotisme, de plaisir inavouable de voyeur invité ? D'autant que, se dit-on, tout finit par une libération du corps et de l'esprit... Une telle bassesse, une telle abjection mâle peut-elle traduire métaphoriquement les « je t’aime moi non plus » gainsbourgiens, ou les « je suis à toi »,  « tu es à moi » des amants passionnés ? La « peur », le « désespoir »,  les « blessures », les « brisures » connotent davantage le viol ou l’inceste à moins qu'il ne s'agisse du drame de la frigidité ?... Et si tel n’est pas le cas, on se demande où s’arrêtera l’univers fantasmatique de nos compagnes ! À la lisière d'un jeu pervers à la Mylène Farmer ? Les hommes sont lâches, c’est bien connu, et je n'ai pas trop envie d'en savoir davantage tant j'ai eu plaisir à lire ce poème. 

 

 

     

Marisol GARCIA MOYA

« Alors, aime-moi cher Monsieur »

 

« Cher toi…mes mots s’écoulent sur cette page, j’y laisse une partie de moi, chère âme de mon âme. Tes yeux les percevront peut-être pour qu’ils restent ici et maintenant…comme une promenade d’amour que nous ferions toi et moi et je te dirais : “Aime-moi cher monsieur… autant que je t’aime ” » 

 

Hier j’ai laissé des cœurs douloureux

Des espoirs solitaires

De tendres amoureux

 

Hier j’ai laissé la soif d’un désert

Le vent des aveux

Celui de la misère

 

Hier j’ai prié pour toi pour eux

Pour que l’homme se réveille

Et se découvre heureux

 

Hier j’ai voulu simplement être

La réalisation de tes vœux

Pour que je ne sois plus un rêve

 

Maintenant je te fais un aveu

Devant le jour qui se lève

En te caressant les yeux

 

Maintenant que j’ai vu passer l’hier

Je laisse les caprices aux dieux

Et à toi, mon âme tout entière…

 

Et peu importe si demain il pleut

Il effacera les frontières

Pour un ciel toujours plus bleu

 

Tes mots remplissent mon univers

Vêtus d’un air affectueux

Ils dansent sur mes paupières…

 

Est-ce ainsi que les couplets amoureux

Courtisent à en faire pâlir le soleil ?

Alors aime-moi cher monsieur…

 

 

On connaissait l’amour tendre, l’amour léger, l’amour vache, l’amour passionné ; Marisol GARCIA MOYA va jusqu’au bout de la déclinaison jusqu’à l’amour humour, né d’une distanciation paradoxale entre le sentiment exprimé et l’éloignement induit par une formule de politesse peu en accord avec un tutoiement attendu. Même le correcteur grammatical word s’insurge par des ondulations vengeresses sous « Aime-moi, cher Monsieur ». « Comment, dit cette machine à traquer les incohérences, comment peut-on appeler « cher Monsieur » (donc quelqu’un qu’on ne connaît pas) un homme qu’on ne vouvoie pas et qui, tout le laisse supposer, partage sa couche ? Illogique, absurde ! Un marivaudage contemporain où les personnages ne ressemblent ni à leur fonction ni à leur emploi ? Un travestissement psychologique et social à la Feydeau ? Mais alors, c’est parfaitement immoral ? Pas du tout ! Ce badinage galant et superficiel s’exerce dans un milieu tout à fait convenable. C'est une question de temps, voilà tout ! Finalement, ce n'était pas si drôle que le laissait supposer le préambule. L’amour, c’est comme une maladie, donc c'est du sérieux : il faut bien qu’il y ait un avant et un début, et le début c’est l’aujourd’hui qui succède à un hier « douloureux », un hier de « misère » peuplé d’ « espoirs solitaires » et de « tendres amoureux », un univers onirique dont l’imagination se contente faute de concret. Après la pluie le beau temps, dit la sagesse populaire et le « vous » s’est éveillé et s’est métamorphosé en  « tu », un « tu » caressé et caressant, un « tu » comblé et qui sait assez rassasier pour l'emporter sur les stratagèmes des dieux (pauvre Amphitryon berné par Zeus !), après les charmes préliminaires, après les mots creux du courtisan. Enfin, aujourd’hui, les mots semblent avoir conquis la plénitude de leur signification. Pourquoi alors s’inquiéter de savoir si demain il pleuvra ou si « le ciel toujours bleu » sera encore capable de « faire pâlir le soleil » ? Certes, l’amante de Marisol GARCIA MOYA croit à l’irréversibilité de cette passion-là. Alors, pourquoi continuer à l’appeler « Monsieur », ce tu-là, et quel besoin a-t-elle de le prier de l’aimer ? 


 

 

Nicole GAUTHÉ

« Les wagons du "bonheur" »



 

Berceau, où naît l’amitié

Ô toi, passeur de rêves

N’oublie personne en chemin…

Hommes, femmes et enfants

Esseulés tendent leurs mains…

Ultime espoir qui se lève,

Réchauffe l’humanité.

 

Berceuse, vers l’enfant

Ô bel ange, dépose

Nos notes sur ses ans,

Harmonise ses droits…

En ces lieux, tes élans,

Un cri fort se pose,

Résister aux levants…

Sur l’avenir sois roi…

 

Bonheur, sois un vagabond.

Ondine et douce ronde,

Neuf de foi, ta loi abonde…

Hébergé dans les bas-fonds,

Éternels feux de ce monde,

Un pour tous, de tout inonde…

Roi ou reine de cœur, fais-toi don

Sans jamais blesser la raison.

 

Baume au cœur, cet ami est un sourire…

Offrir ses clefs, édifie son paradis...

Nuances et bienfaits, au val des dires

Honorent son hôte, l’érudit…

Éveil et plénitude, au bal des rires

Unissent leurs pas, malgré les maux dits.

Révélant sa joie, que son aise inspire…

Saluant sa balade, en ces lieux démunis.

 

 


Nicole GAUTHÉ sait-elle que le Front populaire, en même temps qu’il instituait les congés payés, mit en place un service de transport pour les ouvriers les moins fortunés et leur famille ? En fait, ces « trains du plaisir » existaient déjà à la fin du XXe siècle et l’écrivain Herpin, dans La côte d'Émeraude, (1898) décrit tout le pittoresque de ces « hordes de touristes » venus de Pontorson, d’Antrain, de Dol, de Combourg, de Rennes et de Paris, entassés dans les  « Les wagons du “Bonheur” » pour profiter de la mer.  On se plaît encore à imaginer en 1900 comme en 1936, la « bruyante enfilade de wagons » à la queue leu leu derrière la locomotive, comme les strophes acrostiches de ce train.  Notre poète, à défaut d’avoir ressuscité les machines,  a retrouvé l’esprit de ses hôtes.  Rien que du bonheur né de la variété des genres et des particularités. Herpin célébrait le « petit bourgeois  entouré de sa réjouissante nichée  [flanqué de sa] bourgeoise bien rondelette sous son tablier, bien réjouie dans sa coiffe originale ».  Le poète passe en revue « hommes, femmes et enfants » qui quêtent l’espoir ;  l’ange consolateur, veilleur d’enfance, en une strophe magnifique où la métaphore allégorique file comme un train moderne ou comme une berceuse à mille temps ;  le bonheur vagabond  « neuf de foi », « un pour tous [qui] de tout inonde » de ses largesses ;  l’ami, le « baume » et le « sourire », qui donne tout ce qu’il possède jusqu’aux clefs de sa maison, à son hôte « l’érudit ».  Et tout cela finit en rires, en aise et en joie, malgré la pauvreté du décor.  Et on a envie de finir la journée avec M. Herpin quand, arrivé au soir, « le train de plaisir s'offre un joli souvenir de Saint-Malo, par exemple une boîte de coquillages qu'il placera sur sa commode entre deux coloquintes ou deux boules de verre ».  Finalement, si l’on devait tirer une morale de ces histoires parallèles, on pourrait dire qu’il faut bien peu de choses pour rendre les gens heureux et que nous sommes tous un peu chefs de gare, contrôleurs ou passagers du train de plaisir de M. Herpin comme des « wagons du “bonheur” » de Nicole GAUTHÉ.

 

Le poème de Frédérika Landolphe, Grand Prix 2012, occupe logiquement la première place de nos critiques. 

Bientôt les trois suivants, par ordre alphabétique.

À bientôt,

Bernard BONNEJEAN

Publié dans poésie

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