Déraisons et rimes 2012 (Palmarès critique 1)

Publié le par Bernard Bonnejean

 

Déraisons et Rimes 2012


Brigitte BASPEYRAS, Carine BERNARD, Dominique BUISSON

 

 

 


Chers amis d’over-blog, de facebook, de google, de twitter, de LinkedIn, 
et d’ailleurs (sites poétiques personnels, blogs, etc.),
 

Albert Assayag, oui vous, c'est à vous que je m'adresse. 

Votre musique nous a accompagnés tout au long de cette année 2012, grâce à l'extrême gentillesse de votre fille Sophie qui elle, je vous dirai pourquoi, ne nous quittera pas de l'année 2013. 

Nous ne vous remercierons jamais assez, Maître. Comme disait Verlaine dans son Art poétique, à la fois si connu et si incompris : 

 

 

Art poétique
 

De la musique avant toute chose,
Et pour cela préfère l'Impair
Plus vague et plus soluble dans l'air,
Sans rien en lui qui pèse ou qui pose.

Il faut aussi que tu n'ailles point
Choisir tes mots sans quelque méprise :
Rien de plus cher que la chanson grise
Où l'Indécis au Précis se joint.

C'est des beaux yeux derrière des voiles,
C'est le grand jour tremblant de midi,
C'est, par un ciel d'automne attiédi,
Le bleu fouillis des claires étoiles !

Car nous voulons la Nuance encor,
Pas la Couleur, rien que la nuance !
Oh ! la nuance seule fiance
Le rêve au rêve et la flûte au cor !

Fuis du plus loin la Pointe assassine,
L'Esprit cruel et le Rire impur,
Qui font pleurer les yeux de l'Azur,
Et tout cet ail de basse cuisine !

Prends l'éloquence et tords-lui son cou !
Tu feras bien, en train d'énergie,
De rendre un peu la Rime assagie.
Si l'on n'y veille, elle ira jusqu'où ?

O qui dira les torts de la Rime ?
Quel enfant sourd ou quel nègre fou
Nous a forgé ce bijou d'un sou
Qui sonne creux et faux sous la lime ?

De la musique encore et toujours !
Que ton vers soit la chose envolée
Qu'on sent qui fuit d'une âme en allée
Vers d'autres cieux à d'autres amours.

Que ton vers soit la bonne aventure
Eparse au vent crispé du matin
Qui va fleurant la menthe et le thym...
Et tout le reste est littérature.

Alors, qu'est-ce que la poésie ? Tout sauf de la « littérature ». 
De la musique avant tout !
Merci, cher Maître, merci Albert !

Bernard Bonnejean

 

 

 

Brigitte BASPEYRAS

« Histoire 148 : Morsure, Refus, Culture »

Je rejette la morsure, morsure de rejet ?
Morsure de culture.
Je refuse la culture, culture de refus, 
Culture de raison.

Je raisonne la colère, colère de raison, 
Colère de rejet.
Je cause le rejet, rejet de cause,
Rejet de pensée.

Je pense la morsure, morsure de rage,
Morsure de refus.
Je songe la culture, culture de songes, 
Culture de rages.

Je rage de colère, colère de brûlure,
Colère de refus.
Je mords la raison, raison de tête, 
Raison de pensées.

Je suis en orage, orage d’idées,
Orage d’effets.
J’enrage d’effets, d’effets et de fait,
Effet fondé.

Je suis la foudre, foudre et brûlure… foudre et cri.
Je crie l’idée du coup, je coupe le cou du cri… coup de foudre.

Je perce la pensée, je troue la raison,
J’éclate l’éclair.
Je pense la pensée, je raisonne le trou, 
J’éclaire l’éclat.

J’éduque la culture, refuse la morsure,
je mords le juge.
Je cause une cause, je casse la casse, je bats le bât.

Je craque la rupture, j’exulte la luxure, je foudre… la guerre.
Je tempête le ciel, je pleure la pensée, je brûle… la culture.

Je défends une idée, je gronde son effet, 
J’attise sa lueur.
Je fends les refus, je coupe les dénis,
Je murmure savoir.

Noir, éclatant, perçant la vue, coup crié, 
Tonnant la rage.

Page blanche, refus d’esprit… tête brûlée.

Je refuse de mordre en plein dans la culture.

Je rejette l’idée en plein dans la raison !

J’ébouriffe la vie,
J’égratigne les mots,
Je griffe les excuses !

Je vis, j’enrage, je vise la vie, je rage de vivre, j’envie la rage !!!
 

 

Une énumération ternaire, surtout lorsqu'elle forme le titre, est une orchestration dont l'ordre distribue le sens, une clef sur une portée contenant en germe la tonalité du morceau composé. Brigitte BASPEYRAS donne d'emblée à imaginer un monde étrange, désordonné, désorganisé ou plutôt dont l'ordre serait en quelque sorte volontairement manipulé pour contraindre le lecteur à rectifier un horizon d'attente faussé ou pour le moins troublé dès le programme inaugural. Quelle extravagante procession que ce Morsure, Refus, Culture ! La raison nous inciterait presque à opérer un rangement dans cet insolite, surtout que Histoire 148fait supposer 147 autres récits, un genre et un nombre qui pourraient évoquer un ana assez banal et monotone. Mais force est de constater très vite, dès la première strophe, que contre toute apparence les mots n'ont de sens que contre un non-sens sans équivoque. Brigitte BASPEYRAS ne part pas en guerre contre la culture, mais contre la « culture de raison », autrement dit, je pense, la culture rentière, scolaire, universitaire, livresque, rationelle, voire rationaliste. Et le poète refuse, rejette l'ordre qu'a établi cette fausse culture-là ! Une fois n'est pas coutume, la violence, la colère, la révolte engendrent la poésie. Les mots se contorsionnent jusqu'à en souffrir, ils s'éparpillent dans la ressemblance, se groupent en se combattant : « Je vis, j'enrage, je vise la vie, je rage de vivre, j'envie la rage !!! » L'effet produit par ce tumulte aurait pu être un malaise causé par le chaos, un choc émotionnel en retour et pour certains un renoncement, un désaveu de ce capharnaüm peut-être sans issue. Au contraire, on se surprend à partager l'enthousiasme du poète surtout si, comme elle, on regimbe à l'idée même d'une culture utilitaire, fonctionnelle et alimentaire, fondement d'une société où doit dominer la conformité à une norme imposée. Force est de constater que ce poème va à contre-courant de la tendance actuelle à l'acceptation et à la discipline dans lesquelles il est permis demordre... au risque d'être mordu.  

 
    

Carine BERNARD

« Cèdre »

Et la sève de tes branches

Coule dans les veines des enfants

Qui prennent leurs racines dans le cœur du Liban

 

... ... Et si moi j'ai pris des rides

Toi tu es devenu plus beau

Et frôler ton écorce d'où émane

Ce parfum, cette force !

L'emblème de Loubnan

Sous ton grand manteau blanc

Sacré, tu appartiens à Dieu

Sur les pentes du Mont Liban

Tu es l'arbre qui prie dans la forêt de Bcharré

Tu es le colosse sacré

Témoin de tant de millénaires

Que s'imprégner de ta force tranquille

 transporte à travers tous les univers.

       

En plein cœur de la Seine-Saint-Denis, dans la banlieue nord-est de Paris, il existe un illustre personnage auquel personne, même pas les voyous du coin, ne manquerait de respect. On dit qu'il est né en 1650 dans ce qu'on appelait alors l'enclos du Grand-Berceau, la propriété du fameux dantoniste Hérault de Sechelles. Aujourd'hui il a perdu son environnement verdoyant pour un isolement un peu incongru, en pleine ville, en bordure de la N 3 qui va de Paris à Verdun... Depuis ma jeunesse, j'ai une grande admiration pour le cèdre du Liban de Livry-Gargan, même si des millions de voitures l'ont depuis rendu un peu moins fringant. Le connaît-elle Carine BERNARD ? Elle lui a préféré ses cousins orientaux de la branche aînée et sans doute aura-t-elle eu raison. À un détail près : l'ancêtre de Livry est toujours debout au pays de Madame de Sévigné alors qu'on a fait subir le même sort à la famille libanaise et au premier maître du cèdre de Livry : on leur a coupé la tête. Finalement, les voitures tuent moins que les chars et les bombes. Et pourtant, c'est vrai : ce « témoin de tant de millénaires » est le symbole, depuis toujours, de la grandeur, de la force et de la pérennité. Le grand Origène disait déjà de lui au II° siècle : « Le cèdre ne pourrit pas ; faire de cèdre les poutres de nos demeures, c'est préserver l'âme de la corruption ». Sait-on encore aujourd'hui que sous le grand Salomon le cèdre servit à construire la charpente du temple de Jérusalem ? que Grecs et Romains y sculptaient les images de leurs dieux ? que les Celtes embaumaient à sa résine les têtes des plus nobles de leurs ennemis vaincus ? que les chrétiens, nombreux au Liban, ont représenté le Christ au cœur d'un cèdre ? Permettez-moi, une fois n'est pas coutume, au nom de tous les amoureux du Liban que sont les Français, de remercier, avec Carine BERNARD, les notables de Livry-Gargan qui, contre l'avis des spécialistes, refusent de se séparer d'un des derniers aristocrates de « tous les univers », celui qu'on appelle aussi « l'incorruptible », du surnom qu'on donna à Robespierre, cet aristocrate qui fit couper la tête d'Hérault (fils de Jean-Baptiste Martin Hérault de Séchelles et de Marie-Marguerite Magon de La Lande, petit-fils probable du maréchal Louis Georges Érasme de Contades) et qui se fit couper la tête juste après. Le cèdre, lui, est toujours là !!!! 


Dominique BUISSON

« Le funambule »



Il marche sur son fil, tenant son balancier,

Avance, ou bien recule, au gré de ses pensées.

 

Sont-ce les siennes en fait ?

Ou bien celles de l'Autre ?

Celui qui cohabite, et qui squatte son hôte

Fantôme bipartite...

 

Qui est-il, ou qui suis-je

De Moi, ou de mon Autre ?

 

Lune blafarde, astre solaire, les deux en un seul désunis.

Etre la moitié de mon Etre, ou l'Autre, mais jamais assemblés

Etre Moi, ou bien mon contraire !

 

De mon fil parfois je bascule,

Je sombre dans mon abîme.

 

Tra-la-la au clair de la lune...

Plume trempée dans l'encrier.

Douce folie...

Mais vrai danger.

Un jour je sais trop qui je suis, le suivant me sent étranger.

Les maux s'attardent ou se bousculent, se mélangeant dans mes pensées.

 

Sur le fil, j'avance et recule,

Lorsque je perds mon balancier.

 

Tantôt oiseau, aigle ou enclume, libre parfois ET prisonnier

Etre de chair ou éthéré

Tantôt chimère, tantôt enfer,

Ô géhenne, te suis-je vouée ?

 

Sur le fil j'avance et recule

Accrochée à mon balancier.

 

Qu'ai-je donc à faire de demain, je n'ai pas souvenir d'hier !

Je suis parfois un fruit amer, et parfois un nectar divin.

Ô souffrance,

Ô ambivalence.

Je cherche en vain un équilibre, entre mes soirs et mes matins.

 

Pour échapper à mon destin, refuser le monde qui juge

De son regard si cartésien,

Je m'invente, ou bien je me gruge

Puis m'abandonne à mon chagrin.

Torturée, en pleine conscience de ce que je fus, c'est certain !

Ne plus avoir aucun refuge, que celui de désespérance

Voyant que je ne suis plus rien.

 

Sachez pourtant que mon ramage

Ne sert qu'à vous dissimuler

Les ruines de mon personnage...

Je vous montre mon beau visage, j'exulte pour cacher en vain

Le désordre de mes pensées, ou la noirceur de leur écrin.

 

Fuir souvent, afin d'éviter, de passer outre le miroir !!

Accrocher un rire à ma face, donner le change, vouloir y croire !

Croire que demain peut être hier.

En faire trop ou pas assez...

Enfer vil de mes pensées !

 

Je t'éjacule, belle Psyché,

Tu me rends si bien cette image

De qui je suis, qui j'ai été.

 

J'avance et toujours je recule

Accrochée à mon balancier.

 

Cette torture, ce non-être

Que j'aurais voulu vous cacher

Ce boulet qui au fond m'entraîne,

Ayant conscience de me noyer

M'isole souvent de ces êtres,

Qui fuient, dès lors qu'ils m'ont aimée.

 

Je ne leur voue aucune haine,

Ils fuient mon instabilité.

 

Vous l'aurez deviné peut-être ,

J'avoue ma BIPOLARITÉ !


Dominique BUISSON  – ou sa narratrice – « avoue (s)a bipolarité »... Et elle ponctue cette révélation d'un point d'exclamation et du haut de casse. Mais pourquoi « avouer » une normalité ? Quand vous étiez petits, vous avez appris que l'Église, monstre d'obscurantisme, avait condamné la thèse de Galilée : le perfide prétendait que la Bible était mensongère et que la terre était ronde. Ainsi le maître de « l'école laïque » avait préparé votre esprit à la notion de « pôle ». Vous en aviez retenu qu'il en existait deux, le nord et le sud. Ceux du premier rang avaient même enregistré leurs noms bizarres : l'Arctique et l'Antartique, le mauvais étant bien entendu l' « Ant'-artique » qui est au gentil « Arctique » ce que l'Antichrist est au Sauveur (ceux qui ne me connaissent pas apprendront ainsi que j'étais à « l'école libre »). Les élèves normaux ne retinrent que la distinction nord/sud, car la nomenclature scientiste compliquait bêtement la leçon comme les stalactites et les stalagmites qu'on ne savait jamais où placer. Plus tard, vous avez aussi appris qu'il existait deux mondes antagonistes et complémentaires : le mâle et le femelle, qu'en électricité on appelait aussi « pôles », l'un positif et l'autre négatif. Le professeur en avait profité pour vous faire découvrir la nécessité d'une complémentarité, la lumière ne pouvant jaillir dans le discontinu que si le courant va d'un pôle à l'autre et ainsi de suite, un peu ce qu'on appelle « alternance » en politique. Sinon, c'est le court-circuit ou « court-jus » qui, d'après les cassandres de la classe, mettaient le feu à nos maisons. Ce que l'institution ne pouvait nous dire a été divulgué récemment à la radio : les chameaux, que dans l'imagerie populaire, on voit se prélassant au chaud soleil brûlant des déserts, les chameaux – ou les dromadaires, il en fallait bien aussi pour compliquer cette leçon-là avec leur histoire de bosses - seraient originaires de l'Arctique, du pôle nord. Ce qui me permet de consoler Dominique BUISSON et les victimes de cette maladie invalidante, ô combien : la bipolarité. Quel plus bel exemple de bipolarité que ces augustes « funambules » des déserts d'Afrique et d'Asie ! Ces princes qui résistent à tous les excès seraient donc les descendants d'autres princes qui supportaient des excès totalement inverses ! Et les chameaux, on les aime et on les admire, même quand ils ont la tête des mauvais jours. Comment rester indifférent au courage d'un être qui a réussi à venir à bout de deux excès ou qui passe sa vie sur un fil à tenter d'éviter un gouffre en double : le débordement, l'abus, la démesure, le dérèglement, sans jamais y parvenir puisqu'aussi bien ce déséquilibre permanent lui est imposé ? Et finalement, pour peu que nous réfléchissions attentivement, le monde entier est bipolaire !!  Et notre monde, nous l'aimons, non ? 

 

Bientôt les trois suivants, par ordre alphabétique.

À bientôt,

Bernard BONNEJEAN

Publié dans poésie

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