Déraisons et rimes 2012 : Frédérika LANDOLPHE

Publié le par Bernard Bonnejean

 

GRAND PRIX DE 

DÉRAISONS ET RIMES 2012

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Frédérika LANDOLPHE

 

 

PAPIERS DE VERS

 

J'ai usé mes crayons sur des papiers de vers

Mélangeant les couleurs au gré de mon envie

Noyant tous les chagrins en radeau de survie

De cet éloignement, loin de ton univers

 

Sur le bout de mon cœur esquissant ton visage

J'ai usé mes crayons sur des papiers de vers

Gommant nos ratures sur un simple revers

Pour garder cet émoi comme seul balisage

 

J'ai couru l'au-delà, franchissant les frontières

Bannissant tous les mots et les écrits pervers

J'ai usé mes crayons sur des papiers de vers

Et caressé ta main frôlant mes jarretières

 

J’ai fait glisser mes doigts sur tes éclats de vert

M’enivrant de ce sel coulant de tes paupières

Chavirant dans tes bras pour oublier qu’hier

J'ai usé mes crayons sur des papiers de vers




S'il est un poème qui ne paye pas de mines, c'est bien celui-là. On y joue de la couleur sans forcer le trait, juste pour souligner le charme de l'iris. La langue, comme le visage, doit subir pour apprendre à se tenir de multiples corrections. Il faut savoir davantage y jouer de la gomme que du violon. Je soupçonne Frédérika de savoir aussi bien manier le blush, l'ombre à paupières et le mascara que la plume à encre de Chine. 

Son vers tient à la fois du ligneur, du khôl et du correcteur. 

Nous le tenons notre poème féminin ! De cette féminité à laquelle nous ne connaissons finalement pas grand chose, nous qui confondons maquignonage et maquillage. 

Et pourtant, ce poème a quelque chose de Gainsbourg, le goujat malotrus qui savait si bien charmer nos compagnes. Quand j'ai lu ce poème pour la première fois, j'ai immédiatement entendu en arrière-plan Régine et les petits papiers. Vous souvenez-vous ? 

 

 

 

Soyons honnêtes : un visage de femme n'est pas beau s'il n'est que naturel ; un alexandrin n'est pas poétique uniquement parce qu'il compte douze syllabes. Un poème est un objet d'art, ciselé, façonné et délicatement poli. Il faut d'abord soigner le fond pour couvrir les défauts minimes et les taches disgracieuses, sauf à les mettre en relief à la façon des mouches à la Molière. Tout dépend de l'application savante du premier fluide plus ou moins teinté pour unifier le teint en accord avec la couleur naturelle. Chez Frédérika, le vers se fait vert, une correction utile pour camoufler la rougeur diffuse du visage provoquée par l'émotion. 

Ensuite, il faudra savoir jouer du crayon et du pinceau. L'eye-liner soulignera le regard en fonction de la forme de l'oeil et de l'effet désiré ; le mascara recourbera et allongera les cils, donnera de la profondeur au regard. Il faudra intensifier les sourcils et redessiner leur courbe.  Et l'on finira par le crayon et le rouge à lèvres...  

La poésie est comparable à l'art du maquillage. L'essentiel n'est pas le fond, mais la forme, ou plutôt l'effet produit. La technique consiste à jouer de la symétrie autant que de l'assymétrie. Il ne s'agit pas, comme on dit aux enfants qui commencent à dessiner « de ne pas dépasser », mais au contraire à user de la transgression du seuil, de la frontière. Rien de moins séduisant qu'un visage parfait, atone, régulier, neutre. Rien de plus inintéressant qu'un poème parfait, compté, mesuré, réglé comme du papier à musique. Encore une histoire de papier... 

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Les grands poètes ont tous compris l'intérêt du maquillage et de la démesure poétique. Ainsi, Ovide, dans  le Livre III de l'Art d'aimer donne ces précieux conseils aux femmes qu'il aime : 

« Vous savez emprunter à la céruse sa blancheur artificielle, et au carmin les couleurs que la nature vous a refusées. Votre art sait encore remplir les lacunes d'un sourcil trop peu marqué, et voiler, au moyen d'un cosmétique, les traces trop véridiques de l'âge. Vous ne craignez pas d'animer l'éclat de vos yeux avec une cendre fine, ou avec le safran qui croît sur les rives du Cydnus.
J'ai parlé des moyens de réparer la beauté, dans un ouvrage peu volumineux. Cherchez-y les secours dont vous avez besoin.
Il ne faut pas toutefois que votre amant vous surprenne entourée des petites boîtes qui servent à ces apprêts.  Que l'art vous embellisse sans se montrer. Qui de nous pourrait, sans dégoût, voir le fard qui enduit votre visage tomber entraîné par son poids, et couler sur votre sein ? Que dirai-je de l'odeur nauséabonde de l'oesype, quoiqu'on tire d'Athènes ce suc huileux, extrait de l'immonde toison des brebis ? Je vous blâmerais aussi d'employer la moelle de cerf, ou de nettoyer vos dents en présence de témoins. Tout cela, je le sais, fera briller vos charmes ; mais la vue n'en est pas moins désagréable : que de choses nous choquent quand nous les voyons faire, et nous plaisent quand elles sont faites ! 

Ainsi, laissez-nous croire que vous dormez encore, lorsque vous travaillez à votre toilette : vous paraîtrez avec plus d'avantage, lorsque vous y aurez mis la dernière main. Pourquoi saurais-je à quelle cause est due la blancheur de votre teint ? Fermez la porte de votre chambre, et ne me montrez pas un ouvrage imparfait. Il est une foule de choses que les hommes doivent ignorer : la plupart de ces apprêts nous choqueront, si vous ne les dérobez à nos yeux. Voyez ces décors brillants qui ornent la scène : examinés de près, ce n'est qu'un bois recouvert d'une mince feuille d'or. Mais on ne permet aux spectateurs d'en approcher que lorsqu'ils sont achevés : ainsi ce n'est qu'en l'absence des hommes que vous devez préparer vos attraits factices.
Les belles ont moins besoin des secours de l'art, et font moins de cas de ses préceptes : elles ont le privilège d'une beauté qui ne doit point à l'art sa puissance. Lorsque la mer est calme, le pilote se repose en toute sécurité ;  est-elle gonflée par l'orage, il ne quitte plus le gouvernail.
Cependant il est peu de visages sans défauts : cachez ces défauts avec soin ; et, autant que possible, dissimulez les imperfections de votre corps ». 

Ce que dit Ovide du maquillage : « Que de choses nous choquent quand nous les voyons faire, et nous plaisent quand elles sont faites ! », il eût pu le dire d'un poème. 


Le poème de Frédérika Landolphe est d'une beauté à la fois mesurée et disgressive. Mais tout le travail, demeuré en coulisses, nous fait l'honneur de rester pudique, ne se laissant pas voir. Tout ce jeu fondé sur la fausse reprise phonétique et métaphorique appartenant à des champs différents, s'enjambant comme sans vouloir le montrer, est produit « en cuisine ». Nous en dégustons le résultat et d'autant mieux que nous n'avons pas assisté aux répétitions.  

Merci Jessica de nous avoir honoré de ce poème.

Je suis vraiment très heureux pour Déraisons et Rimes, pour son jury, Fred et Michèle, pour tous nos lecteurs, pour tous nos poètes, pour vous et moi.

Bernard Bonnejean 

 

Publié dans poésie

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testing omni tech support 11/11/2014 10:05

The rhymes from the artist Frederika Landolphe look really awesome. The words used in this poetry are pretty simple so that even kids can understand it. I will share this poetry with my younger kid as he is planning to participate in school competition.