Déraisons et rimes 2012 (3)

Publié le par Bernard Bonnejean

 

 

Pour qui s'intéresse à notre histoire (suite et fin) :


PALMARÈS FINALISTES RIMES ET DÉRAISON 2011 

Rimes et Déraison 2011. Clôture (1)  

Rimes et Déraison 2011. Les deux gagnants, les deux prix.

Diplômes des deux lauréats de Rimes et déraison 2011

 

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RÉSULTATS  DÉFINITIFS DU PREMIER TOUR
(III)

 

 

 

Frederika LANDOLPHE

« Papiers de vers »

 



J'ai usé mes crayons sur des papiers de vers
Mélangeant les couleurs au gré de mon envie
Noyant tous les chagrins en radeau de survie
De cet éloignement, loin de ton univers

Sur le bout de mon cœur esquissant ton visage
J'ai usé mes crayons sur des papiers de vers
Gommant nos ratures sur un simple revers
Pour garder cet émoi comme seul balisage

J'ai couru l'au-delà, franchissant les frontières
Bannissant tous les mots et les écrits pervers
J'ai usé mes crayons sur des papiers de vers
Et caressé ta main frôlant mes jarretières

J’ai fait glisser mes doigts sur tes éclats de vert
M’enivrant de ce sel coulant de tes paupières
Chavirant dans tes bras pour oublier qu’hier
J’ai usé mes crayons sur des papiers de vers

 

 

Vous connaissez sans doute les p’tits papiers que l’homme à la tête de chou inventa pour Régine. On raconte qu’il avait le texte dans la poche et qu’il lui présenta, faute de mieux, en s’excusant presque : «  J’ai ça ! On ne sait jamais… ». « Ça », écrit en 1965, est devenu un classique récompensé par le grand prix de l'académie Charles Cros. Tout l’art de jouer avec les mots,  des mots encordés qui se succèdent et se répondent en une litanie de formes, de senteurs et de couleurs.  Souvenez-vous : papier chiffon, papier buvard, papier de riz, papier d’Arménie, papier maïs, papier velours, papier musique, papier dessin, papier glacé, papier collant, papier carbone, papier-machine, papier doré, papier tue-mouches,  papier d’argent, papier monnaie, papier à fleurs…  Et comme dit Gainsbourg à la fin : « Ou l'on en meurt ; ou l’on s’en fout ». Loin de s’en foutre, Serge, on finira bien par en mourir un jour… C’est à mon tour de mettre des points de suspension qui ne ménagent aucun suspens tant la chose est certaine. Mais il y aura toujours une Frederika LANDOLPHE pour ajouter son papier à tes papiers afin d’essayer de clore l’énumération. Au « papier à fleurs » elle ajoute ses « papiers de vers » et voilà les mots, à bout de souffle, qui reprennent leur course folle. Valse le papier de verre, papier de vers, papier de vert… avec la petite notation-signature discrète comme un parfum, histoire de se faire connaître et d'avoir le dernier mot : « [J’ai] caressé ta main frôlant mes jarretières ». Et elle ne laisse pas le temps triompher, la maligne, car son papier de vert, dessiné aux crayons de couleurs, est certes un beau papier de vers de bonne facture,  plutôt bien versifié, mais c’est aussi un papier de verre en toile émeri qui « use » et « bannit » sur une surface bien polie par le gommage, le raturage et l’abrasion ! Sait-elle, Frederika LANDOLPHE, qu’émeri est un mot grec qui désigne une roche composée de spinelle et de corindon finement cristallisé, associé à la magnétite ou à l'hématite ? Belle définition, n’est-ce pas, mais d'une efficacité redoutable pour faire comprendre les choses subtiles à… un amant bouché à l’émeri, par exemple. 

 


 André OBADIA 

« Un regard souverain »

N’avez-vous jamais vu, derrière la cathédrale,
Cette femme éperdue, seule aux heures matinales.
N’avez-vous jamais cru qu’elle faisait un signe
À l’angle de la rue, d’un petit geste digne ?
Je l’avais remarquée, cette femme incertaine,
Cette femme si âgée, oui, cette femme en peine.
Elle a levé vers moi un regard souverain,
Et j’ai perdu la foi que j’avais au matin.
J’ai senti tout mon être balayé par le vent
D’un très curieux bien être des plus étourdissants.
Elle s’est redressée sans prononcer un mot,
Et m’a comme emporté vers un monde nouveau.
J’ai entrevu des choses plus laides que la mort,
J’ai marché sur des roses, et même sur des corps.
J’ai gravi un chemin bordé d’arbres en feu,
Il n’avait pas de fin, mais c’était merveilleux.
Sur la chaussée rougie par le sang des cadavres,
Je me sentis grandi et devenu de marbre.
La vieille cheminait sans la moindre parole,
Comme elles me fascinaient, ses petites épaules !
Soudain, n’y tenant plus, je déposai ma main,
D’un geste inattendu, presqu’empreint de chagrin.
Elle sursauta alors et me prit par le bras,
Je la revois encore accélérant le pas.
Elle paraissait sereine quand elle m’offrit ses lèvres,
Je m’égarais sans peine dans un élan de fièvre.
Elle me dévêtit dans des gestes sensuels
Et j’avais très envie de suivre son appel.
Elle se donnait à moi oubliant ses années,
J’éprouvais un émoi que je n’osais imaginer.
Je posai sur sa bouche des baisers enflammés,
Et par petites touches mes doigts s’égaraient…
Alors, son visage changea, ses rides disparurent,
Son sourire s’anima, prenant de l’envergure.
Je découvris l’espoir dans cet affreux cauchemar,
De vivre une belle histoire au parfum de hasard.
Et souvent le matin, près de la cathédrale,
Hésitant je reviens en quête de ce graal.
J’espère y retrouver celle qui fit un signe,
Cachée dessous les traits d’une vielle femme indigne.
Mais je sais bien hélas, qu’elle ne reviendra plus,
Je n’ai plus de la grâce qu’un souvenir perdu…

 
André OBADIA a rencontré Κλε͂ιω, la muse de l’Histoire. Derrière la cathédrale ? Et pourquoi pas ? Les muses hantent les lieux qu’elles veulent et n’ont de permission à demander à personne. J’avoue que je ne l’aurais pas reconnue, elle qui habituellement tient parfois une guitare dans une main et un plectre de l’autre, parfois une trompette (la fameuse trompette de la renommée) et un volume de Thucydide, le grand historien grec. Elle n’était tout de même pas assise sur un banc, elle qui pose sur un globe terrestre à portée d’une clepsydre. Toujours est-il qu’on nous l’a bien changée notre Clio, elle qui s’ingénie à tricher sur son âge, avec son horloge à eau censée nous montrer, à nous pauvres éphémères, qu’elle, l’Histoire, elle embrasse tous les lieux et tous les temps, mais sous la même figure immuable, invariable, inaltérable d’une jeune fille au corps imputrescible couronnée de lauriers. Tricheuse ! En aurait-elle assez des récits du passé ? A-t-elle fini par comprendre qu’il est bon parfois de se reconnaître âgée de son âge véritable ? Finalement, la clef est sans doute dans cette pensée de Sainte-Beuve qui affirmait fort justement : « Ce bas monde est une vieille courtisane, mais qui ne cesse d’avoir de jeunes amants ». Entendons-nous bien : Clio, l’Histoire, n’a pas décidé de céder à la mode absurde et burlesque de la femme-cougar qui passe pour gâcher son temps à masquer les atteintes physiques, se trompant sur elle-même bien davantage qu'elle ne trompe les autres. Elle est ici, telle qu’en elle-même, « femme éperdue », « femme incertaine », « femme en peine », « vieille femme indigne », témoin du « sang des cadavres », de « choses plus laides que la mort », et qui s’éveille, ou se réveille, à la sensualité d’une « belle histoire [d’amour] au parfum de hasard ». Il n’en fallait pas davantage pour que le héros d’André OBADIA  assiste à une renaissance réconfortante, découvrant sous les rides un peu gommée par le sourire conquérant de « la vieille » « l’espoir dans cet affreux cauchemar ». Ce miracle légendaire du baiser qui réveille la Belle plongée dans un sommeil profond ne pouvait durer. Il faut que le Saint Graal demeure à jamais inaccessible et que l’Histoire, éternellement renaissante, finisse par donner l’illusion d’un « souvenir perdu ». Laissons à la vieillesse « le souvenir des peines passées » qu’Euripide prétendait « agréable » et à la jeunesse le temps de s’en fabriquer. Mais je vous l'accorde : peut-être Paul Géraldy a-t-il raison : « Le souvenir est un poète, n’en fais pas un historien » ?  Encore moins l’Histoire elle-même…

 

 


 Carole ROUZET

« L’asile des mots : la poésie »



Asile de mes mots ou donc es-tu caché 
Vas-tu un jour enfin vouloir me libérer?
Te déplaçant sans cesse au fond de ma pensée
Bousculant mon avenir, rattrapant mon passé 

Les faits se sont produits, l'esprit peut oublier
Mais l'asile de mes mots est là pour ressasser
Vieux souvenir, moment présent, rêve à venir
Ces quelques mots rassemblent passé et avenir 

Pour ceux qui ont écrit durant de longues années 
Si l'on pouvait un jour assembler bout à bout 
Tous les poèmes jetés sur des bouts de papier
On revivrait simplement sa vie en relisant le tout 

La douceur des mots pour la venue d'un enfant 
Ou des craintes des colères et parfois des tourments 
De tendres paroles d'amour qui ont défié le temps
Les tristes mots quand disparaissent ceux qu'on aime tant 

C'est là qu'en se lisant on comprend chaque jour 
Que vos mots sont mes mots qu'on se prête tour à tour
Nous entrons dans la danse qu'on appelle poésie
Ou chacun de nos pas… rapproche aussi nos vies

Combien de poètes de renom se sont montrés impuissants à définir leur art ! Qu’est-ce que la poésie ? Jean Rousselot, — Max Jacob voyait dans ses écrits une « chronique de la douleur humaine » , qui a ruiné sa santé en longues veilles pour échapper à la misère de sa condition, répond Pour ne pas mourir.  Ce serait en quelque sorte une définition par la fonction, par l’objectif recherché. Inacceptable pour Rousselot lui-même qui avoue : « Et nul n’a jamais su / Pas même le poète / Ce qu’est la poésie ».  La vie de Rousselot semble nous convaincre qu’au début de l’art poétique il y a un drame, une tragédie cause de mal-être, souvent dû à un deuil. Chez lui, c'est la mort foudroyante, jamais acceptée, d’Henriette Audin, sa mère : « Beaucoup de tuberculose chez nous, de sang craché », constate-t-il avec douleur. Jamais le poète n’échappera à cette perte initiale ; jamais sa poésie n’aura l’effet libérateur qu’on lui prête parfois. Carole ROUZET  n’est pas plus dupe que le poète poitevin qu’on a muté à Rosendaël chez les chtis (sic !) : la poésie est un « asile » mais « pour ressasser », pas pour délivrer. Certes, ajoute-t-elle, « l’esprit peut oublier » ; il n’empêche qu’au passage l’art de dire ne va pas affranchir le poète sans instaurer le désordre, « bousculant [l’] avenir, rattrapant [le] passé ».  La poésie ne cache pas, elle n’édulcore rien, elle n’aide pas à oublier. Ce n’est pas son orientation, si elle en a une, quand elle en a une. De la même façon que Rousselot, perdu dans un Nord qui l’ennuie, reste traqué dans l’obsession du sang craché, alignant les mots comme le prisonnier biffe les jours sur son calendrier, notre poète veut exprimer ses pauvres expériences des « craintes,  des colères et parfois des tourments », distribuant ses « mots quand disparaissent ceux qu'on aime tant ».  Une vision tragique de la poésie ? Le prophète Jérémie est-il lamentable pour nous avoir laissé les cinq poèmes lyriques des Lamentations ? Au reste, Carole ROUZET entend bien nous faire partager aussi « la douceur des mots pour la venue d'un enfant » et  « de tendres paroles d'amour ». Mais ce qu’il faut retenir de sa définition de la poésie, c’est la communion de pensée et de fortunes qui lie les poètes entre eux. Car, dit-elle, leurs mots sont aussi les siens,  « rapproch[ant] aussi nos vies ».  

 

 

C'étaient les trois derniers, par ordre alphabétique.

Nous attendons vos poèmes pour le deuxième semestre 2012,

 

Bernard BONNEJEAN

 

 

Rappel de l'article 6 de notre règlement :

Art 6 : À l'issue de l'année 2012, une centaine (derniers chiffres connus) de professionnels du livre (écrivains, poètes, éditeurs, responsables de bibliothèques et de médiathèques) et éventuellement du monde des arts plastiques choisiront LE LAURÉAT parmi les 18 nominés.    

Pour participer à notre concours :

Il faut être majeur selon la loi française (18 ans)

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Publié dans poésie

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Samia Lamine 31/05/2012 11:19


Je félicite tous les lauréats de ce tour et je souhaite bonne chance aux candidats du prochain "RImes et déraison".


Bonne journée Bernard.

Bernard Bonnejean 13/08/2012 14:30



Merci pour tes encouragements, Samia.