Déraisons et rimes 2012 (2)

Publié le par Bernard Bonnejean

 

 

 

Pour qui s'intéresse à notre histoire : 


Rimes et déraison I 

Rimes et déraison II

Rimes et déraison III

Rimes et Déraison 2011. Compte-rendu 1

Rimes et Déraison 2011. Compte-rendu 2

Rimes et Déraison 2011. Compte-rendu 3 (fin)



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RÉSULTATS  DÉFINITIFS DU PREMIER TOUR
(II)

 

Suzanne GALAGHER

« Avaleur de joie »

Cet animal m’a veillée toute la nuit

Ses yeux de flammes m’ont regardée 
d’une peur viscérale
et m’ont glacée

Alors que mon souffle
trahissait un désespoir
la chaleur de sa faim
éclatait mes os

Peu importe son amour
même s’il est véritable
je m’engouffre en silence
à moitié recouverte de verglas

Je ne bouge plus
observant ce jour
qui ne viendra peut-être pas

Il réclame tout de moi

Sous sa cape d’avaleur de joie
il a osé me donner espoir
dans des élans despotes
en subtil ravageur d’habitat
il veut que je lui donne ma peau
mais je l’ai finement recousue sur moi
pour que ses dents s’empêtrent
sous ma cuirasse de fils de soie

Avec mes yeux de biche
et mon cœur de métal
je lui donnerai mal à mordre
mal à me dénaturer

Je n’appelle pas la vengeance
c’est elle qui vient vers moi

Donner tout son tendre
allume mal le feu

La forêt toute entière
sent à peine ma présence
une buée infime
colorée de pourpre

Me voilà
gibier devant la potence
et mes blessures saignent
malgré moi

Brisée mais libre
dévorée mais divine
je lève la tête
car le soleil ouvre ses draps
ma carcasse se recompose

Je ne suis plus le cœur qu’on bat
je dirige ma propre joie

Sur mon corps
se dessine une dentelle
qu’aucun regret ne brisera

 

Pour comprendre ce poème il faudrait avoir l’âme d’un Chabrol, d’un Tavernier ou d’un Georges Lautner. Aussi surprenant que Les Seins de glace, un chef-d’œuvre un peu oublié aujourd’hui,  l’« Avaleur de joie » de Suzanne GALAGHER fait affluer de l’inconscient des icônes portant les traits des Brasseur, Delon et Darc, acteurs incomparables du film culte sur une guerre des sexes meurtrière. Ne manquerait presque que la musique de Sarde à la fois sereine, envoûtante et belle. Tragiquement belle ou belle tragiquement comme l’histoire dont l’écriture est brillante et sensible, mais terriblement incommodante. Si homme savait, si femme parlait. Pour que l’homme sache, il faudrait que la femme parle et on ne sait trop quel serait le profit pour l’un et l’autre. Mais certains sont encore persuadés qu’il n’est d’amour possible sans non-dits, sans faux-semblants et c’est peut-être vrai, surtout du côté de l’amante qui parfois « déteste ça » sans jamais l’avouer. Tout est dit dans ce poème terrifiant et dont on ressort presque honteux d’être du parti des « animaux ». Au reste cette hypothèse de lecture peut-elle être satisfaisante tant le lexique de Suzanne GALAGHER est révélateur d’ignominie ? Une façon comme une autre de se consoler ? Peut-être. Mais franchement comment ne pas être troublé par le ton et par le ressenti, un mélange subtil et hétérogène de malaise et d'érotisme, de plaisir inavouable de voyeur invité ? D'autant que, se dit-on, tout finit par une libération du corps et de l'esprit... Une telle bassesse, une telle abjection mâle peut-elle traduire métaphoriquement les « je t’aime moi non plus » gainsbourgiens, ou les « je suis à toi »,  « tu es à moi » des amants passionnés ? La « peur », le « désespoir »,  les « blessures », les « brisures » connotent davantage le viol ou l’inceste à moins qu'il ne s'agisse du drame de la frigidité ?... Et si tel n’est pas le cas, on se demande où s’arrêtera l’univers fantasmatique de nos compagnes ! À la lisière d'un jeu pervers à la Mylène Farmer ? Les hommes sont lâches, c’est bien connu, et je n'ai pas trop envie d'en savoir davantage tant j'ai eu plaisir à lire ce poème. 

 


 Marisol GARCIA MOYA 

« Alors aime-moi, cher Monsieur… »

*
« Cher toi…mes mots s’écoulent sur cette page, j’y laisse une partie de moi, chère âme de mon âme. Tes yeux les percevront peut-être pour qu’ils restent ici et maintenant…comme une promenade d’amour que nous ferions toi et moi et je te dirais : “Aime-moi, cher Monsieur… autant que je t’aime” »

 
*
Hier j’ai laissé des cœurs douloureux
Des espoirs solitaires
Des tendres amoureux
*
Hier j’ai laissé la soif d’un désert
Le vent des aveux
Celui de la misère
*
Hier j’ai prié pour toi pour eux
Pour que l’homme se réveille
Et se découvre heureux
*
Hier j’ai voulu simplement être
La réalisation de tes vœux
Pour que je ne sois plus un rêve
*
Maintenant je te fais un aveu
Devant le jour qui se lève
En te caressant les yeux
*
Maintenant que j’ai vu passer l’hier
Je laisse les caprices aux dieux
Et à toi, mon âme tout entière…
*
Et peu importe si demain il pleut
Il effacera les frontières
Pour un ciel toujours plus bleu
*
Tes mots remplissent mon univers
Vêtus d’un air affectueux
Ils dansent sur mes paupières…
*
Est-ce ainsi que les couplets amoureux
Courtisent à en faire pâlir le soleil ?
Alors aime-moi, cher Monsieur…

 

On connaissait l’amour tendre, l’amour léger, l’amour vache, l’amour passionné ; Marisol GARCIA MOYA va jusqu’au bout de la déclinaison jusqu’à l’amour humour, né d’une distanciation paradoxale entre le sentiment exprimé et l’éloignement induit par une formule de politesse peu en accord avec un tutoiement attendu. Même le correcteur grammatical word s’insurge par des ondulations vengeresses sous « Aime-moi, cher Monsieur ». « Comment, dit cette machine à traquer les incohérences, comment peut-on appeler « cher Monsieur » (donc quelqu’un qu’on ne connaît pas) un homme qu’on ne vouvoie pas et qui, tout le laisse supposer, partage sa couche ? Illogique, absurde ! Un marivaudage contemporain où les personnages ne ressemblent ni à leur fonction ni à leur emploi ? Un travestissement psychologique et social à la Feydeau ? Mais alors, c’est parfaitement immoral ? Pas du tout ! Ce badinage galant et superficiel s’exerce dans un milieu tout à fait convenable. C'est une question de temps, voilà tout ! Finalement, ce n'était pas si drôle que le laissait supposer le préambule. L’amour, c’est comme une maladie, donc c'est du sérieux : il faut bien qu’il y ait un avant et un début, et le début c’est l’aujourd’hui qui succède à un hier « douloureux », un hier de « misère » peuplé d’ « espoirs solitaires » et de « tendres amoureux », un univers onirique dont l’imagination se contente faute de concret. Après la pluie le beau temps, dit la sagesse populaire et le « vous » s’est éveillé et s’est métamorphosé en  « tu », un « tu » caressé et caressant, un « tu » comblé et qui sait assez rassasier pour l'emporter sur les stratagèmes des dieux (pauvre Amphitryon berné par Zeus !), après les charmes préliminaires, après les mots creux du courtisan. Enfin, aujourd’hui, les mots semblent avoir conquis la plénitude de leur signification. Pourquoi alors s’inquiéter de savoir si demain il pleuvra ou si « le ciel toujours bleu » sera encore capable de « faire pâlir le soleil » ? Certes, l’amante de Marisol GARCIA MOYA croit à l’irréversibilité de cette passion-là. Alors, pourquoi continuer à l’appeler « Monsieur », ce tu-là, et quel besoin a-t-elle de le prier de l’aimer ? 


 Nicole GAUTHÉ

« Les wagons du “Bonheur” »



Berceau, où naît l’amitié,
Ô toi, passeur de rêves,
N’oublie personne en chemin…
Hommes, femmes et enfants
Esseulés tendent leurs mains…
Ultime espoir qui se lève,
Réchauffe l’humanité.

Berceuse, vers l’enfant,
Ô bel ange, dépose
Nos notes sur ses ans,
Harmonise ses droits…
En ces lieux, tes élans,
Un cri fort se pose,
Résister aux levants…
Sur l’avenir sois roi…

Bonheur, sois un vagabond.
Ondine et douce ronde,
Neuf de foi, ta loi abonde…
Hébergé dans les bas-fonds,
Éternels feux de ce monde,
Un pour tous, de tout inonde…
Roi ou reine de cœur, fais-toi don
S’en jamais blesser la raison.

Baume au cœur, cet ami est un sourire…
Offrir ses clefs, édifie son paradis...
Nuances et bienfaits, au val des dires
Honorent son hôte, l’érudit…
Éveil et plénitude, au bal des rires
Unissent leurs pas, malgré les maux dits.
Révélant sa joie, que son aise inspire…
Saluant sa balade, en ces lieux démunis.

 

Nicole GAUTHÉ sait-elle que le Front populaire, en même temps qu’il instituait les congés payés, mit en place un service de transport pour les ouvriers les moins fortunés et leur famille ? En fait, ces « trains du plaisir » existaient déjà à la fin du XXe siècle et l’écrivain Herpin, dans La côte d'Émeraude, (1898) décrit tout le pittoresque de ces « hordes de touristes » venus de Pontorson, d’Antrain, de Dol, de Combourg, de Rennes et de Paris, entassés dans les  « Les wagons du “Bonheur” » pour profiter de la mer.  On se plaît encore à imaginer en 1900 comme en 1936, la « bruyante enfilade de wagons » à la queue leu leu derrière la locomotive, comme les strophes acrostiches de ce train.  Notre poète, à défaut d’avoir ressuscité les machines,  a retrouvé l’esprit de ses hôtes.  Rien que du bonheur né de la variété des genres et des particularités. Herpin célébrait le « petit bourgeois  entouré de sa réjouissante nichée  [flanqué de sa] bourgeoise bien rondelette sous son tablier, bien réjouie dans sa coiffe originale ».  Le poète passe en revue « hommes, femmes et enfants » qui quêtent l’espoir ;  l’ange consolateur, veilleur d’enfance, en une strophe magnifique où la métaphore allégorique file comme un train moderne ou comme une berceuse à mille temps ;  le bonheur vagabond  « neuf de foi », « un pour tous [qui] de tout inonde » de ses largesses ;  l’ami, le « baume » et le « sourire », qui donne tout ce qu’il possède jusqu’aux clefs de sa maison, à son hôte « l’érudit ».  Et tout cela finit en rires, en aise et en joie, malgré la pauvreté du décor.  Et on a envie de finir la journée avec M. Herpin quand, arrivé au soir, « le train de plaisir s'offre un joli souvenir de Saint-Malo, par exemple une boîte de coquillages qu'il placera sur sa commode entre deux coloquintes ou deux boules de verre ».  Finalement, si l’on devait tirer une morale de ces histoires parallèles, on pourrait dire qu’il faut bien peu de choses pour rendre les gens heureux et que nous sommes tous un peu chefs de gare, contrôleurs ou passagers du train de plaisir de M. Herpin comme des « wagons du “bonheur” » de Nicole GAUTHÉ.

 

Bientôt les trois derniers, par ordre alphabétique.

À bientôt,

Bernard BONNEJEAN

 

 

Rappel de l'article 6 de notre règlement :

Art 6 : À l'issue de l'année 2012, une centaine (derniers chiffres connus) de professionnels du livre (écrivains, poètes, éditeurs, responsables de bibliothèques et de médiathèques) et éventuellement du monde des arts plastiques choisiront LE LAURÉAT parmi les 18 nominés.    

Publié dans poésie

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petite marie 21/05/2012 20:18


Merci Bernard pour la critique de mon poème, j'en apprends tous les jours sous d'autres points de vue…


Bonne soirée à vous, Marisol  

Bernard Bonnejean 23/05/2012 00:51



Très heureux que mon commentaire vous ait été utile, même si ce n'est qu'un point de vue, vous avez raison. 

Bonne nuit et à bientôt sur fb ou ici, comme vous voulez


Bernard