Déraisons et rimes 2012 (1)

Publié le par Bernard Bonnejean

 

 

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et d’ailleurs (sites poétiques personnels, blogs, etc.),
 

Fin 2010, Frédérique Notez et moi (sans oublier Ganaël Joffo qui nous a accompagnés toute l'année 2011) avons lancé un concours de poésie qui, sans nul doute, répondait à un besoin. La qualité — vous en jugerez sur cette première sélection de l'année 2012 — la quantité et la variété prouvent que nous avons eu raison de persévérer tout ce temps. À ces deux « fondateurs » se sont joints des jurés dont l’engagement fut passager : Louyse Larie et Fathia Nasr, l'auteur de notre logo, sans oublier Evelyne Eve Lyne qui nous quitte à la fin de cette session. Je tiens néanmoins à les remercier personnellement : il est permis de se tromper de porte et nous ne saurions leur en tenir rigueur. Mais entendons-nous bien : je leur sais gré de ne pas avoir mis en doute la valeur littéraire de cette production d’amateurs digne de figurer dans un florilège.


Au terme de ce premier semestre, permettez-moi de remercier les poètes, participants sans lauriers mais pas sans talent, celles et ceux qui suivent, admis à concourir pour la finale, les membres du jury de la présente sélection qui nous ont quittés et ceux qui le composeront encore au moins jusqu’à la fin de cette année : Frédérique Notez, Michèle Bonnaire, Mayssa Dhouibi.


Chaque poème retenu se voit déjà récompensé, si je puis dire, par une analyse critique que je veux à la fois désintéressée mais sérieuse et respectueuse, à défaut d’être objective. Chaque lecture est personnelle et ce que vous lisez est le résultat de ma lecture autant que des émotions qu’elle a suscitée dans ma conscience.


Merci à tous de nous accompagner, de continuer d'alimenter notre site et de nous épauler.


Pour le jury,


Bernard Bonnejean

 

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RÉSULTATS  DÉFINITIFS DU PREMIER TOUR

(I)

 

Brigitte BASPEYRAS

« Histoire 148 : Morsure, Refus, Culture »

Je rejette la morsure, morsure de rejet ?
Morsure de culture.
Je refuse la culture, culture de refus, 
Culture de raison.

Je raisonne la colère, colère de raison, 
Colère de rejet.
Je cause le rejet, rejet de cause,
Rejet de pensée.

Je pense la morsure, morsure de rage,
Morsure de refus.
Je songe la culture, culture de songes, 
Culture de rages.

Je rage de colère, colère de brûlure,
Colère de refus.
Je mords la raison, raison de tête, 
Raison de pensées.

Je suis en orage, orage d’idées,
Orage d’effets.
J’enrage d’effets, d’effets et de fait,
Effet fondé.

Je suis la foudre, foudre et brûlure… foudre et cri.
Je crie l’idée du coup, je coupe le cou du cri… coup de foudre.

Je perce la pensée, je troue la raison,
J’éclate l’éclair.
Je pense la pensée, je raisonne le trou, 
J’éclaire l’éclat.

J’éduque la culture, refuse la morsure,
je mords le juge.
Je cause une cause, je casse la casse, je bats le bât.

Je craque la rupture, j’exulte la luxure, je foudre… la guerre.
Je tempête le ciel, je pleure la pensée, je brûle… la culture.

Je défends une idée, je gronde son effet, 
J’attise sa lueur.
Je fends les refus, je coupe les dénis,
Je murmure savoir.

Noir, éclatant, perçant la vue, coup crié, 
Tonnant la rage.

Page blanche, refus d’esprit… tête brûlée.

Je refuse de mordre en plein dans la culture.

Je rejette l’idée en plein dans la raison !

J’ébouriffe la vie,
J’égratigne les mots,
Je griffe les excuses !

Je vis, j’enrage, je vise la vie, je rage de vivre, j’envie la rage !!!
 

 

Une énumération ternaire, surtout lorsqu'elle forme le titre, est une orchestration dont l'ordre distribue le sens, une clef sur une portée contenant en germe la tonalité du morceau composé. Brigitte BASPEYRAS donne d'emblée à imaginer un monde étrange, désordonné, désorganisé ou plutôt dont l'ordre serait en quelque sorte volontairement manipulé pour contraindre le lecteur à rectifier un horizon d'attente faussé ou pour le moins troublé dès le programme inaugural. Quelle extravagante procession que ce Morsure, Refus, Culture ! La raison nous inciterait presque à opérer un rangement dans cet insolite, surtout que Histoire 148 fait supposer 147 autres récits, un genre et un nombre qui pourraient évoquer un ana assez banal et monotone. Mais force est de constater très vite, dès la première strophe, que contre toute apparence les mots n'ont de sens que contre un non-sens sans équivoque. Brigitte BASPEYRAS ne part pas en guerre contre la culture, mais contre la « culture de raison », autrement dit, je pense, la culture rentière, scolaire, universitaire, livresque, rationelle, voire rationaliste. Et le poète refuse, rejette l'ordre qu'a établi cette fausse culture-là ! Une fois n'est pas coutume, la violence, la colère, la révolte engendrent la poésie. Les mots se contorsionnent jusqu'à en souffrir, ils s'éparpillent dans la ressemblance, se groupent en se combattant : « Je vis, j'enrage, je vise la vie, je rage de vivre, j'envie la rage !!! » L'effet produit par ce tumulte aurait pu être un malaise causé par le chaos, un choc émotionnel en retour et pour certains un renoncement, un désaveu de ce capharnaüm peut-être sans issue. Au contraire, on se surprend à partager l'enthousiasme du poète surtout si, comme elle, on regimbe à l'idée même d'une culture utilitaire, fonctionnelle et alimentaire, fondement d'une société où doit dominer la conformité à une norme imposée. Force est de constater que ce poème va à contre-courant de la tendance actuelle à l'acceptation et à la discipline dans lesquelles il est permis de mordre... au risque d'être mordu.  

 
    

CB Rachel

« Prière d’un père à son fils »

Wasabi du zarbi, ma mémoire fait de l’auto-stop, 
Agonie de ma vie et de mes souvenirs fantômes dans ce labyrinthe, 
Regardez-moi, je suis au désarroi, devenu l’épave de vos tracas.
Mon fils passe me rendre visite,  je ne peux exprimer une émotion,  lui faire un reproche,
je manque de discernement. 

Qui est-il ? 
Mon fils, une amitié avant mon arrivée ? Je ne sais plus !
Mon âge mature a fait germer la gangrène dans ce cerveau sans artifice,
Ma voisine a une obsession pour la  soie, celle d’en face demande des colorations,
On veut me laver tous les matins et me faire manger comme un bébé, 

Parfois, une douce plénitude me tire et m’extirpe des images,
tel le grutier soulevant une partie de mon passé,
ouvrant un album photos géant.

Qui suis-je ?
Hier une femme pleurait dans le hall d’entrée, sa fille l’abandonnait,
elle partait en vacances et a déposé sa petite valise,

Elle est partie, le cœur lourd ou léger ? 
J’avais une nouvelle amie dans ma colonie.

Regardez-moi, je n’ai pas changé, lisez ma prière :

Votre père qui n’est pas au ciel,
que mon nom ne soit pas oublié,
que ma dignité soit respectée,
que ta main me tienne,
que ma fierté puisse te guider comme par le passé,
donnez-moi aujourd’hui votre amour éternel,
Et allégez mes peines comme nous rêvions de ma retraite,
Et ne me soumettez pas aux regrets,
Mais délivrez-moi du malin.

 

 

« Wasabi du zarbi »... Du berbère, du calédonien, du javanais ou de l'arabe ? En tout cas ça sonne bien. Une belle langue qui nous plonge directement dans l'exotisme ou plutôt dans l'étrange étranger. On rêve de se voir comme Usbek et Rika, les Persans de Montesquieu, étonnés de tout dans un milieu où ils ne retrouvent rien de ce qui ailleurs semble « normal ». Mais bien sûr que non, vous diront les initiés, c'est du verlan ! Des mots culs par-dessus têtes, qui mettent les charrues avant les bœufs et disent tout à l'envers, bizarres, avec un faux air métèque, inconnus, ignorés. Certes, mais c'est d'eux-mêmes, à eux-mêmes, et au cerveau (le leur) qui les a conçus qu'ils demeurent mystérieux. Une philosophie du langage, une réflexion sur la signification, un travail de philologue comme chez le poète suédois Östen Sjöstrand ? Si seulement c'était vrai ! Du travail ? oui, mais « du chapeau » disent les gens qui ne souffrent pas comme le fils du poème de CB RACHEL. Avez-vous déjà entendu cette expression prononcée par un de ces imbéciles qui ne « savent pas »,  bien qu'ils fréquentent les malades une bonne partie de la journée : « Il est à l'ouest ! ». La tête de ce père apathique, asthénique, amnésique, classé « GIR I » selon la nomenclature officielle de ces « maisons » spécialisées, est « à l'ouest ». Certains ajoutent : « C'est malheureux, tout de même ! C'était une tête ! C'est toujours à ces gens-là que ça arrive ! » Une tête orientée définitivement vers le soleil couchant... Et comme par hasard, l'orthographe s'est faite complice de la déchéance physique et intellectuelle de ces pauvres « épaves de nos tracas ». On leur a collé une étiquette, impossible à retenir, même avec des moyens mnémotechniques. Vous connaissez le début de cette fable de La Fontaine : « Un mal qui répand la terreur, / Mal que le Ciel en sa fureur / Inventa pour punir les crimes de la terre »... Trois vers et le fabuliste n'a toujours pas prononcé le nom épouvantable : « La Peste (puisqu'il faut l'appeler par son nom) ». Ce n'est pas ce nom-là que CB Rachel n'a pas osé écrire, ce nom dont tous ceux qui savent ont reconnu les méfaits, ce nom d'une peste cérébrale resté coincé au bout des lèvres, difficile à écrire correctement : ALZHEIMER ! Prions avec notre poète pour ces pères et ces mères orphelins de leurs propres enfants : « Que ma dignité soit respectée (oh oui !) /Mais délivrez-moi du malin ». 

 


Daniel ESVAN

« Tempête sur les roches du Créac’h »



La roche qui gronde sous la vague qui claque
D’un amour passionné, la jolie métaphore
Pour harceler la côte d’un perpétuel ressac
La marée et les vents unissent leurs efforts

Tumultueuse tempête, elle se donne en spectacle
La mer défend ses droits et montre sa colère
Sa furie légendaire ne connaît pas d’obstacle
Imposant son courroux à ébranler la terre

Une belle écume s’envole retombant sur la lande
Comme neige légère posée comme une offrande
Le décor se dresse magique et romanesque 

Rumeur assourdissante d’un combat sans merci 
Hante par sa violence de fabuleux récits
Sa représentation est toujours pittoresque



Créac'h, avant tout, c'est un phare, construit en 1863 sur une des îles du Ponant, peut-être la plus célèbre : Ouessant. Il est vieux, pensez-vous ? Ce monument classé depuis novembre 2010 est aussi le plus puissant d'Europe. Inutile de commenter ou d'extrapoler ! Disons que c'est un fait. Daniel ESVAN nous invite à l'une des plus spectaculaires scènes de ménage du monde vivant ! Au début étaient la mer et l'océan. Ils se laissèrent conquérir et domestiquer sans trop de difficultés tant qu'il s'agissait de se laisser chevaucher par des bateaux égyptiens ou grecs. De temps en temps, il fallait seulement rappeler à l'homme qui était le maître et les Grecs, marins fameux et consommés, apprirent simultanément à aimer la mer, à la craindre et à la haïr. On se souvient du cri de joie des 13 600 soldats macédoniens, les « Dix Mille » lorsqu'après des mois d'une longue errance continentale ils aperçoivent le Pont-Euxin derrière la montagne : « Θάλασσα !   Θάλασσα ! ». Un grand moment de liesse que Xénophon raconte dans l'Anabase et qui ferait presque oublier les douloureuses aventures d'Ulysse lors de son retour à Ithaque. Si le mari de Pénéloppe avait connu le phare, il aurait évité à son épouse de s'abimer les yeux à des travaux de broderie superflus. Quel beau couple que le phare et la mer ! Lui, mâle et droit comme un i, qui ne bouge pas d'un pouce dans le tumulte des chocs, des saccades et des tamponnements, l'oeil du maître toujours aux aguets, toujours prêt à protéger et à guider au milieu d'une lutte brutale et sensuelle ; elle, femelle, toute en ondulations et en rage sonore, furibonde, onduleuse et sinueuse, qui sait frapper au besoin jusqu'à détruire et à tuer. Un beau couple, certes, mais comme le jazz et la java de Nougaro : pas de tout repos. Ils s'aiment ces deux-là, « d'un amour passionné, la jolie métaphore ». Daniel ESVAN m'aura convaincu d'une réalité que je n'avais jamais imaginée auparavant : la mer est féministe ! Après tout, « elle défend ses droits ». Et il fallait au moins un sonnet pour rendre compte de son « combat sans merci » contre ce grand benêt du Créac'h, qui se prend pour son ancêtre ptoléméen d'Alexandrie, comme si Ouessant était plus invincible que Pharos !    

 

 

Bientôt les trois suivants, par ordre alphabétique.

À bientôt,

Bernard BONNEJEAN


Rappel de l'article 6 de notre règlement :

Art 6 : À l'issue de l'année 2012, une centaine (derniers chiffres connus) de professionnels du livre (écrivains, poètes, éditeurs, responsables de bibliothèques et de médiathèques) et éventuellement du monde des arts plastiques choisiront LE LAURÉAT parmi les 18 nominés.    

Publié dans poésie

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libre necessite 16/05/2012 20:13


Bonjour, 


Je découvre avec plaisir et beaucoup de fierté ma sélection en phase finale. Cela me donne l'occasion de vous remercier d'avoir mis en place ce concourt et vous féliciter pour cette belle
réussite.


A bientôt . Bien amicalement


daniel Esvan 

Bernard Bonnejean 17/05/2012 01:14



Merci Daniel.

Je profite de l'opportunité que vous m'offrez pour remercier tous les participants du concours et ceux et celles qui, comme vous, nous donnez l'occasion de poursuivre notre projet depuis déjà
près d'un an et demi.

Mais je voudrais aussi remercier chaleureusement OVER-BLOG, FACEBOOK, GOOGLE, TWITTER de nous permettre de vous faire apprécier et connaître. Sans eux ce concours n'existerait pas. D'où la
nécessité de participer à l'univers numérique pour nous autres qui passions jusqu'à présent par le support papier. En fait, les deux sont complémentaires.

Bernard Bonnejean, sociétaire de la SGDL, la Société des gens de lettres, qui travaille en collaboration avec le Syndicat national de l'édition et google pour unir harmonieusement le monde du
livre et celui du numérique dans l'intérêt de tous et notamment des auteurs.