De Paul Verlaine et des élections...

Publié le par Bernard Bonnejean


de 1896

 

Vous m'accuserez sans doute de détourner votre regard des réalités présentes par des considérations obsolètes que certains feront remonter à Mathusalem. D'une part, les événements que rapporte Maurice Barrès dans ses Cahiers n'ont rien de très anciens ni de vraiment désuets. Parfois, la politique se mêle à l'histoire — ou l'histoire à la politique selon l'angle de vue choisi par l'observateur — et l'on s'aperçoit vite que les grandes nouveautés contemporaines font partie de l'héritage de naguère, parfois même de celui d'antan. Ce n'est ni méprisant ni condescendant d'affirmer que nos politiciens n'ont ni inventé ni même imaginé quoi que ce soit. Disons qu'ils s'inspirent. D'autre part, mais je n'y insisterais pas, chaque fois qu'il est question de Mathusalem, la faute commune est de confondre deux notions du temps. S'il est vrai que מְתוּשֶׁלַח a vécu 969 ans (Gn 5 27), il est tout de même mort en 1656 après Adam, ce qui, dans notre relative universalité, en fait un tout proche parent. Donc, finalement, remonter à Mathusalem n'est pas si extraordinaire qu'il y paraît d'emblée. Ce défaut d'optique vient d'une vision altérée du temps liée à notre finitude.


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Mathusalem, vitrail de Canterbury, XIII° s.

 

Pourquoi donc vous parler de 1896, alors que nous sommes supposés nous intéresser au combat de titans que se livrent actuellement le social-libéralisme et le libéralisme social ? D'abord, parce que c'est une année féconde. Résumons : 

Le 5 juillet, la CGT est créée à Limoges ; le 6 août, Madagascar devient une colonie française ; le 30 septembre — tenez-vous bien !! — le 30 septembre 1896, l'Italie cède le protectorat français sur la Tunisie ; et surtout, surtout !, on entrevoit la possibilité d'un retournement dans l'Affaire : en mars, on intercède un télégramme adressé par Schwartzkoppen à Ferdinand Walsin Esterhazy, un aristocrate hongrois de basse extraction. Le lieutenant-Colonel Georges Picquart alerte ses supérieurs sur l’éventualité d’une trahison imputée à tort au capitaine Alfred Dreyfus ; de Bruxelles, l’ami de Charles Péguy, Bernard Lazarre crie déjà à l'erreur judiciaire. Nouvelle enquête et, bien entendu, nouvelle inculpation de Dreyfus. Mais cette fois, c’est certain, la machine judiciaire est en marche et la Grande Muette ne pourra plus l’arrêter.

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A-t-on oublié que Verlaine est mort le mercredi 8 janvier au 39 rue Descartes, chez Mme Krantz qu'il n' aimait guère, préférant réserver tout ce qui lui reste d’amour à Esther la fille du trottoir. « C’est bien d’un poète, ça, tenez ma bonne dame. Ils ne sont pas vraiment comme tout le monde, ces gens-là ! »

Le jeune homme de ce temps-là, se souvient… Il s’appelle Maurice Barrès, un grand nom de la littérature, aujourd’hui réduit par les incultes à un mot composé : extrême-droite. Ah ! cette manie des catégorisations commodes ! Barrès écrit :
 

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Son bon ange (Mme Krantz), son mauvais ange (Esther). Le bon ange, ouvrière de mérite à la Belle Jardinière, a été danseuse. La veille de sa mort, Verlaine vit la perruque blonde. Il se plut à s'en coiffer. Cependant le bon ange avait de terribles colères. Elle disait à Verlaine : "Moi, je ne prends pas des pantalons pour m' en faire des nichons. J' en ai des vrais..."

Esther s' étant présentée à la porte, elle fit une scène atroce. Verlaine disait : "J'en ai assez, qu' on me laisse mourir en paix." Montesquiou fit à ce bon ange un sermon : "Vous remplissez une tâche sublime, votre rôle sera immortel, vous soignez le grand poète Paul Verlaine. On sera obligé de vous le retirer."

Verlaine dans sa dernière nuit tomba de son lit. Elle ne put le relever. Il passa la nuit à terre. C'est de cela qu'il mourut le lendemain à sept heures du soir. Je le cherche dans ce même moment dans tout le quartier. Au 19. Il habite le 39. J'allai chez les marchands de vin. "On le connaît bien. Ah ! Si on croyait tout ce qu'il dit. Mais on sait bien qu'il parle, ça n' a pas d'importance." À l'Académie rue Saint-Jacques, mon mot "Verlaine est à la mort" émut, on m'envoya au Procope. Le patron venait d'être prévenu et il était allé lui fermer les yeux. Je rentrai au 39. J'y trouvai Montesquiou et le cadavre. Stupeur du quartier, le jour de l'enterrement. Quel changement ! Tout ce beau monde et le représentant du ministre pour ce poivrot qui vivait chez une fille ! Mme Krantz m'a dit : " J'employai si bien votre argent ! Je lui avais acheté un bel habit complet à la Samaritaine (? ). Il est làtout plié." Cela est vrai. Elle fit bon emploi de l'argent. 

Au moment où on allait enlever le corps, le jour de l'enterrement, elle dit : "On a pris le livre de piété de Verlaine. Si on ne le rend pas tout de suite, je fais un scandale sur la tombe." C'était quelqu'un qui avait voulu un souvenir. On le rendit. Avant l'église, elle dit encore : "Si Esther vient, je fais un scandale." On lui dit : " Non, vous avez eu Verlaine toute seule. Votre rôle a été admirable. Il faut faire des sacrifices. Vous ne pouvez pas exiger qu'Esther n'entre pas à l' église. L'église est pour tous." Elle accepta. Mais de ma place je voyais cette terrible figure de grenouille, face plate, large, convulsée par la douleur qui se tournait, surveillait la porte. À côté d' elle, deux autres filles, si canailles ! Ah ! Les trois pleureuses inoubliables. »
 

On aimerait tout citer de ce témoignage de Barrès, notamment le « cri » d’Eugénie Krantz, celle qu’il appelait « sa virago réussie », Madame Dafy, ingénieur du CNRS… (Vous voyez que l’insulte est légère et qu’elle vaut un compliment. Mais c’est vrai que pour l’apprécier, il faut autre chose qu’une culture de chercheuse au CNRS… Passons !) Et Barrès de rappeler que peu avant le pochard sublime était invité à dîner chez un président d’une république sud-américaine où il avait mangé des écrevisses. Est-ce à Madame Krantz qu’il avait demandé : « Me suis-je bien tenu ? »

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Insortable Verlaine « tout imbibé d' alcool ». Mais lucide. À Vanier, son éditeur, qui lui refusait un prêt en termes grossiers, le poète avait répondu que lui, le petit-fils de notaire alcoolique, le fils d’un capitaine de génie et d’une mère dévote, il serait « l’honneur de la boutique ».

Et que viennent faire les élections dans ces souvenirs de Barrès ? C’est là que je voulais en venir. C’est que Verlaine manque à Barrès, le candidat aux élections législatives de 1896. Parce que Verlaine, lui, fils de bourgeois, était de ce peuple-là, de ces « vrais Français », de ces « bons ouvriers, incapables de snobisme, d'ambition sotte. » Et voilà le Barrès nationaliste ? Pas comme on l’entend actuellement, quand certains parlent aujourd’hui de préférence nationale :

« Cette population de la banlieue est anarchique. Je regarde les types, les noms écrits au-dessus des boutiques : ils viennent de toutes les provinces de France. Un individu qui est là depuis vingt ans constitue une vieille famille de la banlieue. En outre, ils stationnent aux portes de Paris. Cette population anarchique aspire à s'unifier ; de là ses emballements sur un homme, cette impressionnabilité. Sans tradition, sans attache, chacun d'eux se guette, court où son voisin court. »

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Attention, danger ! C’est Barrès, le Lorrain, qui vous prévient. Barrès le vaincu, celui dont les verlainiens de la banlieue ouvrière n’ont pas voulu. Barrès qui va pourtant faire une dernière tentative de « rassemblement », comme aujourd’hui où tous les candidats veulent rassembler en semant la zizanie dans le camp adverse :

« Le 22 février, samedi au soir, veille du scrutin Neuilly-Boulogne, je passe au Figaro et je demande un appel aux électeurs en ma faveur ».

Neuilly-sur-Seine, Boulogne-Billancourt, Le Figaro ! « Vous êtes sûr qu’il s’agit bien des élections de 1896 » ?
 

Sur des extraits de Barrès, Maurice (1862-1923), Mes cahiers, T. 1, 1896-1898, Paris, Plon, 1929, 250 p.

 

Bien amicalement,

Bernard Bonnejean

Publié dans Politique inclassable

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