Cher Monsieur Sucher Majer,

Publié le par Bernard Bonnejean

Ma lettre

va sans doute vous sembler étonnante. L'essentiel est qu'elle ne vous paraisse ni inopportune ni incongruë. En cette époque de l'année où les petits enfants écrivent au Père Noël, moi j'ai décidé d'écrire à mon petit Papa Majer. De quel droit, me demandera-t-on ? Du droit que je m'accorde, moi, le catholique, l'ami de toutes les âmes de tous les défunts.

Vous les entendez d'ici, Monsieur Sucher Majer ? Les uns crient que je trahis la foi de mes ancêtres et que bientôt je me ferai circoncire. Et pourquoi pas, je vous le demande, si Dieu me le commande ? On oublie que l'Eglise orientale fête la circoncision de Jésus le Nazaréen, tout à fait officiellement, le 1er janvier de chaque année. Les autres hurlent qu'ils ne veulent pas chez eux d'un louveteau trop sage pour l'instant mais dont les crocs durciront et s'aiguiseront avec les épreuves.

Laissons-les aboyer ! Vous savez, vous, pourquoi je viens vous voir et moi je sais pourquoi vous m'accueillez.

                Arbeit macht frei (le travail rend libre)


Elle n'était pas si mauvaise l'idée de l'Interessengemeinschaft Farbenindustrie (IG Farben), cet empire industriel chimique allemand, d'apposer cette sentence au fronton de ses usines. Toute une philosophie de la joie par le travail propre à donner force et courage aux ouvriers germaniques après la grande crise consécutive à la première guerre mondiale. Elle parut excellente au général SS Theodor Eicke qui en ordonna l'apposition à l'entrée d'Auschwitz, de Dachau, de Gross-Rosen, de Theresienstadt et de Sachsenhausen. Il faut dire que Eicke, ce raté d'à peu près tout, avait quand même fini par devenir le chef de sécurité interne d'IG Farben dès 1923, qu'il avait contribué à l'assassinat du chef de la SA Röhm en 1934, deux ans après son licenciement, un an avant d'être nommé par Himmler commandant du camp de concentration de Dachau, en juin 1933. Une ascension fulgurante, pourrait-on dire de la réussite de ce soldat-policier sans culture. Un nazi zélé, ce général SS, antibolchevique, antisémite, bientôt promu, grâce à l'efficacité de ses méthodes de terreur et d'assassinat collectifs, commandant des Totenkopfverbände, le "personnel" des camps de concentration et d'extermination.

Papi Sucher Majer, quand vous vîtes cette pancarte au-dessus de vos têtes en guise d'accueil, pensiez-vous qu'à la libération des camps on l'aurait conservée précieusement en hommage à vous tous, esclaves voués à toutes les tortures et à la mort décrétée par les écrits d'un politicien satanique, préparés par d'autres écrits de "philosophes" tout aussi diaboliques. Car vous le savez, Papi Majer, Mein Kampf n'est pas né de la tête d'un fou mais d'une succession pluriséculaire d'"intellectuels" conscients d'une mission. La Shoah n'a pas été programmée au début du XXème siècle. Elle était inscrite dans les consciences malsaines depuis très longtemps.


                      

Et voilà, Papa Sucher Majer, que le 18 décembre dernier, cette pancarte "Arbeit macht frei", depuis 64 ans à l'entrée du camp d'Auschwitz a été volée. Le moins qu'on puisse dire est que ça n'a pas fait les gros titres de la presse occidentale. Pourtant, Shimon Peres, plutôt pacifique, déclara : "L'inscription possède une profonde signification pour les Juifs comme pour les non Juifs en tant que symbole de plus d'un million de vies qui ont péri à Auschwitz". Heureusement, on l'a retrouvée cette pancarte symbolique. On l'a reprise à Satan pour la rendre à Dieu, le seul dépositaire légitime.

Et puis, dans toute cette histoire, il y eut la petite voix d'une amie de Facebook, charmante, que vous connaissez bien. Elle m'écrivit, à moi l'écrivain catholique, cette copie de la lettre qu'elle vous a envoyée et que je reproduis in extenso. Vous vous souvenez, la petite Rachel :

                                  Oublier c’est mourir

Les infos rapportent ici ce fait qui aux yeux de certains semble une banalité et pour moi bouleverse ma journée.

Tout à coup mon passé me revient.

Papi, laisse-moi te raconter.

Ce matin on annonce qu'à l’entrée du camp d’Auschwitz, ce jardin de l’enfer, l'écriteau « Travailler rend libre » vient d’être subtilisé.

Alors je te dérange car j’ai besoin de parler, comme lorsqu’enfant près de la cheminée, là où tout doucement les flammes crépitaient, l’odeur âcre me rappelait tes années de douleurs, de combats, l’odeur de la mort...

Là où ton doux accent Yiddish me comptait l' histoire de mon peuple, ton exil, l’holocauste.

Je n’avais que dix ans et pourtant ton récit a structuré ma vie au point que par moment je me demandais si je n’étais pas un simple témoin...

Tout cet effroi m’habite encore ce jour, près de mes 50 ans…

Tu t’approches et me rappelles que chaque histoire a un début : c’est par Adam que tu reviens sur ma propre histoire.

"Te souviens-tu comment Dieu punit Adam de sa faute ?

Eh bien, il le condamna au travail…"

(Je suis certaine à présent que sur la porte du Paradis est inscrit : " Ici tous les jours samedi !!" )

Te souviens-tu de Rouhele comme tu aimais me prénommer.

Puis vint l'histoire de Moïse qui revenait chaque année à Pessah (Pe sah :  "bouche ouverte", du verbe raconter), avec ton petit accent anglais pour exprimer la volonté de Moïse de nous libérer de l’esclavage : "Let my people go".

Autour d’un verre de vin, accoudés, nous devions nous imaginer notre propre sortie d’Egypte, tout comme si nous y étions jadis…

Papi, tu étais aveugle comme pour ne plus voir l'homme qui engendre l'horreur, mais Dieu, tu le regardais les yeux dans les yeux.

Je me souviens de toi, cet homme lettré qui me demandait de lui lire toute la journée la Torah. Et les infos : tu écoutais sans cesse la radio, toi l'érudit qui m’auras tout appris .

Tu sais, mon chéri, je ne te l’ai pas dit : mon fils a maintenant 20 ans et il m’arrive de l’appeler Yentel comme ce frère de mamie, celui qui comme toi a vécu la barbarie.

Cette génération sacrifiée comme tu me l’as enseigné, ce "guilgoul du veau d’or", voilà que j’ai enfin compris…

Je me remémore ta tragédie à toi qui m’as appris que qui sauve une âme sauve l'humanité : toi, le noble chevalier, tu en auras sauvé plus d’une…

Et ta douce épouse Rebecca qui a pleuré sur le sort de sa sœur dépecée.

Alors, Papi, laisse-moi te dire qu'aujourd'hui je t’ai ressuscité.  Plus jamais, plus jamais, je ne laisserais dire.

Oublier l'histoire serait nous mutiler. Je vais de ce pas accomplir mon devoir de mémoire.
……….
Je me souviens de ton pied de nez à cette horrible histoire : tu en riais. Aujourd'hui, tu dirais que c’est peut être Moïse qui a chapardé cet écriteau comme pour nous faire un signe de notre libération prochaine. 

Je me réjouis car mon tour viendra de te raconter ce que tu auras manqué durant ces dernières années !!!!!!!!

Zal Sucher Majer, Rachel Chaouat.



               

Voilà, Papi Sucher Majer. Que le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, notre Dieu commun, garde tous ses enfants, morts ou vivants ! Et avec vous je continuerai à dire tous les soirs, comme je le fais depuis des années parce que je crois en la Communion des saints (et même si je crois que Jésus est le Messie, le fils de Dieu), la prière que mes pauvres petits frères et petites soeurs ont récitée avant d'être assassinés :

Je crois totalement que le Messie viendra, et même s'il tarde, je continue à le croire. 

Bernard Bonnejean 

Publié dans religion

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Bernard Bonnejean 29/12/2009 13:04


Fathia chérie,

Ce matin, j'ai été cherché ta lettre à la poste. Je ne l'ai pas encore lue en entier, mais je vais le faire après le repas, pour avoir la tête complètement dispose.

Comment veux-tu que j'y réponde ? En courrier privé, par lettre postale, ou par téléphone ? C'est comme tu veux.

Je suis un peu bouleversé et c'est pour ça que j'aimerais entendre ta voix. C'est beau de voir une Marocaine aussi amoureuse de son pays.Pour le téléphone, je te dirai comment faire : il est hors
de question que tu paies un sou (ou un dinar ?).

J'attends ta réponse pour fixer un rendez-vous téléphonique quand tu voudras.

Gros bisous, ma perle d'Orient, ainsi qu'à ta maman et à ton fils. Mes amitiés à Yann.

Bernard


Bernard Bonnejean 26/12/2009 12:08


COURAGEUSE, la petite marocaine, la petite, la GREAT Fathia, d'avoir osé nous fêter un joyeux Noël sur cette page-là !!

Je suis fier de t'avoir pour amie !

J'attends toujours l'envoi de ton livre et de ta lettre que tu m'as promis.

A mon tour, je vous souhaite, à ta famille et à toi, personnellement, un bon et joyeux Noël dans le respect de nos devoirs et de nos droits et de la volonté d'Allah-Dieu-YHV.

Bernard, qui vous embrasse, ta maman, ton fils et toi, très très fort.


Fathia Nasr 24/12/2009 01:31


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