Bonne fête à toutes les mères

Publié le par Bernard Bonnejean

 

et à toutes celles qui auraient tant aimé l'être.

 

A Aurélie Fouquet et à son petit bébé

 

 

 

Tous les fils devraient avoir lu, comme un devoir, le Livre de ma mère, qu'Albert Cohen a publié en 1954. Ne serait-ce que parce qu'il le dit lui-même, fort justement :

 

Aucun fils ne sait vraiment que sa mère mourra et tous les fils se fâchent et s'impatientent contre leurs mères, les fous si tôt punis.

 

C'est un livre-hommage, ou plutôt un livre-amour, bouleversant, prodigieusement vrai, ni pathétique ni éloquent. Sa force tient à cette simplicité de la tendresse filiale, continuellement trahie, toujours tue comme un amour interdit, un sujet tabou. Pourquoi les hommes sont-ils si bêtes lorsqu'il s'agit de prononcer ce "je t'aime" attendu qui ne vient jamais ?

 

Cohen, comme nous tous, a attendu la mort de son amour pour l'aveu. C'est idiot, mais c'est comme ça ! Alors, laissons-nous aller aux aveux de l'écrivain, à une faiblesse si humaine qu'elle devrait nous faire tomber le masque...

 

 

O toi, la seule, mère, ma mère et de tous les hommes, toi seule, notre mère, mérites notre confiance et notre amour. Tout le reste, femmes, frères, sœurs, enfants, amis, tout le reste n’est que misère et feuille emportée par le vent.

Il y a des génies de la peinture et je n’en sais rien et je n’irai pas y voir et ça ne m’intéresse absolument pas et je n’y connais rien et je n’y veux rien connaître. Il y a des génies de la littérature et je le sais et la comtesse de Noailles1 n’est pas l’un d’eux, ni celui-ci, ni celui-là surtout. Mais ce que je sais plus encore, c’est que ma mère était un génie de l’amour. Comme la tienne, toi qui me lis. Et je me rappelle tout, tout, ses veilles, toute la nuit, auprès de moi malade, sa bouleversante indulgence, et la belle bague qu’elle avait, avec quelque regret mais avec la faiblesse de l’amour, si vite accepté de m’offrir. Elle était si vite vaincue par son écervelé de vingt ans. Et ses secrètes économies, à moi seul destinées quand j’étais étudiant, et toutes ses combines pour que mon père n’apprenne pas mes folies et ne se fâche pas contre le fils dépensier. Et sa naïve fierté, lorsque le rusé tailleur lui avait dit, pour l’embobiner, que son fils de treize ans avait « du cachet ». Comme elle avait savouré ce mot affreux. Et ses doigts secrètement en cornes contre le mauvais œil quand des femmes regardaient son petit garçon de merveille. Et, durant ses séjours à Genève, sa valise toujours pleine de douceurs, ces douceurs qu’elle appelait « consolations de la gorge » et qu’elle achetait secrètement, en prévision de quelque envie subite de ma part. Et sa main qu’elle me tendait soudain, brusquement, pour serrer la mienne comme à un ami. « Mon petit kangourou », me disait-elle. Tout cela est si proche. C’était il y a quelques milliers d’heures.

 

 

Maman de mon enfance, auprès de qui je me sentais au chaud, ses tisanes, jamais plus. Jamais plus, son odorante armoire aux piles de linge à la verveine et aux familiales dentelles rassurantes, sa belle armoire de cerisier que j'ouvrais les jeudis et qui était mon royaume enfantin, une vallée de calme merveille, sombre et fruitée de confitures, aussi réconfortante que l'ombre de la table du salon sous laquelle je me croyais un chef arabe. Jamais plus, son trousseau de clefs qui sonnaillaient au cordon du tablier et qui étaient sa décoration, son Ordre du mérite domestique. Jamais plus, son coffret plein d'anciennes bricoles d'argent avec lesquelles je jouais quand j'étais convalescent. Ô meubles disparus de ma mère. Maman, qui fus vivante et qui tant m'encourageas, donneuse de force, qui sus m'encourager aveuglément, avec d'absurdes raisons qui me rassuraient, maman, de là-haut, vois-tu ton petit garçon obéissant de dix ans ? Soudain, je la revois, si animée par la visite du médecin venant soigner son petit garçon. Combien elle était émue par ces visites du médecin, lequel était un pontifiant crétin parfumé que nous admirions éperdument. Ces visites payées, c'était un événement mondain, une forme de vie sociale pour ma mère. Un monsieur bien du dehors parlait à cette isolée, soudain vivifiée et plus distinguée. Et même, il laissait tomber du haut de son éminence des considérations politiques, non médicales, qui réhabilitaient ma mère, la faisaient une égale et ôtaient, pour quelques minutes, la lèpre de son isolement. Sans doute se rappelait-elle alors que son père avait été un notable. Je revois son aspect de paysanne pour le médecin, sonore niais qui nous paraissait la merveille du monde et dont j'adorais tout, même une trace de variole sur son pif majestueux. Je revois l'admiration si convaincue avec laquelle elle le considérait m'auscultant d'une tête à l'eau de Cologne, après qu'elle lui eut tendu cette serviette neuve à laquelle il avait droit divin. Comme elle respectait cette nécessité magique d'une serviette pour ausculter. Je la revois, marchant sur la pointe des pieds pour ne pas le déranger tandis qu'il me prenait génialement le pouls tout en tenant génialement sa belle montre dans sa main. Que c'était beau, n'est-ce pas, pauvre Maman si peu blasée, si sevrée des joies de ce monde ? Je la revois se retenant presque de respirer tandis que le crétin médical gribouillait noblement le talisman de l'ordonnance, je la revois me faisant des signes de "chut" pour m'empêcher de parler tandis qu'il écrivait, pour m'empêcher de troubler l'inspiration du grand homme en transe de savoir. Je la revois, charmée, émue, jeune fille, le raccompagnant à la porte et, rougissante, quêtant de lui la certitude que son petit garçon n'avait rien de sérieux.

 

Dans ma solitude, je me chante la berceuse douce, si douce, que ma mère me chantait, ma mère sur qui la mort a posé ses doigts de glace et je me dis, avec dans la gorge un sanglot sec qui ne veut pas sortir, je me dis que ses petites mains ne sont plus chaudes et que jamais plus je ne les porterai douces à mon front. Plus jamais je ne connaîtrai ses maladroits baisers à peine posés. Plus jamais, glas des endeuillés, chant des morts que nous avons aimés. Je ne la reverrai plus jamais et jamais je ne pourrai effacer mes indifférences ou mes colères.

 Je fus méchant avec elle, une fois, et elle ne le méritait pas. Cruauté des fils. Cruauté de cette absurde scène que je fis. Et pourquoi? Parce que, inquiète de ne pas me voir rentrer, ne pouvant jamais s'endormir avant que son fils fût rentré, elle avait téléphoné, à quatre heures du matin, à mes mondains inviteurs qui ne la valaient certes pas. Elle avait téléphoné pour être rassurée, pour être sûre que rien de mal ne m'était arrivé. De retour chez moi, je lui avais fait cette affreuse scène. Elle est tatouée dans mon cœur, cette scène. Je la revois, si humble, ma sainte, devant mes stupides reproches, bouleversante d'humilité, si consciente de sa faute, de ce qu'elle était persuadée être une faute. Si convaincue de sa culpabilité, la pauvre qui n'avait rien fait de mal. Elle sanglotait, ma petite enfant. Oh, ses pleurs que je ne pourrai jamais n'avoir pas fait couler. Oh, ses petites mains désespérées où des taches bleues étaient apparues. Chérie, tu vois, je tâche de me racheter en avouant. Combien nous pouvons faire souffrir ceux qui nous aiment et quel affreux pouvoir de mal nous avons sur eux. Et comme nous faisons usage de ce pouvoir. Et pourquoi cette indigne colère? Peut-être parce que son accent étranger et ses fautes de français en téléphonant à ces crétins cultivés m'avaient gêné. Je ne les entendrai plus jamais, ses fautes de français et son accent étranger.

Comment mieux traduire cet amour de la mère, cette complicité entre la mère et son enfant ? 

Ainsi, peut-être, par cette scène photographiée il y a moins d'un mois dans une maternité :

Numériser0004 

 

 

 

Bonne fête à toutes les mamans,

 

Bernard

Publié dans poésie

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

dame Lepion 01/06/2010 16:15



C'est le plus beau de vos billets. Je n'ai pu hélas m'y retrouver qu'en certains aspects à cause d'une histoire personnelle chaotique, mais je ressens si fort -par procuration- ce que bien
des êtres ont pu vivre. Merci de ce moment bourré d'humanité. On devrait imposer sa lecture partout. Encore qu'imposer ne convient pas; faciliter, exposer, offrir, sûrement.



Bernard Bonnejean 02/06/2010 12:55



Paulette, vous êtes un amour.


Paulette, Paulette chérie, vos compliments sont-ils vraiment mérités ! oui, amplement mérités, mais pas par moi !


Ces textes, si beaux, si vivants, si porteurs de vie et d'espérance (vous le savez parce que je l'ai écrit) sont des extraits du Livre de ma mère d'Albert Cohen.


Vous avez raison : il faut que tous les jeunes hommes qui ont honte de leurs mamans le lisent !!


Paulette, vous êtes un amour.



Bernard Bonnejean 31/05/2010 00:03



A Monsieur Jack Lorillou,


Vous trouverez votre commentaire-question suivi de la réponse sur la page correspondante : C'était l'bon temps des chantiers de jeunesse


Merci