Au Freddie's Bar (suite 5)

Publié le par Bernard Bonnejean

 

 

 

La poésie sous curatelle

 

Sixième épisode : Jean Bon


Dans l’entrefaite, la porte mal huilée s’était mise à grincer pour laisser passer un individu louche, adipeux et chauve, de ces êtres dont on dit, pour se donner  bonne conscience passé le premier dégoût instinctif, qu’ils doivent sans doute gagner à être connus.  On le savait hypertendu et hypocondriaque des deux cœurs, celui de la circulation et celui du sentiment. On le disait coléreux sans colère, miséreux sans misère, rigoureux sans rigueur, valeureux sans valeur. Maintes fois on l’avait même pensé amoureux sans amour, par crainte de l’engagement, par une sorte de prédestination à l’anarchisme affectif, à l’isolement individualiste et égotiste, avec juste ce qu’il faut de moralité pour n’être pas pris au piège de la passion et des cérémonies nuptiales. Sa religiosité, réelle, ne trompait plus personne : dévotion et vertu d’obéissance ne servaient que de bouclier contre les malheurs du siècle et les corrections infligées par ses contemporains. Sa seule vraie qualité, sans doute, apprise dès son jeune âge, était une lucidité remarquable qui le rendait odieux à lui-même. 

 

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Tsé Tséï ne put réprimer un mouvement de recul à l’approche du nouveau venu. Il ne craignait rien tant que l’agent 666, le pervers pédophile vendu au Vatican et qui, écrivain, cachait l’indigence de sa pensée et de son style sous un verni stylistique fondé sur l’emploi désuet du subjonctif imparfait. Le fait est que le côtoyer constituait un réel danger, moins pour son intégrité physique que pour sa santé mentale. Sa méchanceté était telle que personne ne pouvait résister plus d’une heure à ses quolibets, ses jeux de mots passables, ses coups de langue vipérine impromptus et brutaux.

« Bonjour, Jean Bon, se contenta de marmonner Bordelieu feignant de se replonger dans des dossiers inexistants.

— Vous m’honoreriez à ne pas prononcer un patronyme qui vous écorche la bouche, Patron. Puis-je demander si notre cher ami Moumouche s’est donné la peine de passer le billet qu’il tient en main aux rayons X ? Non, évidemment ! Vous y auriez lu ceci, mot pour mot.

Le sinistre individu sortit de sa poche cette transcription qu’il avait griffonnée sur un papier maculé de taches de graisse du dernier sandwich américain engouffré au Mac-Do du coin :

 

« La fête battait son plein, Calcédoine s'approchât de lui. Elle comprenait les sentiments et les émotions de son roi et celui-ci reconnaissait son empathie. Il voulait que ses neufs muses les comprennent également. Le roi lui donnât l'ordre de leur expliquer... Calcé, comme la surnommait les autres, les réunit à l'écart de la fête, dans une clairière sous un cèdre. Le vent soufflait et l'orage s'annonçait... Le ciel se déchirât et, dans un coup de foudre, le diable apparut dans un chaos de lumière. Un brasier s'allumât et communiquât un grand spleen aux favorites... Dans une pirouette, le diable fût dans le cercle, au milieu d'elles, et commençât à essayer de les séduire.... Calcé s'interposât et se planta devant lui pour l'empêcher d'accéder aux huit autres…

 
Eh toi ! que veux tu !? Lui lança le diable. Lutter contre moi ? Pauvre folle si ton roi est devenu fou toi aussi. Il se prend pour un ange ! ah ah ah ah ah.... et toi pour une muse peut-être ? Je suis Bouddha alors.... ah ah ah ah ah.... Retourne dans ta forêt !
Je ne suis que le maillon évanescent de cette aventure...


Donc susceptible de disparaître ? Je peux offrir à ton roi un visa sans escale pour l'enfer. Pour toi... si tu refuses direction Prémontré qui est une commune française, située dans le département de l'Aisne et la région Picarde. C'est pas au diable que tu vas apprendre à placer ces quelques mots, je suis aussi à l'origine de l'encyclopédie et ton pseudo roi ne s'appelle pas Wiki...


Le roi suprême est notre meilleur avocat. Son indépendance est caricaturale...
Suprême ? Ouais... Caricaturale c'est sur... il manque de tout et moi, si tu veux, je peux tout te donner au lieu de végéter dans ce royaume perdu... Accepte mon invitation. Je ne suis pas un marlou, comme tu le penses. Mon essence diabolique a dépassé le sacre de ton roi qui en est resté à une histoire médiévale !!! Viens avec moi tu pourras te reposer devant ma cheminée, il y fait bien chaud, tu peux l'imaginer... J'accuse ton roi de faiblesse, son ivrognerie c'est moi qui l'ait installée... Et sa folie aussi.... ahahahaahahaha....


Non je vais juste m'évanouir dans un sommeil si profond que tu ne pourras m'y rejoindre... Et je vais te jouer un requiem pour ton cimetière...

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Calcé sombra devant le diable perplexe qui aussitôt se mit en catalepsie diabolique pour la rejoindre dans ces rêves abscons. Il voyait Calcé s’accorder sauvagement devant les feutres de ses boursouflures volcaniques. Dans les épaisseurs fumantes et striées, leurs coulées s’étaient enroulées jusqu’à retenir leurs glissements.
Ce n’était que la façade illuminée d’un univers obscur. Dans ses catacombes, les impulsions du diable continuaient d’entretenir une tache sur le linceul du roi. Le trou noir de ses nuits continuait d’ensevelir son esprit. Il n’y aurait pas d’issue brutale pour le réveiller. Un abysse se déployait à partir de son cœur en un immense réseau vasculaire. Calcé le savait et le voyait...


Le destin se confondait, un roi qui se débattait à chaque instant devant le diable qui l'assaillait à travers une muse qui essayait de le sauver... Elle utilisait la force de l'esprit pour créer des images insensées. A travers ses intériorités, elle se battait contre les alliés du diable, de noirs oiseaux maléfiques aux ailes translucides. Elle devait extraire «l’ange noir» qui habitait ce rêve.


Le diable sentait sa peur, mais elle ne se méfiait pas, elle savait : "Son ange herculéen viendrait à bout de cette chose". Elle entra dans une grotte obscure, les hauteurs étaient constellées de chauves-souris blanches. Plus elle avançait et plus elles devenaient multicolores. La voûte était devenue un arc en ciel d’ailes humides. Immédiatement elle vit l’alien qui se cachait dans l’obscurité. Il se dessinait en noir et blanc, une tache sur le dôme de ce rêve. Elle courut en agitant les bras… Une conjugaison de couleurs se mit à claquer des ailes. Ces couleurs ne se distinguaient pas, elles n’en formaient qu’une mais elle pouvait en percevoir chacune. Un arc en ciel de teintes éclaira les voûtes, les ailes flappérent, claquetèrent propulsant l’air comme un vent. Toutes s’enfuirent effrayées sauf une créature en noir et blanc… Elle envoyât un tourbillon vers les couleurs pour en capturer les odeurs… Leur expiration devint une tornade multicolore dans laquelle beaucoup se joignirent pour combattre le diable. Enfin il sortit de la grotte, comme une chrysalide gluante, extirpant ses ailes humides de mal et de fièvres malsaines. La lumière l’aveuglait, il résistait à la couleur mais il était submergé. Il se surprit à sourire. Calcé prit la main du roi. Leurs couleurs battaient de plus en plus fort, sacralisées dans leurs êtres. Ils avaient enfin trouvé l'issue... Ils volaient, si loin mais si prêt... Ils étaient devenus le sang de leur propre terre… Des flots de vie sanguine coulaient dans les rivières du rêve."

 

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Ce texte a été signé de la main d’un soi-disant écrivain hindou qui se prétend autodidacte (ce que je crois volontiers) et professeur de français. Or, quel professeur de français, fût-il autodidacte, se permettrait d’écrire ses passés simples de la 3ème personne du singulier en –ât ? Quel professeur de français, écrivain de surcroît, oserait commettre cette faute de ponctuation grave : « Eh toi ! que veux tu !? Lui lança le diable ». Sans compter ces "ahahahaahahaha" enfantins que l’on interdit aux élèves de collège. Et pourtant, Patron, cette première partie du texte a été attentivement corrigée depuis sa première mouture. Et j'ai la nette impression de l'avoir déjà lue, en partie, chez un certain Bonnejean dont on peut  reconnaître les tournures ! Il faut dire que certaines phrases originelles en étaient si incorrectes qu’elles étaient incompréhensibles. Il y a manifestement double tricherie : sur la personne et sur le manuscrit emprunté après la découverte du forfait. Facebook aura enregistré les deux versions, sans aucun doute. 

Mais vous remarquerez aisément un changement étrange dans la seconde partie. Le style devient tout à coup irréprochable comme par un miracle incompréhensible. Bizarrement, les passés simples sont parfaitement conjugués sauf un « envoyât » un peu fabriqué après coup, me semble-t-il et la ponctuation des parties dialoguées, monologuées et même pensées est devenue d’un académisme rigoureux.

Allons, Monsieur Bigot, n’ayez pas peur ! Vous avez cru à une supercherie, n’est-ce pas ? Il y avait deux auteurs et, en ce cas, la question était de savoir pourquoi l’usage d’un « écrivain de paille » ? Qu’avez-vous dit au patron du Freddie’s Bar, le tenancier de cet établissement presque entièrement féminin, le Kapomeister Hagar Legürü, le signataire unique du texte, quand vous vous êtes aperçu du subterfuge ?

— Je lui ai simplement demandé s’il ne se foutait pas de notre gueule. Il l’a très mal pris. Il m’a même fichu à la porte de son établissement, m’enjoignant de n’y plus remettre les pieds.

— Et pourtant, poursuivit Jean Bon, vous vous étiez enhardi et aviez eu le temps de faire la connaissance de quelques-unes de ces dames qui avaient fini par vous apprécier, n’est-ce pas ? Notamment une certaine limousine, Noiraude Arvenuë, qui vous convia à ne pas quitter l’endroit, arguant qu’elle appréciait votre présence au plus haut point.

— C’est tout à fait vrai, prononça clairement le pauvre homme mis en confiance ; à tel point que je crus bon de l’informer, une fois parti, que je trouvais les compliments de ces dames les unes envers les autres fort immérités et que je vous demandai, Monsieur Bon, de rédiger pour moi la lettre que j’allais communiquer à ma future complice. »

Ce fut la consternation ! Ainsi Bon et Bigot se connaissaient et avaient travaillé ensemble à saborder cette officine de sabotage de la culture française. C’est bien l’agent 666 qui avait écrit ce mot à l’Arvenuë, alias « la plumitive » à cause de sa manie de mettre des plumes partout. Voici le message rédigé par 666 et adressé par Bigot à la plumive, ancienne balayeuse aux Folies Bergères où elle avait commencé sa collection :


" Mais avouez que cette pluie de compliments pommadeux sur des "poésies" plus fadasses les unes que les autres dans une orchestration improvisée par un gourou à lunettes oriental(es) a quelque chose d'un vomitif-laxatif qui dessert (si j'ose dire) la poésie véritable. Pourquoi ne pas dire à un mauvais que c'est un mauvais ? Vous lui rendrez service. Il fera des efforts pour s'améliorer. Bizarrement, bobard et barbeau s'apparentent."

 

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Le fait est Monsieur le Commissaire que cette s… s'était empressée d'envoyer le "billet" destiné à la faire rire, uniquement elle, admiratrice en mal d'humour, prétendait-elle, au propriétaire du lieu. Jouant les vierges outrées, elle enjoignit, semble-t-il, ledit Kapomeister Hagar Legürü de publier la lettre privée au mépris de toutes les lois (art. 226-15 du Code pénal notamment). Ce délit, contre la loi et contre la morale, m’a valu une attaque orchestrée par l'épouse de Legürü, amie commune du P. Hugueux et de ma femme : Sœur Ĺąŵąč  Čţėąŵęŗţį, vestale en chef ».

Jean Bon tendit un dossier au Commissaire. Il contenait l’ensemble des conversations visant Bigot, en son absence, puisque chassé du Freddie’s Bar.

 

Suite au prochain numéro

 

« Les personnages et les situations de ce récit étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite. » — « Et mon [...], c’est du poulet ? »

 

© Bernard Bonnejean, 22 août 2010. Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction réservés pour tous pays, y compris l'URSS, la Chine populaire et le Finistère Nord.

Publié dans vie en société

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