Au Freddie's Bar (suite 4)

Publié le par Bernard Bonnejean

 

 

La poésie sous curatelle

 

Cinquième épisode : Mo/Maurine 


 

 

Pourtant, si ce bon paroissien de Saint-François-Xavier avait su lire dans les pensées, il n’aurait perçu aucune malignité dans la question bien anodine de Moumouche. Que ce charismatique n’ait suivi jusqu’au bout les conférences du professeur Harold Puthoff sur l’Extra-Sensory Perception, plus francisément parlant : la perception extra-sensorielle ! Il eût vite été convaincu qu’un être aussi médiocre, d’un quotient intellectuel plus que moyen, peut se voir doté d’un pouvoir réel, bien utile chez les fonctionnaires de police : la lecture des pensées. Et le fait est que Tsé Tséï eût été bien démuni si on lui avait demandé de  lire autre chose que les idées d’autrui.

 

 

 

 

Le  lecteur averti s’étonnera sans doute qu’on attache quelque importance à de telles fadaises. Certes, le National Research Council avait d’abord conclu à l’inexistence d’une vision à distance. L’Eglise catholique, toujours très prudente, se méfiait aussi de ces théories, sans oser les dénoncer. N'avait-on pas dit, dans certains milieux, que nombre de prélats consultaient en secret le père Hugueux, archiprêtre et chanoine honoraire, sorti premier du grand séminaire d'Ecône, un spécialiste en théologie "à l'ancienne" ? Le fait est que le bon père, pourtant intégriste dont l'intégrité avait parfois été mise en doute, avait su tirer d'affaire le père Le Père IljÕn, Marcel, missionnaire chinois, (prononcer /on/ au sud du 17ème parallèle et /œn/ au nord).   

 

Marie Bernarde de Sainte-Honorine, catéchiste des enfants des écoles chrétiennes du quartier Saint-Sulpice, connaissait bien les talents du père Hugueux. Elle réussit à convaincre la future Madame Bigot, alors la très virginale Maurine-Yvonne Le Plouc de Sainte-Pérose, que la religion ne pouvait se montrer hostile à la parapsychologie. Elle défendait, s’appuyant sur des confidences du Saint-Esprit, du moins le croyait-elle, que la mystagogie des premiers chrétiens s’apparentait à une forme supérieure et sacrée de la télépathie.

 

« La preuve », argumentait la bonne dame qui aujourd’hui exerce aux Lilas sous le nom d’Irma Montretout (voyante numérologue) pour arrondir sa maigre retraite, « l’Esprit-Saint descendu sous forme de langues de feu sur les apôtres me donne, à moi aussi, chaque jour, des instructions précises dont je fais profiter mes clients ». De méchantes gens de l’avenue Gambetta ont tenté de discréditer Bernarde-Irma, avançant que ses « dons » spirituels, loin d'être donnés, n’avaient été gratuits que lorsqu’elle avait dû faire un stage prolongé à Sainte-Anne. Rien n’y fait. Non seulement elle tient pignon sur rue, mais elle reçoit certaines personnalités politiques pas toutes versées, dit-on, dans un catholicisme de souche…

 

 

Tsé-Tséï, conscient d’avoir trouvé un bon moyen de se rendre intéressant aux yeux de son supérieur hiérarchique, redemanda avec insistance :

« Quel est le prénom de Madame Bigot ? Je ne vois pas en quoi cette question vous dérange, t’sais ».

Le pauvre Désiré prit sur lui pour rassembler le peu de forces qui lui restaient et balbutia :

« Maurine-Yvonne…

 Maurine, Patron, m-a-u ou m-o !! Vous me comprenez ? Que dit la deuxième phrase du billet codé ?  « Les mots maux sont ténébreux mais mon cœur est léger, grâce à toi ». C’est clair, t’sais. »

 

Le Divisionnaire n’osa pas interroger davantage son subordonné pour ne pas avoir à lui laisser deviner son incompréhension totale. Il essaya de retrouver l’air terrifiant de ses premières années d’inspecteur et, scrutant le visage défait de sa nouvelle victime, il trouva le courage de lui demander, froidement :

« Expliquez-vous, Bigot. Ne nous obligez pas à vous y contraindre ! »

Voici l’histoire de Mo(au)rine-Yvonne Le Plouc de Sainte-Pérose, telle qu’elle est consignée dans les tiroirs secrets du bureau 212, d'après le témoignage de son mari.

 

 

Le sultan Omar Pacha Ben Pacha avait vingt filles. Il en chérissait particulière une, la plus belle, la plus aimable, la plus intelligente de sa progéniture féminine. Grand coursier des mers devant l’Eternel, il se trouva un jour aux alentours des Sept-Îles. En ce temps de paix, il demanda asile au seigneur du pays. C’était en la fête de l’Assomption et le sultan fut invité aux festivités. Il fut à ce point conquis par l’accueil reçu et l’obligeance de son hôte, qu’il proposa sa tendre fille, Maurine, en séjour linguistique pour l’année d’après.

 

C’est ainsi qu’en l’an 1358, la jeune sultane Maurine Pacha Ben Pacha arriva en un lieu qui devait plus tard être connu sous le nom de La Clarté en Perros-Guirec.

 

Cependant, le vieux seigneur était mort et son jeune fils lui avait succédé. Les festivités en l’honneur de la Sainte-Vierge ne manquèrent ni de faste ni de dévotion. Mais, à la fin de la cérémonie, Aymeric, le nouveau comte, voulut bouleverser la tradition : les musulmans et autres païens de passage seraient invités comme les autres à partager le banquet qui clôturerait la fête. Mieux : il demanda à la jeune sultane si elle voulait bien faire le service. En cette époque reculée, la noblesse, de quelque nationalité qu’elle fût, savait respecter les paroles du Christ et du Coran où il est demandé que dans les circonstances exceptionnelles, le riche et le puissant s’abaissent à devenir les serviteurs du pauvre et du faible.

 

Maurine, en bonne musulmane, s’exécuta sans se faire prier. Toutes et tous n’eurent qu’à se féliciter de son charmant sourire.

 

Alors que le banquet s’achevait, entra un étranger qui se rendit immédiatement à la table où l’on servait à boire. Il se présenta à la veuve du seigneur défunt qui répondit à son humble demande :

 

« Désolé, mais le festin est réservé aux porteurs de bannières et aux organisateurs de la fête. Revenez l’an prochain. Portez une bannière et vous aurez à boire ! »

 

 

 

L’étranger s’en fut et on ne le revit jamais.

 

Le sultan, furieux que sa fille se soit rendue complice d’une telle forfaiture, la laissa à un hobereau breton, le seigneur le plus indigent que la terre d'Armor ait porté. Depuis, toutes les filles de la descendance du couple maudit reçoivent le prénom de Maurine, ou Morine, en souvenir de l’Assomption 1358 où, dit-on,  le Christ a été rejeté de la table d’hôte par une fausse chrétienne qui plaçait la loi avant la charité. Bigot dut avouer que s'il avait su cette douloureuse histoire, il n'aurait jamais épousé Mo/Maurine Le Plouc de Sainte-Pérose, dont le prénom dénonçait la tare héréditaire.

 

« Vous comprenez maintenant, Monsieur le Commissaire, pourquoi je ne voulais pas prononcer le nom de mon épouse, par crainte qu’on ne sache l’origine du teint de son visage et l'acte ignominieux dont ses aïeux se sont rendus coupables ».

 

 

Suite au prochain numéro

 

« Les personnages et les situations de ce récit étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite. » — « Et mon [...], c’est du poulet ? »

 

© Bernard Bonnejean, 16 août 2010. Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction réservés pour tous pays, y compris l'URSS, la Chine populaire et le Finistère Nord.

 

  

 

Publié dans vie en société

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