À mon ami, le Rom de Drancy

Publié le par Bernard Bonnejean

 

 

« La rumeur est la fumée du bruit »,

 

disait Victor Hugo. Et il en connaissait un rayon sur le sujet, le Misérable. Le pire est que sa mauvaise réputation le poursuit aujourd'hui jusque sur Internet.

 

 

 

Quel rapport ? Vous verrez plus tard

et vous y reviendrez.

 

Un nommé Stéphane Arlen, que je n'ai pas l'honneur de connaître, écrivit un article contre Frédéric Mitterrand, l'accusant de s'être offert quelques relations sexuelles tarifées en Thailande, interdites dans le pays où il a été nommé ministre. Un contributeur, bien renseigné, prit sa défense en ces termes :


« Mais pendant que vous y êtes vous pouvez aussi demander que Victor Hugo qui était un obsédé sexuel soit retiré du panthéon... Surtout que Victor Hugo qui baisait quotidiennement tout ce qui bouge a fait me semble t il de l’exhibitionnisme dans un parc fréquenté d’ailleurs apparemment par des gosses... etc etc... les rapports de police témoignent ».


Très curieux de nature, j'aimerais qu'on me montre, un jour, ces rapports de police témoins. Il est tout de même regrettable que les chercheurs hugoliens ne les aient pas publiés, mais sans doute mûs par leur hugolâtrie, cherchent-ils à protéger l'incestueux papa. Certains iront même jusqu'à soutenir mordicus, sous la foi du serment, qu'ainsi s'expliquent, sans erreur possible, les vers fameux de l'Art d'être grand-père :

 

                        J'ai tant vu la laideur que notre beauté montre,
                         Dans notre bien le mal, dans notre vrai le faux,
                         Et le néant passant sous nos arcs triomphaux,
                        J'ai tant vu ce qui mord, ce qui fuit, ce qui ploie
                        Que, vieux, faible et vaincu, j'ai désormais pour joie
                        De rêver immobile en quelque sombre lieu ;
                        Là, saignant, je médite ; et, lors même qu'un dieu
                        M'offrirait pour rentrer dans les villes la gloire,
                        La jeunesse, l'amour, la force, la victoire,
                       Je trouve bon d'avoir un trou dans les forêts,
                       Car je ne sais pas trop si je consentirais.

 

http://static.blogstorage.hi-pi.com/photos/ninamyers.blogspace.fr/images/mn/1241582299/L-art-d-etre-grand-pere-Victor-Hugo-publie-en-1877.jpg 

 

Ainsi, Moïra Sauvage, dans un article critique de 2002, nous ressasse des vérités troublantes et serinées. Certes, le grand Hugo dont quelques centaines de milliers de Français suivirent la dépouille en 1885 a-t-il été poète, dramaturge, romancier, député, académicien, défenseur des libertés,  condamné à dix-neuf ans d'exil de 1851 à 1870, précurseur des idées de justice internationale, opposé à la peine de mort, défenseur de l'idée européenne. Cependant, ce fils de général comte d'empire, n'aimait que sa mère catholique et possessive, trop aimée par ses fils. Et ceci explique cela. Le grand homme fut, avant tout, un affreux cochon ! Moïra Sauvage, qui tint la chandelle a posteriori, raconte, dans l'intérêt de la science, qu'il honora neuf fois sa femme Adèle lors de sa nuit de noces ; qu'il s'unit avec une actrice Juliette Drouet sans que ses deux amantes ne lui suffisent ;  qu'en 1845, Paris l'honorera d'un scandale car il aura détroussé la femme d'un peintre ; qu'il est resté vert jusqu'à l'âge de 83 ans comme il l'écrit lui-même à mots couverts dans un carnet secret (sic !). D'ailleurs, la preuve évidente que ces révélations sont parfaitement authentiques, c'est que la vitalité du vieux cochon n'est pas sans rappeler celle d'autres "puissants créateurs" : Alexandre Dumas et Georges Simenon.

 

 

 

Eh oui, père Hugo ! Vous avez trop enfumé votre glorieux parcours de jupons et de dentelles et il en restera toujours un ou une pour en ressusciter le bruit. Et les professeurs de lettres hésiteront devant une certaine droite à faire apprendre par coeur certains de vos vers, conscients que leur progéniture risque d'être à tout jamais gâtée par des moeurs que réprouvent la morale religieuse et la loi républicaine. 

C'est qu'elle est forte aussi, la République, quand ça l'arrange pour nous fourrer des histoires dans la tête.

Nous étions attablés tous les trois à la terrasse d'un café de Drancy à siroter quelques nectars ad hoc. La chaleur était telle en ce mois d'août que nous rêvions des sources de nos provinces et des pluies fécondantes dont nous ne tarderons pas à nous plaindre lorsqu'elles arriveront en rangs serrés pour nous fouetter le dos. Les deux dames qui m'accompagnaient discutaient très sérieusement des qualités comparées de la Seine-Saint-Denis et de la Mayenne. Quant à moi, je me retirai, comme d'habitude, au fond de ma conscience, me faisant peur à m'imaginer dans un wagon à bestiaux en route pour un camp polonais. C'est que j'ai une telle capacité d'adhésion aux lieux et aux gens qu'il m'arrive, sans le chercher, à penser et à vivre leur expérience.

 

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Le wagon de Drancy

 

Perdu dans mes pensées, je ne t'ai pas entendu venir. Et, lorsque tu t'es penché vers moi, j'ai sursauté. Tu n'étais pas habillé en haillons et ton sourire avait plutôt l'air engageant. En outre, tu sentais une eau de toilette à la fois discrète et agréable, ce qui tendait à prouver, pour peu que j'eusse le temps d'y réfléchir, que tu disposais d'un équipement assez acceptable, convenant aux besoins d'une toilette appropriée. Voyant que tu m'avais surpris, tu te confondis en excuses. Du moins je le suppose, car je n'ai pas compris un traître mot de ce que tu m'as dit. Seuls le ton, la gestuelle et le fameux sourire me prouvaient que tu ne m'étais pas ennemi.

Tu m'as alors invité à jeter un regard sur mes deux compagnes. J'ai très bien compris où tu voulais en venir : tu portais à la main un beau bouquet de roses que tu leur aurais offert contre argent comptant.

Seulement, voilà, mon ami : à la couleur de ta peau, à ton accent, à ton air malin mon cerveau a pris, plus vite que moi, immédiatement conscience d'un détail qui m'avait échappé : tu étais Rom ! Et, calendrier oblige, de la même façon qu'il y avait eu l'année de la femme, l'année de la jupe, l'année de la biodiversité, l'année de la Russie, l'année de tous les dangers, le gouvernement français avait décidé d'instituer l'année des Roms.

Evidemment que je ne suis pas raciste ! Evidemment que je n'aurais même pas idée de le devenir ! Evidemment que je me bats avec tous ceux qui le sont ! Mais un Rom qui vend des fleurs à Drancy, tout de même !... Alors, poliment, mais fermement, un peu aidé par les yeux tourmentés de ces dames, je t'ai envoyé sur tes roses et tu es parti ni plus ni moins penaud qu'avant. 

L'histoire ne finit malheureusement pas là. Pour me proposer ton butin, il avait bien fallu que tu te penches, n'est-ce pas ? Un réflexe, un réflexe absurde, idiot, un réflexe de bourgeois que je m'interdis de paraître m'a fait porter la main à la poche de ma chemisette qui contient tout ce que le monde contemporain nous oblige à trimbaler pour prouver notre existence. Rien ! La poche était vide de tout son contenu.

Alors il m'est venu une idée géniale. Prévenir les flics ? Pas question ! Un vieux reste de philosophie de pavés ! Et puis, entre nous, s'il leur fallait courir après tous les voleurs de Seine-Saint-Denis, pickpockets, voleurs à la tire, voleurs à la roulotte, etc., ils passeraient leur temps à ça. Trouver le commissariat le plus proche, prouver son identité sans papiers pour la prouver (!), se faire taper le dépôt de plainte par un fonctionnaire qui ne sait taper qu'avec un doigt et qui vous demande votre aide dès que vous avez mentionné votre profession (prof = emmerdeur + orthographe et style), et en banlieue par-dessus le marché...

C'était quoi, l'idée géniale ? Courir après mon voleur avec mon appareil photo, lui demander de prendre la pose, mine de rien, et, une fois rentré, le faire chanter sur mon blog dans le genre : « Regarde comme t'es beau ! Le monde entier saura maintenant qui tu es, si tu ne me rends pas ce que tu m'as pris ». Sitôt dit, sitôt fait ! Voilà mon Rom rattrapé dans un bistro à quelques centaines de mètres et mis en boîte :

 


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Mon Rom de Drancy
 

Pas bête, hein ? Style western : « WANTED Rom de banlieue ! Dead or alive ! » Sauf que...

Sauf que, en rentrant le soir, je retrouve le contenu de la poche sur la table de la salle à manger et que j'ai honte, vraiment honte !

Alors, mon ami rom, je te prie de me pardonner. Je suis allé me recueillir près du mémorial de Drancy, qui rappelle les camps où les nazis, aidés en France par la police de Vichy, ont exterminé près de 200 000 Zigeuner non aryens dans le cadre de la Porrajmos, qui signifie littéralement « dévoration ».

 

Monument-de-Drancy.JPG

Monument de Drancy


Si quelqu'un pouvait te reconnaître, j'aimerais que tu saches que la prochaine fois que je te rencontrerai, je t'achèterai tes roses et que je les déposerai au pied du monument de Drancy.

 

Un gadjé qui implore ton pardon,

Bernard

  

 

Publié dans culture humaniste

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Alice 02/09/2010 14:22



Mon Dieu, comme c'est beau et émouvant.


Bravo, vraiment. Vous m'avez touchée.


 



Bernard Bonnejean 02/09/2010 21:52



Chère Alice,


Vous ne serez jamais aussi touchée que j'ai pu l'être quand j'ai vu ma carte de crédit, de sécurité sociale, d'identité etc. dans la salle à manger où je les avais mises avant de partir.


J'aimerais vraiment que l'on retrouve "mon" Rom, surtout aujourd'hui que j'apprends que ceux de Bobigny, pas si loin de Drancy, sont l'objet de la persécution de l'extrême-droite qui nous
gouverne.


Luttons ensemble contre ces nazillons insignifiants qui disparaîtront à jamais dans les poubelles de l'histoire.