A mes Valentines

Publié le par Bernard Bonnejean

 

« L'amour est aveugle »,

 

affirme le dicton et ce n'est pas Valentin Haüy qui m'aurait contredit. Valentin Haüy, vous ne connaissez pas ? Attendez ! Je vais faire comme tout le monde : je vais laïciser la Saint-Valentin par l'opération d'une substitution au profit de quelqu'un qui en vaut vraiment la peine.

Ce fils de tisserands, né le 13 novembre 1745 à Saint-Just-en-Chaussée (Oise-Picardie-≈5500 h.) et mort le 19 mars 1822 à Paris, était un fin lettré qui connaissait une dizaine de langues sans compter le grec, le latin et l'hébreu. Fort de son expérience de professeur au Bureau académique d'écriture, admirateur de l'abbé de l'Épée, bienfaiteur des sourds-muets, il fonda l'Institut national des jeunes aveugles. Moins connu que Louis Braille, il fut pourtant l'inventeur d'une écriture en relief qui connut un certain succès près de l'Académie des sciences. Son but principal était d'instruire ses pensionnaires non et mal-voyants, de leur apprendre un métier manuel. Ses efforts furent encouragés par les révolutionnaires qui prirent l'institution en charge. En revanche, Bonaparte n'aimait guère le « terroriste » qui fut contraint à la démission en 1802.  

Depuis 1844, une association portant le nom du bienfaiteur est installée boulevard des Invalides. Fondée par Maurice de la Sizerane (1857-1924), l'association Valentin-Haüy est entièrement constituée de bénévoles, voyants et déficients visuels en nombre à peu près égal.

Vous ne croyez pas qu'en cette fête de l'amour et de l'amitié ce Valentin-là mérite autant d'être honoré que l'autre ?

 

Statue_de_Valentin_Hauy.jpg

Permettez-moi, Mesdames, de poursuivre ma campagne personnelle de laïcité, en vous offrant, le plus simplement du monde, deux poèmes de deux grands amoureux de talent. Je ne les commenterai ni l'un ni l'autre. On ne laisse pas les étiquettes sur les cadeaux...

 

Saint-Valentin-carte-de-1910.jpg

ANDRÉ BRETON


Ma femme à la chevelure de feu de bois

Aux pensées d’éclairs de chaleur

À la taille de sablier

Ma femme à la taille de loutre entre les dents du tigre

Ma femme à la bouche de cocarde et de bouquet d'étoiles de dernière grandeur

Aux dents d'empreintes de souris blanche sur la terre blanche

À la langue d'ambre et de verre frottés

Ma femme à la langue d'hostie poignardée

À la langue de poupée qui ouvre et ferme les yeux

À la langue de pierre incroyable

Ma femme aux cils de bâtons d'écriture d'enfant

Aux sourcils de bord de nid d'hirondelle

Ma femme aux tempes d'ardoise de toit de serre

Et de buée aux vitres

Ma femme aux épaules de champagne

Et de fontaine à têtes de dauphins sous la glace

Ma femme aux poignets d'allumettes

Ma femme aux doigts de hasard et d'as de cœur

Aux doigts de foin coupé

Ma femme aux aisselles de martre et de fênes.

De nuit de la Saint-Jean

De troène et de nid de scalares

Aux bras d’écume de mer et d’écluse

Et de mélange du blé et du moulin 

Ma femme aux jambes de fusée

Aux mouvements d'horlogerie et de désespoir

Ma femme aux mollets de moelle de sureau

Ma femme aux pieds d'initiales

Aux pieds de trousseaux de clés aux pieds de calfats qui boivent

Ma femme au cou d'orge imperlé

Ma femme à la gorge de Val d'or

Du rendez-vous dans le lit même du torrent

Aux seins de nuit

Ma femme aux seins de taupinière marine

Ma femme aux seins de creuset du rubis

Aux seins de spectre de la rose sous la rosée

Ma femme au ventre de dépliement d'éventail des jours

Au ventre de griffe géante

Ma femme au dos d'oiseau qui fuit vertical

Au dos de vif-argent

Au dos de lumière

À la nuque de pierre roulée et de craie mouillée

Et de chute d'un verre dans lequel on vient de boire

Ma femme aux hanches de nacelle

Aux hanches de lustre et de pennes de flèche

Et de tiges de plumes de paon blanc

De balance insensible

Ma femme aux fesses de grès et d'amiante

Ma femme aux fesses de dos de cygne

Ma femme aux fesses de printemps

Au sexe de glaïeul

Ma femme au sexe de placer et d'ornithorynque

Ma femme au sexe d'algue et de bonbons anciens

Ma femme au sexe de miroir

Ma femme aux yeux pleins de larmes

Aux yeux de panoplie violette et d'aiguille aimantée

Ma femme aux yeux de savane

Aux yeux d'eau pour boire en prison

Ma femme aux yeux de bois toujours sous la hache

Aux yeux de niveau d'eau de niveau d'air de terre et de feu.

Poèmes, éd. Gallimard.)

 

 

LOUIS ARAGON

 

Quand tu dors dans mes bras je peux longuement caresser ton âme

Ainsi tu ne m'as pas quitté je t'ai retenue ô ma femme

Si légère à mes bras fermés qui dors dans ton souffle léger

Tu ne m'as pas quitté pour un songe tu n'y as pas songéCarte-de-Saint-Valentin.jpg

Si légère que je craignais que le moindre souffle t'emporte

Et que je fermais bien mes bras de peur que ton âme n'en sorte

Tu ne m'as pas quitté mon âme et mes bras ô ma bien-aimée

Sont demeurés autour de toi fermés comme un anneau fermé

Comme tu es légère légère en ton sommeil puéril

Abandonnée et confiante abandonnée à tes périls

O léger souffle de ma vie ô douce à veiller cœur sans bruit

Émerveillé que je te garde et te regarde dans la nuit

Je vois venir avec lenteur au plafond la raie coutumière

Le doigt de l'aube sur sa bouche avant la musique ramière

Pâle blanche comme les draps encore obscurs où nous bougeons

Qui fend peu à peu les rideaux du roucoulement des pigeons

Il vient du dehors dans la chambre un chambard de choses humaines

Le clair claquement d'un volet Le jour qui reprend son domaine

Des pas d'asphalte Un enrouement brutal de la rue et des roues

Des freins des voix un brimbalement de poubelles qui s'ébrouent

Puis tout s'étire et s'étouffe et s'éteint sauf quelqu'un là qui tousse

Il ne se passe rien pour nous que ce qui se passe pour tous

On se partage le malheur comme une sorte de tribut

Mais notre bonheur est un vin que tout le monde n'a pas bu

Le bonheur je n'ai jamais pu me faire à son accoutumance

Je tremble pour lui tous les jours à cette heure où le jour commence

Ce jour sans toi jusqu'à présent qu'on ne peut dire commencé

Ce jour désert d'avant le jour comme un rêve avant la pensée

Et que ce soit le jour suivant ce n'est après tout qu'on détail

Si l'amour chaque jour grandit c'est au côté comme une entaille

Et qu'est-ce que c'est que l'amour qui n'en est qu'au commencement

Quand on a tout le temps de voir tes yeux s'ouvrir immensément

L'avare jusqu'au bout dans ses bras entend serrer son trésor

Il ne peut pas imaginer autre dénouement à son sort

Comme lui je vois clairement le visage de mon destin

O mon or entre mes bras dans la blancheur du dernier matin

Heureux celui qui s'endort dans l'accomplissement de son vice

Je ferai de ma mort mon chef-d’œuvre un chef-d’œuvre d'avarice

J'entrerai dans la nuit comme un homme en plein émerveillement

Et qu'on ne vienne pas dire après que je n'ai pas su comment

lI ne s'est pas vu partir Ma vie est une maison de verre

Et je ferai la mort comme j'ai fait l'amour les yeux ouverts

Ah ce n'est pas d'hier que je la vois venir à mes devants

Je veux la voir et de mes derniers doigts toucher ton bras vivant

Comme celui qui n'a que la force d'arriver à la cime

Prouve ses derniers pas dans ses genoux et roule dans l'abîme

Et si ce n'est pour aucun dieu que ce devoir est accompli

Il n'en a pas moins atteint cette cime où son cœur s'abolit

C’est alors seulement que pour toi qui me verras la première

Pour toi je fermerai paisiblement mes yeux à la lumière

Ce sera l'un de ces matins où je dors plus longtemps que toi

Tu m'attendras comme tu fais souvent quand mon sommeil s'obstine

Et des volets viendront danser sur les murs et dans ta rétine

Les points d'or d'un jour commencé qui déjà caresse les toits

Tu m'attendras comme parfois quand je traîne au fond de mes brumes

Légèrement tu bougeras ta tête dans les oreillers

Tu tourneras la radio dont l'œil vert lentement s'allume

Tu la feras jouer tout bas afin de ne pas m'éveiller

Et me laissant à mon désert tu écouteras la musique

Jusqu'à ce que parle quelqu'un qui rit se perd et se reprend

À tâtons ta main cherche ailleurs un autre ombrage murmurant

Une raison de demeurer dans l'inconscience physique

Puis l'impatience te vient de ce temps qui n'en finit plus

Et tu m'en veux de tarder tant avec toi de tourner la page

D'un roman qu'inégalement ensemble au lit nous aurions lu

D'indéfiniment m'arrêter à contempler la même image

Cela m'arrive à moi aussi de rester au bord des pensées

Comme une coupe à déborder de chagrin d'ombre et de rumeurs

Comme une mer à la jetée indifférente qui se meurt

J'imagine très bien sur toi le poids de cette nuit passée

Tous les songes accumulés Le sang qui bat dans les oreilles

Le ciel au-dehors blanc et bleu les balcons baignés de soleil

Et l'autre sans rien partager plus qu'une pierre au fond de l’eau

Dans le grondement de la rue et le bruit pressé des voitures

Peut-être que s'il renonçait à cette solitude obscure

Qu'il ouvrait les yeux tout serait comme avant possible à nouveau

Mais je n'ouvrirai pas les yeux J'aurai ce visage immobile

Que je m'ignore et ne pourrais que d'après toi réinventer

D'après cette aube de ton front et cette bouche à mon côté

Et les pavots baissés sur le regard la soie grège des cils

J'aurai ce visage inconnu qu'il ne me fut donné jamais

Ni dans l'eau ni dans les miroirs de reconnaître pour moi-même

J’aurai ce visage à toi seule un visage fait pour qui j’aime

J’aurai ce visage secret fait pour la vie où je l’aimais.

 Elsa, éd. Gallimard.)

 

 

A très bientôt, sur notre banc habituel... 

Bernard

 

Publié dans poésie

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