Trois jours en terre nagy-bocsonne, épilogue

Publié le par Bernard Bonnejean

ou les tribulations d'un Français en France

Chers Abonnés,
et autres fidèles lecteurs, point n'est besoin de vous ressasser ce que vous apprîtes dans ce feuilleton autobiographique des jeudi 20 août, mardi 25 août et mercredi 26 août.
Souvenez-vous : sur la route de vacances pèlerines, nous nous trouvâmes dans la situation de Samaritains en goguette, pressés par les circonstances plus que par une bravoure naturelle de porter secours à des religieuses bousculées dans l'herbe fraîche par un conducteur de tracteur attelé d'une remorque renversante. Je puis aujourd'hui sourire de ce qui pût être tragique, mais qui ne fut finalement que dramatique. Les deux religieuses se portent assez bien. Marie-Françoise m'inquiète davantage mais je vais d'abord m'informer de son état de santé réel avant de lancer des nouvelles alarmantes.


Quoi ? Elles sont pas belles mes religieuses ? Jamais contents ces gens-là !

Nous voici donc partis, Momo et moi, sur la piste de mes lunettes. Connaissez-vous Dinan ? Pourquoi Dinan ? Parce que la petite gendarmette au grand révolver m'a conseillé, après enquête dominicale, d'aller à l'hôpital de cette bourgade bretonne, où les blessés auraient pu se voir confier les bésicles en question par pompiers ou gendarmerie nationale.

Imaginez ! Myope, presbyte, astigmate, opéré de la cataracte et sans lunettes depuis deux jours. Des kilomètres de voiture, chaussé, sous un ciel plombé, d'un appareillage de starlette cannoise... Je me présente à la réception -- accueil n'est pas le mot qui convient -- du CHR, comme on dit aujourd'hui, avec des yeux de vieil hibou obsédé.




Voici le début de la "conversation" :

"Bonjour Mesdames, (elles n'étaient pas trop de deux, les bougresses). Puis-je vous demander de m'aider, bien que je sache la mission impossible".

Cette manie des grandes phrases chez les littérateurs !... Les voilà pliées en deux. La plus âgée, se croyant probablement protégée par l'outrage des ans, trouve tout de même assez de souffle pour me sortir :

"C'est exactement ce qu'on se disait."
 
Je crus bon de refroidir l'atmosphère, en leur contant sur un ton glacial et glaçant mes aventures héroïques, n'y ajoutant qu'un peu de pathos pour attiser leur honte. La plus jeune fuit les lieux pour cacher son restant de fou-rire tandis que la vieille ruine ménopausée (je la tiens, ma vengeance !!) me prie, sans plus rire du tout, d'aller voir aux urgences. Et là, deux autres commises à l'accueil public, me font le même cirque : sourire goguenard, pouffée réprimée, etc. Je n'ai plus qu'à m'en aller, furieux, sans mes lunettes et sans dire au revoir. Je n'ai même pas le loisir de claquer la porte derrière moi : l'ouverture/fermeture en est automatique.

 


Je propose à Momo de faire nos courses dans le centre de cette ville maudite. Son sixième sens lui ayant dicté une passivité prudente, après avoir viré et viré à travers un patelin où, quoi que vous fassiez, vous vous retrouvez sur le même parking, je trouve enfin une place, payante bien entendu. Dans mon esprit, je venais me changer les idées. J'entrai donc, vaillant, dans le supermarché du coin, l'esprit encore encombré de moqueries féminines. Au détour de deux rayons parallèles, perpendiculaires à la boucherie, j'entends le même rire, mais cette fois agrémenté d'un commentaire. Je me retourne et je vois une jeune maman goguenarde, accompagnée de son mari et de quelques amis. Elle me lance à la cantonade :

"Touriste ! Touriste ! Touriste ! Hein ! que vous êtes un touriste !!"

Alors j'ai compris : sans lunette, j'avais l'air ahuri d'un chat huant sorti d'une sieste prolongée ; avec mes lunettes de soleil, d'un affreux touriste américain venu manger le pain des Dinanais. Nous avons fui la ville plus que nous ne l'avons quittée : sans mes lunettes.

 



Quelque trois jours après, je reçus un premier appel de la gendarmerie des Côtes d'Armor, me prévenant très poliment que je serai bientôt convoqué par le Commissariat de Laval. Puis, moins de trois heures après, un second coup de fil du même m'invitant toujours aussi poliment à aller témoigner chez lui dans les Côtes d'Armor. Question de juridiction : Mayennais des Pays de Loire, je ne pouvais prétendre témoigner dans mon département, pas breton. J'en profitais pour lui dire que je n'avais pas retrouvé mes lunettes à Dinan, sans entrer dans les détails. Et voilà notre chef qui m'annonce : "Forcément, les soeurs ont été hospitalisées à Saint-Brieuc !!!"

 


Bourvil.la tactique du gendarme_
envoyé par sergeievitch.



J'aimerais finir là-dessus, mais le sort s'acharnant, la chute est à venir. Je me rendis donc, deux ou trois jours après, dans la coquette cité où est sise la gendarmerie nationale du chef. Et au cours du voyage, croyez-moi si vous voulez, soit dans la salle d'attente des hommes bleus, soit dans les petits bistrots de rencontre, soit chez les soeurs de Plénée-Jugon, mes victimes que j'ai visitées, soit en un autre lieu breton que j'ignore, je vous le donne en mille :

J'AI PAUME MON TROUSSEAU DE CLEFS

Mais j'ai de belles lunettes toutes neuves, pour la peine. Et vive la vie, avec ou sans le petit Nicolas !

A bientôt les Amis,


Bernard Bonnejean





Publié dans vie en société

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