Trois jours en terre nagy-bocsonne, chapitre 3

Publié le par Bernard Bonnejean


ou les tribulations d'un Français en France

Peut-on trouver pire importun que l'individu à la recherche de ses lunettes ? Il fouille tout haut dans sa mémoire à qui il semble s'adresser comme à un autre lui-même, tourne dans tous les sens sans aucun ordre ni méthode. D'ailleurs le voudrait-il qu'il ne le pourrait pas, puisqu'il n'a pas ses lunettes... Il s'en veut de les avoir égarées, puis las de ce mea culpa entêtant, il finit par retourner son amertume contre son entourage qui aurait pu faire attention, aurait pu lui signaler qu'il allait les perdre, aurait pu ne s'occuper que de ses lunettes puisque lui pendant ce temps avait vraiment autre chose à faire, aurait pu lui dire qu'il avait sur le nez des lunettes de soleil à la place de ses lunettes de vue, pourrait tout de même mettre un peu plus d'entrain et de gaieté à chercher ses lunettes, pourrait arrêter de ronchonner sans raison alors que c'est lui le plus gêné, tout de même...



Puis on finit par lui faire deviner où il les a laissées, ses lunettes. Dans la voiture ? Impossible ! A l'entendre c'est tout juste s'il n'a pas déposé le moteur au cas où ? Dans la poche de ton veston ou de ton pantalon ? Là, c'est la goutte d'eau, la chose à ne pas dire. On le croit assez bête pour avoir placé ses lunettes dans cet endroit si classique qu'il a eu la priorité de la fouille !! Et si c'était lors de l'accident ?? Mon Dieu, mais c'est bien sûr !! Pas grave, alors, il suffira de téléphoner demain à qui de droit. Tout de même ennuyeux d'assister aux offices de la veillée du 15 août avec des lunettes de soleil. Il me semble que l'archevêque me regarde d'un air qui en dit long. Du genre : s'il n'est pas aveugle, c'est qu'il a très mal aux yeux. Ou alors, il vient incognito. Ou alors... Au moment du tantat, le grand feu qu'on allume sur le tertre la veille de l'Assomption, c'est à peine si je vois la foule rassemblée autour de Mgr Gilson. Une décision s'impose : mieux vaut pas de lunettes que des lunettes qui font obstacle à la vue.



Sauf qu'il y a sept kilomètres du Tertre de la Clarté à l'hôtel, en pleine nuit campagnarde et que je suis le seul à savoir conduire. Ils furent très longs ces quelque sept petits kilomètres. A côté de moi, régnait un silence de mort, ou plutôt de condamnée à mort, coupé parfois de soupirs profonds qui en disaient long sur un état d'esprit gagné par la terreur. Et l'autre idiot du GPS qui me disait des âneries : "Tournez à gauche ! -- Imbécile, que je lui répondais, à gauche il n'y a pas de route !!!" Mais lui, imperturbable, comme à un enfant qui n'a pas voulu obéir : "Faites demi-tour le plus vite possible !"

Enfin, nous arrivons à l'hôtel et je regarde dans ma valise, pour la forme. Pas de lunettes ! Et je m'endors très vite, épuisé par cette première journée de "vacances", avec dans la tête des images de bonnes soeurs déguisées en gendarmes couchés dans l'herbe, guidés par un évêque recruteur de vocations très tardives, qui me demandent pourquoi j'ai des lunettes de soleil...



Le lendemain, 15 août, belle messe solennelle présidée par l'évêque et l'après-midi procession avec bannières brodées et costumes costarmoricains. Les jeunes filles tout en blanc ; les femmes mariées tout en noir. Un programme inscrit dans les traditions depuis des siècles. Une partie de dames, en quelque sorte : les blancs commencent.

Une digression que j'ai promise. Coucou les filles ! Je vous l'avais dit que je vous rendrai hommage sur mon blog. Le 15 août, difficile de manger à moindre coût. Je me dis, égoïstement : "Allons à Ladivision à l'extermarché local où c'est ouvert sept jours sur sept". Ne nous jetez pas la pierre, je vous prie ! A la fin du repas, j'appelle une des deux serveuses celle qui nous a reçus avec un beau sourire. Et on parle. Au cours de la conversation, courte, je lui demande si elle est mariée. Ce n'est pas pour ce que vous pensez ! Si sa collègue est mariée. Toutes les deux sont mariées et mères de famille. "Ah ! Et ça ne dérange pas votre mari et vos enfants que vous travailliez les dimanche et jours fériés ?" Et les deux de répondre, à l'unisson, qu'elles n'ont pas le choix, qu'on ne leur demande pas leur avis, que si elles ne sont pas contentes, c'est la porte. Et, le comble, qu'elles ne sont même pas payées en heures supplémentaires !!! J'apprends, enfin, que le patron et le chef sont absents, parce qu'ils sont partis... en congés !!! Salut les filles !! Vous avez le droit d'intervenir en bas si vous le voulez. Mais à votre place, je ne le ferai pas : le chômage a encore augmenté au mois de juillet... Quant aux promesses à la Sarko, vous savez à quoi vous en tenir.



Le 16 août, je pars en quête de mes lunettes. C'est un dimanche. Pas commode ! Je me rends à la gendarmerie de Plounisgant et je sonne à la permanence. Et je tombe sur une gendarmette, toute mignonnette, avec un grand révolver presqu'aussi grand que ses grands yeux clairs de blonde. La pluie s'est mise à tomber, un tout petit peu. Et je l'aborde avec mes lunettes de soleil. Visiblement, malgré son grand révolver, elle est morte de trouille devant cet hurluberlu inconnu dont on ne voit pas les yeux qui vient un dimanche après-midi pour soi-disant chercher des lunettes qu'il aurait perdues à plus de cent kilomètres de là. Elle téléphone à des collègues qui finissent par lui dire que j'aille à l'hôpital de Dinan pour récupérer mes lunettes. Les pompiers les ont peut-être confiées à l'une ou l'autre des blessées.

Nous irons donc demain à Dinan. Ce n'est pas trop la route pour rentrer à Laval, mais je dis à Momo qu'à défaut de lunettes, ça nous fera une balade. Pas plus convaincu qu'elle, d'ailleurs.


 

A suivre

Bernard Bonnejean

Publié dans vie en société

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Samia Nasr 28/08/2009 18:41

Bonjour Bernard, ça fait longtemps que je ne suis plus venue sur ton blog mais ça ne veut pas dire que tu n'es pas dans mes pensées, je n'oublie jamais mes meilleurs amis, je suis revenue sur mon blog et j'ai dû valider tous les commentaires, il y avait 80 commentaires, c'est dure de répondre à tout le monde. Tu sais mon ami, il m'arrive de ne voir presque plus rien à cause de la fatigue quotidienne, la lecture et le net, je porte des lunettes maintenant, moi qui ne les ai jamais porté auparavant, et qui voyait 12/12, je commence à vieillir et perdre l'énergie de mon âme, et moi qui croyait que je suis immortelle, lol. Je t'ai envoyé une carte postale, et je t'écrirais une lettre pour une belle correspondance avec un ami que j'aime lire, je te souhaite une bonne fin de journée, et à très bientôt.

Bernard Bonnejean 28/08/2009 20:50


Chère Samia,

Si les yeux sont le miroir de l'âme, ne les casse pas, sinon tu es partie pour sept ans de malheur comme le pensaient les marins français du temps où les Français, marins ou pas, savaient encore
penser et croire à quelque chose.
Nous vieillissons tous, c'est le lot commun. Mais tâchons de ne pas vieillir du coeur.
Franchement, petite Samia, tu exagères : j'ai toujours porté des lunettes depuis... Je crois bien que je suis né avec des lunettes, ce qui m'a permis de voir immédiatement que je m'étais peut-être
trompé d'adresse. Et si tu te payais le luxe d'un petit ramadan : pas d'Internet entre le lever et le coucher du soleil... Parfois la pratique religieuse a du bon : elle permet de rester en bonne
santé.
Où est donc passé Yann ???

Je t'embrasse

Bernard