Trois jours en terre nagy-bocsonne

Publié le par Bernard Bonnejean


ou les tribulations d'un Français en France

Nous partîmes à deux ; et sans un prompt renfort
Nous nous vîmes tous deux en arrivant au port,
Tant, à nous voir marcher avec un tel visage,
Les plus épouvantés perdaient tout leur courage !

Pierrot en aurait menti ? Le nombre ne grossirait pas en proportion du kilométrage parcouru ? Le problème est trop complexe pour être résolu en quelques paragraphes.

Portrait anonyme de Pierre Corneille, Ch�teau de Versailles

En fait, vous ne sauriez rien des événements de ce congé dramatique sans mon blog. Aujourd'hui, je suis décidé à parler : soixante ans bientôt, la mauvaise réputation et le déshonneur déjà acquis s'ils doivent l'être auprès de mes ennemis, je n'ai plus rien à perdre à me montrer bavard. En outre, si je dois reconquérir un petit quelque chose du respect du temps où j'étais notable, ce récit devrait y contribuer car je puis me flatter de ne pas y avoir le mauvais rôle.

Ô combien d'actions, combien d'exploits célèbres
Sont demeurés sans gloire au milieu des ténèbres,
Où chacun, seul témoin de l'aide qu'il donnait,
Ne pouvait discerner où le sort inclinait !

Momo et moi partîmes donc le vendredi 14 août vers 13 heures. Nous faisions ainsi l'économie d'une gastronomie décidément trop chère malgré une TVA réduite, d'un menu bon marché mais gastritique à cause d'une TVA réduite, et, le comble en ce temps de crise, l'économie de nous-mêmes et de nos forces matutinales. Frais et dispos, riches de l'espérance en ce triduum attendu, nous nous précipitâmes sur Précieuse que nous prîmes d'assaut, à la hussarde.



Passons vite sur les premières verstes de cette Bérésina un peu embouchonnée. La quatre-voies de Laval à Saint-Brieuc présente la particularité de n'en avoir aucune.

Cependant, à quelques encablures de Lamballe, notre épopée commença. Parvenu au lieu-dit Plénée-Jugon, 48° 21′ 54″ de latitude Nord, 2° 23′ 57″ de longitude Ouest, superficie 62 km2, 2386 habitants, région Bretagne, département Côtes-d'Armor, arrondissement de Dinan, nous eûmes la sensation partagée de devoir assister à une horreur.





Laissons les journalistes faire leur travail :

Ouest-France

Dernière minute
16:50 - vendredi 14 août 2009

Plénée-Jugon - Le tracteur finit sa course sur la RN12 : quatre blessés légers


Grosse frayeur en début d’après-midi, sur la RN12, à hauteur de Langouhèdre, près de Plénée-Jugon, dans le sens Saint-Brieuc - Rennes. Un tracteur qui circulait sur la route départementale qui longe la quatre-voies a été surpris par un autre tracteur, arrivant d’une route perpendiculaire. Le premier chauffeur, qui transportait du blé dans sa remorque, a freiné, mais son véhicule s’est déporté sur la gauche, avant de finir sa course sur la RN12, la remorque renversée sur la chaussée. Une voiture qui circulait dans le sens Saint-Brieuc - Rennes a percuté la remorque. Les trois occupants du véhicule et le chauffeur du tracteur ont été légèrement blessés. Ils ont été conduits à l’hôpital de Saint-Brieuc par le SMUR et les pompiers.

Une déviation de 4km a été mise en place entre Langouhèdre et Sévignac. L’Equipement estimait un retour de la circulation à la normale vers 18h. A 16h30, il subsistait encore quelques kilomètres de bouchons avant le lieu de l’accident.


Autrement dit, à l'en croire le journaleux optimiste : much ado about nothing ! Une autre presse s'est tout de même donné la peine de prendre le drame en photo. Ce qui donne ceci :


Les secours ont mis plusieurs heures à dégager la chaussée. La situation est finalement redevenue normale dans la soirée. Photo Corentin Le Doujet

Cette photo du Télégramme montre la remorque qui a heurté la voiture. Je vous laisse deviner l'état réel dudit véhicule et surtout des "quatre blessés légers" dont il est question dans l'article. J'y reviendrai.

Mon sang n'a fait qu'un tour. Je me gare immédiatement sur la bretelle d'arrêt d'urgence et je cours vers la voiture, aux trois quarts renversée, dangereusement fumante, contre la rambarde médiane. Trois dames sont prisonnières à l'intérieur. En fait, nous ne les dénombrerons que plus tard, car au milieu de ce tas de ferraille, il est impossible de le savoir. Je suis immédiatement rejoint par deux autres conducteurs et nous arrivons à dégager les trois victimes que nous couchons à même l'herbe. Je n'ose même pas vous avouer que mon portable n'a plus de batterie. J'en pleurerais presque. L'une des victimes a le sien par terre : je ne sais pas m'en servir !!! Je n'ai ressenti cet état de complète inutilité qu'à la mort de mes proches. Mais cette fois, j'ai honte d'avoir oublié et de ne pas savoir.

Aussitôt après ce moment de dépression : première bonne nouvelle. L'un d'entre nous a eu la riche idée, je ne sais trop pourquoi, de s'armer d'un cutter pour son voyage. Lui, au moins, a été "inspiré". Son cutter inutile aura servi en la circonstance à couper les ceintures de sécurité et, peut-être, à sauver une ou des vies... Je l'ai toujours dans ma poche, cher Monsieur. Je le garderai précieusement pendant très longtemps. 

Il faut parler aux blessées, parler, parler, pour ne pas qu'elles aient trop peur, pour ne pas non plus qu'elles paniquent. Je parle, je parle, j'interroge et c'est moi qui prend peur. Peur que l'une d'elles flanche. Peur qu'elle bouge trop au risque de... je ne sais quoi. Enfin, un autre monsieur arrive. D'autorité, il prend les pieds de l'une. Je proteste. On m'a appris qu'il ne fallait pas toucher aux blessés. Il me regarde, tout souriant et me dit : "Je suis médecin. N'ayez aucune crainte !"

J'allais de tous côtés encourager les nôtres,
Faire avancer les uns et soutenir les autres,
Ranger ceux qui venaient, les pousser à leur tour

Alors, je prends enfin le temps d'observer et de réfléchir. Ni les pompiers ni les gendarmes ne peuvent passer : un 14 août sur cette quatre-voies ! Il faudra donc qu'on se débrouille seuls plus longtemps que d'habitude.



Je vais voir les trois dames, l'une après l'autre : deux religieuses et une handicapée, Marie-Françoise, ma préférée, celle qui ne comprend pas tout, mais qui sourit calmement toute heureuse qu'on s'occupe si bien d'elle. Et le très jeune conducteur du tracteur qui s'entend répéter par l'une des victimes : "Mais qu'avez-vous fait ? Qu'avez-vous fait ?"

Voilà enfin les pompiers... qui ne savent trop s'il faut poser des atèles et des minerves. Deux écoles s'affrontent... devant les blessés. Notre médecin, toujours calme mais ferme, décide de prendre les choses en main. Il faut protéger les victimes, dit-il. Comme vous aviez raison, Docteur : aujourd'hui, lundi 24 août, Marie-Françoise est toujours à l'hôpital de Saint-Brieuc avec trois vertèbres brisées !!!!

Tout à coup, comme un éclair, un détail me revient.

A suivre...


Bernard Bonnejean



Publié dans vie en société

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article