Invitation à une soirée poétique

Publié le par Bernard Bonnejean


On risque de s'emmerder, non ?

De qui seront les poèmes ? Mais quand allez-vous apprendre à me connaître ? De qui pourraient-ils être imposés par le cerveau particulièrement obtus, borné et entêté d'un ancien professeur dont les élèves vous diraient qu'il ne cède jamais à aucune pression extérieure quand il est sûr de son bon droit.

Les poèmes, vous l'avez deviné, seront d'André Lafon dont je vous parle depuis trois jours. En bien ! Oui, en bien et j'espère que ça ne vous dérange pas, au moins ?



Je dois dire que je me laisse gagner progressivement par le point de vue de Dame Catherine, dans son évolution, d'autant plus que, comme elle le dit,  nous partageons la même ignorance de l'ouvrage de Jean-Luc Barré, ou de Jean Mauriac selon l'angle de vision choisie. En outre, j'écoute avec plaisir Le Masque et La Plume sur France Inter, sans dire comme les snobs que Jérôme Garcin n'arrive pas à la cheville de ses prédécesseurs morts. En France, et peut-être ailleurs, les morts font l'unanimité sur leur nom. Si bien que, comme disait Sartre, les bibliothèques sont des cimetières.

Aujourd'hui encore, je vais jouer les croque-morts. Sauf que la justice m'a ordonné de procéder à une exhumation. J'ai choisi de Lafon un poème d'amour. Très classique quant à la forme. Je vous laisse juger de l'expression du sentiment :


Ton âme m'est encore étrangère et voilée,
Mais ta présence émeut tout mon coeur anxieux ;
Autour de toi l'ombre est moins dense, et ma pensée
S'attache à ton regard tendre et mystérieux;
Vois, une flamme tremble aux tisons noirs de cendre
Que ton souffle pourrait faire luire et vibrer ;
Le soir semble déjà plus lentement descendre,
Du jour demeure pris aux neigeux amandier.
Reste ; la table aura les fruits mangés d'abeilles,
Au jardin brûlera le fauve et lourd juillet...
Saurai-je jamais rien de ton être secret ?

Mais ta pâleur, à l'aube attendue est pareille !

*
Le livre était ouvert, mais je ne pouvais lire ;
L'âme errante au lointain, éparse... quelle voix,
Quel émouvant appel qu'elle seule eût pu dire,
La suspendait ainsi tout entière hors de moi ?
En vain mon bon vouloir fixait sur la pensée
Que jadis j'aimais suivre en silence ; mes yeux ;
Sournoisement l'esprit fuyait et, soucieux,
J'écoutais s'éplorer de longs bruits de ramée.
Mais lorsque, tout à coup, j'entendis dans l'allée,
Tes pas que ramenait la douce fin du jour,
En moi ce fut aussi comme un subit retour ;
Tu parus : de mes doigts s'échappèrent les pages,
Et vers toi, lentement, se tourna mon visage
Qu'inondait la pâleur ardente de l'amour.

Quel mystère est en toi qui m'attire, me penche
Sur ton être et me trouble aussi profondément ?
Que suis-je, et d'où viens-tu, que, dans mon coeur dormant,
Ton seul geste ait suffi pour reverdir les branches ?
Dans l'ombre où peu à peu s'éteignent tes yeux clairs,
Je contemple ardemment ton indolent visage,
Et le soir nemet pas sur tout le paysage
L'angoisse que l'amour imprime dans ma chair.
Le sais-tu ? Connais-tu cette obscure puissance :
Le sourd rayonnement de toi-même émané,
Tout ce qu'en moi, par lui, je sens d'aliéné
Sans pouvoir que bénir sa tendre violence ?...
Oh ! laisse-moi baiser ta main pâle, ta main,
Et que ton seul regard disperse la cohorte
Des tremblants souvenirs, et qu'ils ne soient, au loin,
Qu'un bruit de pas mourant parmi les feuilles mortes.  

*

La salle close et fraîche était hospitalière
Par l'ardeur de ce jour accablant qui devait
Trembler sur les coteaux azurés de lumière,
Et dont l'éclat brûlant sous la porte luisait.
Pensif, je poursuivais en son humble détresse
Le drame intérieur que chacun de nous vit ;
Y mêlant, sans savoir, l'heure chaude, des cris
Au loin, l'odeur des fruits qui traînaient dans la pièce.
C'est alors qu'en chantant, de la chambre à côté,
Tu vins et, sans me voir, allant à la fenêtre,
Tu poussas les volets de tes bras écartés...
Lorsque mes yeux blessés purent se reconnaître,
Ils se virent debout dans l'immense clarté,
Dominant le pays, le ciel même, l'été,
Et d'un geste si large accueillant la journée,
Que j'adorai longtemps ta jeunesse élancée...
Moi que tu n'avais pas dans l'ombre deviné.



Vous croyez que ça aurait pu intéresser Régine Desforges ? Trop cul-cul-la-praline ? Vous voulez du vrai de vrai sexe de vrai introverti ? Voyons du côté de chez Verlaine. Marié, Verlaine, père d'un garçon dont il ne s'occupa guère, mais avouez qu'un père pareil, mieux vaut le laisser fuir des responsabilités trop lourdes pour lui. Le problème avec ce zigoto, c'est qu'il faut faire très attention à pas choisir n'importe quel poème. Allons-y pour celui-là :

Toutes deux regardaient s'enfuir les hirondelles :
L'une pâle aux cheveux de jais, et l'autre blonde
Et rose, et leurs peignoirs légers de vieille blonde
Vaguement serpentaient, nuages, autour d'elles.

Et toutes deux, avec des langueurs d'asphodèles,
Tandis qu'au ciel montait la lune molle et ronde,
Savouraient à longs traits l'émotion profonde
Du soir et le bonheur triste des coeurs fidèles.

Telles, leurs bras pressant, moites, leurs tailles souples,
Couple étrange qui prend pitié des autres couples,
Telles, sur le balcon, rêvaient les jeunes femmes.

Derrière elles, au fond du retrait riche et sombre,
Emphatique comme un trône de mélodrames
Et pleins d'odeurs, le Lit, défait, s'ouvrait dans l'ombre.

"Oui, mais..."  Mais quoi ? C'est de l'homosexualité, oui ou non ? Ce n'est pas ce que vous attendiez ? Cherchez par vous-même. Vous trouverez tout ce que vous voudrez chez Verlaine, lui et son contraire. Il en faut pour tous les goûts, non ? Ce poème-là, voyez-vous, du temps que Desforges faisait dans l'érotisme, elle lui aurait volontiers concédé une bonne place dans la série saphisme suggéré. "Je croyais que Verlaine", me direz-vous, sans achever une phrase dont le sens est compris et admis de tous.



Juste un mot, sans polémiquer, pour vous répondre : LE POETE VERLAINE N'EST PAS VERLAINE ; LE POETE LAFON N'EST PAS LAFON ; PAPA MAURIAC N'EST PAS MAURIAC LE CREATEUR.

Mais par estime pour Dame Catherine, je vous donne les références précises de l'ouvrage incriminé : Mauriac, Jean, Barré, Jean-Luc, Le Général et le journaliste, Coll. "Témoignages pour l'histoire", Fayard, 2008,
1 vol. (364 p.-[16] p. de pl.) : couv. ill. ; 24 cm.


A bientôt, les Amis d'ici, Friends from abroad, Freunde aus dem Ausland, Amici dall'estero, Amigos do estrangeiro, Amigos del extranjero,أصدقاء من الخارج  ,חברים מחו"ל


N.B. : Vous avez vu le symbole impressionnant ; la chaîne israëlienne rompue par les caractères arabes. Etonnant, non ? aurait-dit Monsieur Cyclopède

Bernard Bonnejean 

Les Poèmes de Lafon sont extraits de François Mauriac, La Vie et la Mort d'un poète, IV, Grasset 1930, Oeuvres autobiographiques complètes de François Mauriac, Pléiade, édition François Durand, 1990, p. 20 sqq.

Réf. du poème de Verlaine : Parallèlement, "Les Amies", I, "Sur le balcon", Oeuvres poétiques complètes, Pléiade, éd. Y.-G. Le Dantec, 1962, p. 486.

Publié dans poésie

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Bernard Bonnejean 11/08/2009 00:19

Depuis le début de cette controverse, je ne puis m'empêcher de penser à Mel Gibson et à ce qu'il advint de son film "La Passion du Christ". Son camp mettait en avant : ses sept enfants ; son attachement à la messe en latin ; sa générosité envers les habitants du Yucatan ; les adversaires de son film rétorquaient par son traditionnalisme ; son homophobie ; ses opinions affichées en faveur de la peine de mort ; son républicanisme ; le négationisme de son père. Mes amis et moi nous disputâmes ferme, jusqu'à la menace de rupture. Jusqu'au jour où nous sommes tombés d'accord sur un point : il serait peut-être mieux d'aller voir le film avant de continuer à nous étriller...

Bernard Bonnejean 11/08/2009 00:19

Depuis le début de cette controverse, je ne puis m'empêcher de penser à Mel Gibson et à ce qu'il advint de son film "La Passion du Christ". Son camp mettait en avant : ses sept enfants ; son attachement à la messe en latin ; sa générosité envers les habitants du Yucatan ; les adversaires de son film rétorquaient par son traditionnalisme ; son homophobie ; ses opinions affichées en faveur de la peine de mort ; son républicanisme ; le négationisme de son père. Mes amis et moi nous disputâmes ferme, jusqu'à la menace de rupture. Jusqu'au jour où nous sommes tombés d'accord sur un point : il serait peut-être mieux d'aller voir le film avant de continuer à nous étriller...