Lacan et les moautsx

Publié le par Bernard Bonnejean


A Doris, à Geneviève et aux femmes à reconstruire,

Mon introduction sera brève.

L'homme est constitutif de sa propre parole. Double, car constituée de la parole de l'autre et personnalisée par lui-même. Dans le Nouveau Testament, le texte dit que le Verbe s'est fait chair. Jean aurait pu ajouter que la chair s'est faite verbe, car il n'est pas de chair vivante sans signes.

Tout homme est un individu social. Et la socialisation passe par la parole, par les mots. Mais toute notre éducation repose sur le principe antinomique fondé sur la règle universelle obligation/interdiction : le dire à dire vs le dire à ne pas dire. De ce fait, tout langage élaboré participe du déguisement de la pensée. Tout mot y est une traduction : un travestissement, un mensonge. Car traduire, c'est trahir. Nous sommes, toutes et tous, les artistes de notre propre pensée, les écrivains de nos histoires, les traducteurs de notre moi, les traîtres de notre être. L'écrivain n'est pas destiné à dire la vérité ni sa vérité ni même une vérité ; son art use de l'artifice nécessaire à la construction d'un édifice présentable, acceptable par une société donnée, en un temps donné, dans un milieu historique, économique, politique, familial etc. imposé...

Bienheureux les petits enfants qui se laissent imparfaitement approcher de leur vrai par la méconnaissance partielle du convenu et de l'inconvenant ! Bienheureuses les Doris qui, d'origine étrangère, ne disposent pas de la "panoplie" complète du beau parleur ! Leur témoignage est d'autant plus enrichissant que le parfait mensonge de l'écrivain-artiste, parfait causeur-poseur, y est rendu impossible non par une sincérité toujours relative mais par une impossibilité d'ordre culturel.

Un psychanalyste pourra d'autant plus facilement faire re-naître ces Doris qu'il les aura plus aisément contraintes à se faire re-con-naître à elles-mêmes.

Jacques Lacan fut de ces gens qui montrèrent à quel point l'individu était constitutif de son langage (au point, à mon avis, d'en devenir prisonnier) . Com-prendre tous les langages de l'autre (mimiques, tocs, gestuelle, manies, utilisation d'accessoires, mots, expressions, erreurs de vocabulaire, tendance au verbiage, etc.) devient donc le moyen privilégié de lui ap-prendre à se re-con-naître afin de se faire re-con-naître. Non pour guérir de ses mots/maux, mais pour apprendre à les sublimer...

Prenez le temps de lire ces sept vidéos. Tentez d'entendre ce que Lacan vous dit à travers son discours, y compris à travers ses silences, ses mises en scène de théâtre, ses pièges, sa façon de traiter l'incident imprévisible.

Je me tais pendant deux ou trois jours. Par amitié.


Le Clown blanc et l'auguste

 




"La cravate fait obstacle à la communication"

 




"Il n'y a d'être que dans le langage" 
 




"Pourquoi est-ce qu'on aime un être pareil ?"


 

"La nouvelle organisation : le totalitarisme ;
le nouvel ordre du discours du maître"

 





L'expérience analytique


 




"Aucun analyste ne peut s'autoriser
à parler de normal ou d'anormal"





J'ai toujours aimé les artistes. Ils nous enseignent et nous renseignent.

Il existe, près de Laval, une commune appelée Cossé-le-Vivien. En 1962, s'installait dans la ferme nommée "La Frénouse", un philosophe, peintre, architecte, sculpteur, poète, ami de Jean Dubuffet, André Breton, Jean Paulhan, Jacques Prévert, Giacometti et Jean Cocteau. Robert Tatin, imprégné de culture amérindienne, entreprenait à soixante ans, avec son épouse Lison, le grand oeuvre de son existence : la construction d'une sorte de temple étrange où se mêlent la mysticité et l'odeur de la bouse de vache. Ils travailleront sans discontinuer à cet "absolu réalisé" jusqu'à la mort de l'artiste, en 1983.

Un jour que, jeune professeur, j'allais discuter avec Tatin, j'eus le malheur de lui parler d'un de ses tableaux, parmi les plus précieux pour moi, où le peintre a mêlé les couleurs, les formes et la poésie calligraphiée. Voyant que je passais du temps à l'observer, il me demanda :

"Qu'est-ce que vous regardez là ?

-- J'essaie de lire les mots. "

Je me souviendrai toujours de sa diatribe coléreuse que j'aurais dû enregistrer et qui commençait par

"Jeune homme ! Méfiez-vous des mots ! Ce sont des traîtres !"

Il avait raison, sans aucun doute. A ceci près que, parvenu à son âge, j'ai la conviction qu'en les faisant parler, ces renégats ont tout à nous apprendre sur nous-même. Au fait, Mesdames et très chères amies, dites-moi un peu ce que vous pensez de cette oeuvre de Tatin, censée représenter Maurice Utrillo et sa maman, Suzanne Valadon.




A bientôt, amis d'ici et friends from abroad



Bernard Bonnejean

 

Publié dans culture humaniste

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Bernard 02/08/2009 19:16

Réponse à votre premier commentaire :

Quoi que vous fassiez, Doris, vous êtes le résultat de vos épreuves et de vos succès, de votre famille natale et de la famille que vous avez fondée, du pays où vous êtes née et du pays que vous avez choisi. Et le résultat des autres. Et votre langage, votre vocabulaire, toute votre personnalité ne peuvent être spontanés. C'est impossible ! Ni Lacan ni Freud ni vous n'y êtes pour rien. Ne le prenez pas mal : nous en sommes tous là. Le catholicisme nie le déterminisme ; à mon avis, en cela, le catholicisme se trompe un peu.

A votre deuxième commentaire, je dirais que vous êtes tombée dans le mille, mais que c'est encore pire que tout ce qu'on peut imaginer. Elle a failli le rendre complètement fou ; d'une certaine façon, elle y a parfaitement réussi. L'oeuvre picturale de Maurice Utrillo est le produit des désirs de sa grand-mère, lorsqu'il était petit, de sa mère, Suzanne Valadon et de sa femme, Lucie Valore, qui le maintinrent en quasi servitude pour l'empêcher de boire. Le génie le sauva...

doris 02/08/2009 17:29

Re Bernard,

Le tableau me fait penser à une mère 'protectrice', dominatrice, castratrice, organisatrice ...... Une mère juive? Costumes à rayures ..... pauvre Utrillo une odeur de camp ...

doris 02/08/2009 17:19

Bonjour Bernard,

que la spontanéité d'une personnalité que vous ne connaissez qu'à travers son langage soit involontaire, soit!

Sachez que si Lacan nous apprend beaucoup, une personnalité passée par des mains des PNMs depuis sa petite enfance, une personnalité marquée par ces PNMs là, 'n'est plus sans ignorer' ni 'n'est plus sans savoir' jusqu'où sa personnalité l'a menée, voire malmenée! C'est au bord du gouffre qu'elle l'a appris par ceux même qui souhaitaient sa chute! Et cela vaut tous les Freud, tous les Lacan ..... A condition qu'elle ait échappé au gouffre, au trou, quoi!

Bernard Bonnejean 01/08/2009 23:15

Je crois que je vais continuer un peu à parler de la parole, Doris. Un léger incident m'a prouvé, s'il en était besoin, qu'on confondait encore le langage élaboré, c'est-à-dire travaillé, fabriqué, donc artificiel et le langage spontané (qui n'existe sans doute pas) dont vous vous rapprochez sans le vouloir.
Pour ceux qui s'intéressent à ce domaine de la pensée, de l'écriture, de la philosophie et de la linguistique (vous me feriez beaucoup d'honneur, M. le Professeur Sueur), rendez-vous avec de grands écrivains lundi, ici même.

doris 01/08/2009 01:58

Merci, merci Bernard! Dejà il m'a fait rire, demain je recommencerai pour mieux comprendre. Les doris ont sommeil!