Mais qu'est-ce qu'on va faire de toi, ma pauv'fille !?

Publié le par Bernard Bonnejean

C'est quoi une vraie jeune fille ?

Un vrai jeune homme ? D'abord, ce serait supposer bêtement qu'il puisse en exister de faux... Ensuite, la question ne se pose même pas et nul n'oserait honnêtement se la poser. On connaît pourtant la réponse possible de Rudyard Kipling dont on me colla une copie dans ma chambre des fois que ça me donnerait des idées de citoyen très propre sur lui. 

Tenez, parce que je suis dans un bon jour, je vous la fais en doublette. A gauche, la version grande-bretonne ; à droite, la française, traduction André Maurois, 1918. A un détail près : il faudra que vous y remettiez bon ordre. Les anglophones comprendront ce que je veux dire : 


If you can keep your head when all about you
Are losing theirs and blaming it on you,
If you can trust yourself when all men doubt you.
But make allowance for their doubting too;
If you can wait and not be tired by waiting.
Or being lied about, don’t deal in lies,
Or being hated, don’t give way to hating,
And yet don’t look too good, nor talk too wise ;

If you can dream —and not make dreams your master
If you can think —and not make thoughts your aim
If you can meet Triumph and Disaster
And treat those two impostors just the same;
If you can bear to hear the truth you’ve spoken
Twisted by knaves to make a trap for fools.
Or watch the things you gave your life to broken,
And stoop and build’em up with worn-out tools :

If you can make one heap of all your winnings
And risk it on one turn of pitch-and-toss,
And lose, and start again at your beginnings
And never breathe a word about your loss;
If you can force your heart and nerve and sinew
To serve your turn long after they are gone,
And so hold on when there is nothing in you
Except the Will which says to them: “Hold on!”

If you can talk with crowds and keep your virtue,
Or walk with Kings —nor lose the common touch,
If neither foes nor loving friends can hurt you,
If all men count with you, but none too much;
If you can fill the unforgiving minute,
With sixty seconds’ worth of distance run.
Yours is the Earth and everything that’s in it,
And —which is more— you’ll be a Man, my son!

Si tu peux voir détruit l'ouvrage de ta vie
Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir,
Ou, perdre d'un seul coup le gain de cent parties
Sans un geste et sans un soupir ;

Si tu peux être amant sans être fou d'amour,
Si tu peux être fort sans cesser d'être tendre
Et, te sentant haï sans haïr à ton tour,
Pourtant lutter et te défendre ;

 

Si tu peux supporter d'entendre tes paroles
Travesties par des gueux pour exciter des sots,
Et d'entendre mentir sur toi leur bouche folle,
Sans mentir toi-même d'un seul mot ;

Si tu peux rester digne en étant populaire,
Si tu peux rester peuple en conseillant les rois
Et si tu peux aimer tous tes amis en frère
Sans qu'aucun d'eux soit tout pour toi ;


Si tu sais méditer, observer et connaître
Sans jamais devenir sceptique ou destructeur ;

Rêver, mais sans laisser ton rêve être ton maître,
Penser sans n'être qu'un penseur ;

Si tu peux être dur sans jamais être en rage,
Si tu peux être brave et jamais imprudent,
Si tu sais être bon, si tu sais être sage
Sans être moral ni pédant ;


Si tu peux rencontrer Triomphe après Défaite
Et recevoir ces deux menteurs d'un même front,

Si tu peux conserver ton courage et ta tête
Quand tous les autres les perdront,

Alors, les Rois, les Dieux, la Chance et la Victoire
Seront à tout jamais tes esclaves soumis
Et, ce qui vaut mieux que les Rois et la Gloire,

 Tu seras un Homme, mon fils.
                           

 

 

 
Rudyard Kipling

 

 


Vous me direz, et vous aurez raison, que c'est le portrait d'un homme mûr véritable et non d'un jeune homme que propose Kipling. Et vous me demanderez, à juste titre, pourquoi ce poème n'a pas de pendant féminin : Tu seras une femme ma fille ! 

Peu importe : j'ai trouvé une réponse plausible de substitution à cette question dans un journal américain du début du siècle : "Que ferons-nous de nos filles" ? Un abonné a obtenu le premier prix avec ce chef-d'oeuvre d'éducation parfumée au puritanisme yankee :

"D'abord des chrétiennes à l'âme vaillante et forte. Donnez-leur une bonne instruction élémentaire. Apprenez-leur à préparer un repas convenable, à laver, à repasser, à raccommoder les bas, à coudre des boutons, à faire une chemise et à tailler tous leurs habits.
Qu'elles sachent faire leur pain et qu'elles se rappellent qu'une bonne cuisine épargne les dépenses de médecine et de pharmacie;

Dites leur qu'un écu de cinq francs  se compose de cent sous ; que pour épargner il faut moins dépenser ; qu'on doit s'attendre à la misère quand on dépense plus que ses revenus. Enseignez-leur qu'une robe de coton payée vaut mieux qu'un vêtement de soie sur lequel on doit de l'argent;

Qu'elles sachent de bonne heure acheter et faire le compte de leurs dépenses ; répétez-leur qu'un honnête ouvrier en tablier et en bras de chemise est cent fois plus estimable, n'eût-il pas le sou, qu'une douzaine de jeunes gens vaniteux, imbéciles et dégradés. Apprenez-leur à cultiver le jardin, à aimer les fleurs, et en général toute oeuvre de Dieu.

Après cela, faites-leur donner des leçons de piano et de peinture, si vous avez les moyens, mais sachez que ces arts sont tout à fait secondaires, et tiennent peu de place dans l'existence pour la rendre heureuse".


Puis-je me permettre de souligner la pertinence de certains de ces conseils au risque de me faire écharper ? Oserais-je ajouter que je trouve pernicieuse cette tendance à faire l'éducation des filles par une lecture assidue de Françoise Sagan, de Simone de Beauvoir ou de Louise de Vilmorin ? Autant faire apprendre à aimer la vie dans les romans sartriens.




Comme je plains ce jeune père qui refuse qu'on offre une poupée à sa petite fille pour ne pas lui donner des idées de femme soumise ! Encore un imbécile qui croit aimer les femmes en les empêchant d'assumer leur féminité ! S'il fréquentait ce blog, ce qu'à Dieu ne plaise, il apprendrait que les victimes de manipulateurs sont souvent des intellectuelles d'un niveau assez élevé, en tout cas assez cultivées pour souffrir d'une situation outrageante quand leurs bagages leur laissaient envisager un avenir particulièrement prometteur.

Que va-t-on coller demain sur les murs des chambres des jeunes filles pour leur donner des repères à défaut de modèles ? Qui sera leur Rudyard Kipling : Tu seras une femme, ma fille ?

Au XIV° siècle, le chevalier de la Tour de Landry se voulut cet homme-là qui peignit, bien avant que le poète anglais ne s'intéressât au mâle devenir, le portrait idéal de la "vraie jeune fille" :


Une vraie jeune fille doit être semblable à un orgue qui se met à chanter dès qu'il est touché. Une vraie jeune fille doit être comme l'âne des Rameaux, qu'on ne voit qu'une fois par an. Une vraie jeune fille doit être comme une soupe d'hôpital qui a peu d'yeux ; elle doit éviter de regarder partout. Une vraie jeune fille doit être comme le hibou qui évite la lumière du jour. Une vraie jeune fille doit être comme un miroir qui se couvre de buée et fait grise mine quand un souffle le touche. Une vraie jeune fille doit être comme une lumière qui est mieux dans une lanterne que dehors.

Une vraie jeune fille comme Agnès, en quelque sorte :




Parce que, quoi que vous fassiez, quoi que vous disiez, vous serez toujours des espèces d'Arnolphe et il y aura toujours un Horace à rôder dans les parages. Restera à leur souhaiter beaucoup de bonheur !

A bientôt, les Amis

Bernard Bonnejean

Publié dans vie en société

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