Hommage posthume

Publié le par Bernard Bonnejean

à Victor Hugo

Vous croyez que je ne vous entends pas ? : « Honteuse provocation ! Le monde entier fait bloc autour de la dépouille de Michael Jackson, et lui, il nous fait la rubrique nécrologique de Victor Hugo ! »


Je suis obligé de vous l’avouer : alors que les Nippons de Tokyo, en pleurs, se massaient devant la Tower Records de Shibuya pour se goberger de clips du « roi de la pop » ; que les Australiens de Melbourne et de Sydney les imitaient à l’instar des Chinois de Hong Kong ;  que des centaines de millions de personnes écoutaient un message de Nelson Mandela au Staples Center de Los Angeles ; que des privilégiés avaient l’honneur insigne de suivre la dépouille enfermée dans un cercueil doré à l’or fin lui-même enfermé dans une limousine noire jusqu’au cimetière de Forest Lawn d’Hollywood ; que partout, sur les cinq continents, à Paris, à Berlin, en Roumanie, au Chili, à Krindjabo, la capitale du royaume de Sanwa, principauté de Côte d’Ivoire dont le chanteur était le prince depuis 1992 ; je, soussigné Bernard Bonnejean, regardais un film noir avec Robert Mitchum sur Cinépolar. Outre que mon blog rank, déjà faible, risque de suivre le CAC40 de ces derniers jours, ma réputation, je le crains, est à jamais ternie.


Et c’est là précisément qu’intervient Victor Hugo. J’aimais bien Michael Jackson ; je ne détestais pas Victor Hugo ; mais, trop c’est trop ! Je trouve tout aussi insupportable

 

 

ÇA

 Funérailles de Hugo

 


qu’indécent

 

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Le cercueil de Michael Jackson (Sipa)

Le cercueil de Michael Jackson (Sipa)

 

 


Vous me taxerez de mesquinerie, de jalousie, d’incivilité, d’irrespect.

 


C’est Léon Daudet qui répondra à ma place. Le terrible Léon Daudet, fils d’Alphonse, antisémite, maurassien d’extrême-droite, odieux, vindicatif, qui a payé très cher sa libre parole par l’assassinat de son fils. Inutile de vous dire que les funérailles grandioses du père Hugo, rapportées par ce témoin direct, ne ressemblent pas du tout à ce qu’on apprend à l’école. C’est précisément pour cette raison que je voudrais que vous en preniez connaissance.


Si Internet sert à recopier bêtement les versions officielles serinées depuis des lustres par des professeurs institutionnels, où est l’utilité ? Assez parlé ! Place à une vérité qu’à mon avis vous ne devriez pas trop vite nier au bénéfice de l’autre :


Enfin ce fut le jour des funérailles. Il faisait un temps beau et tiède. Une première série de discours furent prononcés place de l’Etoile, avant la levée du corps. Charles Floquet, tête de basochien copiant à la fois Mirabeau et Robespierre, se carra prétentieusement dans la tribune improvisée. Son creux topo commençait par ces mots : « Sous cette voûte constellé..e » L’imbécile faisait sonner les deux
e de « constellée » comme au Conservatoire. Lockroy rappela à cette occasion, la définition de Gambetta : « Floquet, un dindon qui a une plume de paon dans le derrière. » Le seul convenable fut [Emile] Augier, très « grand bourgeois », de fière attitude, et lançant d’une voix formidable : « Ce n’est pas un (je ne sais plus quoi)…, c’est un sacre. » Puis la musique de la garde républicaine attaqua la marche de Chopin, qui est la moins belle et la plus théâtrale de toutes les compositions symphoniques du même ordre. Lentement, derrière le corbillard des pauvres, qu’avait orgueilleusement revendiqué le poète millionnaire, l’immense défilé se mit en route. Georges Hugo, isolé, marchait en avant. Venaient ensuite pêle-mêle les amis de la famille et les familiers de la maison, dont j’étais, les dignitaires du régime, ministres en exercice, poètes, écrivains, journalistes, etc.  Les sociétés fermaient le cortège. Il y en avait de baroques, portant des bannières couvertes d’inscriptions grotesques, maçonniques surtout, représentant des groupes de libre pensée de ville et de quartier. Hugo, suivant la formule grandiloquente de son testament spirituel, « refusait l’oraison de toutes les églises, mais demandait une prière à toutes les âmes. »

Non seulement la foule encombrait les trottoirs ; mais encore les fenêtres étaient garnies, sur tout le parcours, de plusieurs rangs de spectateurs. Il y avait du monde jusque sur les toits. […]

Au Panthéon, les discours recommencèrent, encore plus insignifiants qu’à l’Arc de triomphe, quelques-uns tout à fait stupides. Puis au son du très médiocre Hymne à Victor Hugo de Saint-Saëns, qui a eu, heureusement pour lui, des inspirations meilleures, on déposa enfin, après tant de pérégrinations, la dépouille du poète en son dernier séjour : une crypte froide, où la gloire est représentée par un écho que fait admirer le gardien. […]

La cérémonie était achevée. Il faisait grand-soif. Nous allâmes boire au café de la Rotonde, place de l’Observatoire, mon père, Zola, Goncourt, Céard et quelques autres. C’est là que l’historien des Rougon-Macquart, après un long moment de silence, tint ce propos édifiant : « Me voilà soulagé d’un grand poids. Ce vieux me gênait depuis son anniversaire, là-bas, dans sa petite maison au bout de son avenue. Maintenant il ne me gênera plus. Vous n’aviez pas cette sensation-là, vous Daudet ? »

  

Alphonse Daudet, en souriant, répondit que non, qu’il n’avait pas cette sensation-là.

« Ah, f’est étrange… Comme f’est curieux, mon bon, les différences d’impression ! »


Léon Daudet, Souvenirs des milieux littéraires, politiques, artistiques et médicaux, « Fantômes et vivants », Paris, Nouvelle Librairie nationale, 1914.


« Au fait, il s’appelait comment votre film ?

— Excusez-moi mais je n’ai aucune mémoire des titres.

— Et ça finissait bien ?

— Je ne sais pas, je me suis endormi avant ».

 

A bientôt les amis,


Bernard Bonnejean

 

 

 

Commenter cet article

doris 09/07/2009 21:54

C'était pour rire Bernard! Bon courage

Bernard Bonnejean 09/07/2009 20:39

Aucun risque, Doris, mais il faudra me laisser le temps, qui me manque actuellement. Beaucoup de travaux, tous commencés, tous urgents, tous en plan. Lamentable !

doris 09/07/2009 11:25

J'espère que mon témoignage n'en fera pas autant!