Un dimanche avec Antonin

Publié le par Bernard Bonnejean

pour le jour du seigneur

 

Tout vrai langage est incompréhensible.
Antonin Artaud, Ci-gît, 1947.

 

 

Conscient du choc émotionnel que peut provoquer un premier contact avec cet univers psychologique et textuel peu commun, je vous propose de laisser cet article une journée de plus afin que vous vous familiarisiez, autant que faire se peut, avec Antonin ARTAUD. Bon lundi. Bernard.

 

 

 

Mon titre n'a de sens que si vous lisez le billet précédent, ce à quoi je vous convie. Vous l'avez lu et il vous a mis mal à l'aise ? Vous avez même eu du mal à vous endormir ? Je sais : c'est curieux comme certaines destinées dans lesquelles nous n'avons rien à jouer nous laissent dans la gêne, presque coupables, presque dans la géhenne.

Léon Bloy savait, lui, ce prophète-poète, que c'était la conséquence de la Communion des saints, un des dogmes de la religion catholique les plus claironnés, tous les dimanches à la messe au moment du Credo, par des fidèles qui ignorent ce que recouvre réellement leur proclamation, et les responsabilités qu'elle leur confère. Je vous promets qu'un jour je vous reparlerai de cette Communion des saints et de la définition sublime qu'en donna Léon Bloy à sa future épouse :

 

Les personnes habituées uniquement aux impressions et aux jugements vulgaires ne peuvent concevoir que la parenté de la chair, la proximité visible. Il y a bien autre chose pourtant. Il y a la parenté spirituelle qui est un mystère.

Nous avons tous, dans ce vaste monde, des frères et des soeurs qui ne nous seront montré que dans la vie future, des âmes extrêmement éloignées de nous en apparence et qui, cependant, nous sont proches quelquefois que les âmes de ceux qui tiennent à nous par les liens du sang. Ma vie, vous le savez, a été exceptionnellement douloureuse. Eh ! bien, quand je souffrais presque au-dessus de mes forces, il m´a semblé souvent que je payais pour d´autres, pour des inconnus qui ne pouvaient pas payer et que ma souffrance passait au-dessus des têtes plus ou moins chères qui m´entouraient pour aller infiniment loin, pour aller à des captifs, à des opprimés vivants ou défunts qui correspondaient mystérieusement à moi. C´est ce que notre sainte Église nomme la Communion des Saints et c´est un des 12 Articles de la Foi.  

Il arrive cependant que ces inconnus pour qui on souffre et pour qui on prie, sont manifestés quelquefois sensiblement, dès cette vie, et c´est ce qui nous est arrivé. Car je suppose que, sans le savoir, vous avez vous-même souffert pour moi. S´il n´en était pas ainsi, comment se pourrait-il que j´eusse été poussé irrésistiblement à prier pour vous, Madeleine, comme je n´ai jamais prié pour personne ? Comment aurais-je pu vous sentir tant d´années si près de moi, si implorante et si douce ? Voilà, chère amie, ce que je sentais le besoir de vous écrire, du fond de mon coeur.

Léon Bloy, Le Pèlerin de l'Absolu.



Mais aujourd'hui, c'est le jour du Seigneur. Que Sarkobonap l'impuissant, déguisé en premier communiant, veut nous faire passer pour un jour ordinaire, à cause de la "crise". Le jour du Seigneur, le jour des seigneurs, le jour d'Antonin Artaud. De tous les Antonin Artaud, créés à l'image du Père.

Parce que ça sert à ça, le dimanche, Monsieur Fillon, le bien-pensant de Solesmes, le faux ami du beau monde de l'Abbaye : à s'asseoir et à écouter, pour une fois, ce que vous dit le coeur et ce qu'on a à vous dire au coeur.

Madame Boutin, que vous avez virée comme Voltaire Frédéric de Prusse, que vous avez remerciée comme une domestique sans un mot de remerciement, ne vous aurait pas parlé autrement. Je ne partage pas toutes les idées de Madame Boutin : mais nous avons, elle et moi, pour amis communs, ces moines qui craignent la gauche comme le diable, et qui votent Sarkozy par défaut. Jusqu'à quelle écoeurante compromission vous conduira votre ambition, Fillon ? Peut-être bien jusqu'à faire voter UMP un Bénédictin plus important que vous ne le serez jamais, juste avant de le trahir et probablement d'être trahi vous-même. Merci quand même, malgré tout : ils vont pouvoir se remettre à voter Boutin ! 

Aujourd'hui, j'ai décidé de laisser parler Monsieur Antonin Artaud. Je m'assieds et je l'écoute. Parce que c'est dimanche. Je vous conseille d'en faire autant, tous : les importants, les importuns, les gens de peu, les gens de rien, les comme-tout-le-monde, ceux qui ne-font-jamais-rien-comme-tout-le-monde.

Tout ce qui suit à partir de ce point est du fou aux 65 électrochocs.

Antonin Artaud – Poème

C’est l’ordre de la cochonnerie criminelle, mentale qui a
provoqué la formation des corps,
et elle était morale, augurale et préputiale,
car le mental de corps
c’est de la couille en bande
et de l’esprit à troude,
et tout cela ne fut jamais qu’un corps.
La masse
agit par un bisquille
et petandi mora trosquille
et tranchati lima mimille
et tematille maro pistille
parce que jamais un geste n’a pu être fait sans un corps,
ni une pensée avoir lieu sans un corps,
et plus il y a de corps plus il y a de pensée,
et plus il y a de pensée et moins il y a de corps,
alors il faut tuer la pensée pour le corps,
et il n’y a pas d’esprit
et je n’ai pas d’esprit
et je suis inintelligible
et je n’entre jamais sans inintelligible
attaché comme un nouveau corps
à l’aisselle de mes pieds morts,
et ils carapatent les pieds qui pensent,
ce n’est pas de la pensée mais de la panse,
et jamais je n’ai eu d’esprit,
et si tu dis : Jamais d’esprit, non, jamais d’esprit de ta vie,
dieu qui parles dans mon corps,
je te…
parce que tu ne crois pas au corps,
et même ici pour ce discours,
apprête-toi à quelque chose.
Car si l’esprit ni la pensée existent, alors il ne fallait pas
en parler.
il n’aurait jamais fallu en parler.

Moi je n’ai pas d’esprit,
je ne suis qu’un corps.

Antonin Artaud Suppôts et supplications (1978) – Ed. Poésie/Gallimard

 

On sait -- on ne le sait pas assez -- que les asiles loin d'être des asiles, sont d'effroyables geôles, où les sévices sont la règle, et cela est toléré par vous. L'asile d'aliénés, sous le couvert de la science et de la justice, est comparable à la caserne, à la prison, au bagne.
[...] Nous n'admettons pas qu'on entrave le libre développement d'un délire, aussi légitime, aussi logique, que toute autre succession d'idées ou d'actes humains. La répression des réactions antisociales est aussi chimérique qu'inacceptable en son principe. Tous les actes individuels sont antisociaux. Les fous sont les victimes individuelles par excellence de la dictature sociale ; au nom de cette individualité qui est le propre de l'homme, nous réclamons qu'on libère ces forçats de la sensibilité, puisque aussi bien il n'est pas au pouvoir des lois d'enfermer tous les hommes qui pensent et agissent.

Lettre aux médecins-chefs des asiles de fous, in La Révolution surréaliste, n° 3, 1925.]

Là ou d'autres proposent des oeuvres je ne prétends par autre chose que de montrer mon esprit.
La vie est de brûler des questions.
Je ne conçois pas d'oeuvre comme détachée de la vie.
Je n'aime pas la création détachée. Je ne conçois pas non plus l'esprit comme détaché de lui-même. Chacune de mes oeuvres, chacun des plans de moi-même, chacune des floraisons glacières de mon âme intérieure bave sur moi.
[...] Je souffre que l'Esprit ne soit pas dans la vie et que la vie ne soit pas l'Esprit, je souffre de l'Esprit-organe, de l'Esprit-traduction, ou de l'Esprit-intimidation-des-choses pour les faire entrer dans l'Esprit.

L'Ombilic des limbes, NRF, 1925



Bon dimanche

Bernard Bonnejean


Qui suis-je ?
D'où je viens ?
Je suis Antonin Artaud
et que je le dise
comme je sais le dire
immédiatement
vous verrez mon corps actuel
voler en éclats
et se ramasser
sous dix mille aspects
notoires
un corps neuf
où vous ne pourrez
plus jamais
m'oublier.

Publié dans poésie

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