Monsieur Antonin Artaud

Publié le par Bernard Bonnejean

 

 

L'aristocrate de la démence

A Doris et à toutes celles qui souffrent



La nef des fous, Jérôme Bosh

Mon Dieu, toi qui aimes les artistes, pourquoi leur imposes-tu la souffrance ? Toi qui leur a donné l'Inspiration pourquoi sembles-tu précipiter pour eux le moment d'expirer ? Je veux croire que c'est pour hâter la grande rencontre avec les meilleurs de tes enfants, les poètes, les prophètes. Je dis "je veux", parce que ma conscience refuse de croire que l'art ne se réduit qu'à cette définition de scientistes dégénérés : la sublimation du mal, de la maladie.



On t'appelle parfois le Dieu Jaloux ; serais-tu, Amour, gagné par ce fléau du faux amour, de cet égoïsme trompeur qui cherche en l'autre la satisfaction de ses désirs et de ses ambitions ? Prends-tu pour de l'hybris cette démesure du créateur qui n'en peut mais ? Comment pourrais-tu croire qu'il veuille t'égaler, celui-là auquel tu as donné l'enthousiasme des Grecs, bien moins proches de ton séjour que de l'Olympe menteur ? Combien Etienne Gilson a raison de souligner une convergence de fonction, de direction, de signification entre la Création dont tu es l'auteur et la création poétique !

Le poète est celui qui, de son inspiration, sait faire un poème. Dieu est l'auteur de la prophétie, le poète est celui du poème ; c'est pourquoi "la poésie est un art" : même si elle est belle, la prophétie n'en est pas un. L'inspiration prophétique est surnaturelle ; Dieu parle, l'homme écoute et répète ce que Dieu dit [...]. La poésie du poète est naturelle, est l'oeuvre du poète lui-même et de son imagination créatrice (la "reine des facultés", disait Baudelaire) assistée du concours que Dieu prête à ses créatures (Etienne Gilson, La Pensée religieuse de Paul Claudel, "Paul Claudel, poète catholique", Desclée de Brouwer, 1969, p. 36). 

Mon petit Dieu, as-tu été assez mesquin pour inventer pour eux le pire : la folie ! L'Eglise aime les prophètes, parce qu'ils sont obéissants. Elle croit aimer les poètes mais elle aime trop la vie en société pour ne pas les mépriser. Comment pourrait-elle les estimer puisqu'elle prône la norme. Et ton Fils bien-aimé, homme parmi les hommes, serait l'incarnation de la norme !? Foutaise de théologiens petits-bourgeois qui ne comprennent rien au plus beau cadeau que tu nous as fait : LA VIE, cette vie qui, à mesure que l'on vieillit, apparaît comme anormale, anomale. Cette vie que seul le poète peut apprécier dans toutes ses manifestations :

 


 



Mon petit Dieu d'Amour, toi tu comprends ce fou de Monsieur Antonin Artaud, l'un de tes meilleurs fils à qui tu transmets le pouvoir de continuer le Verbe. On ne peut t'aimer, mon Dieu, si on n'aime pas l'humanité. Et l'humanité, tu le sais puisque tu en es le Créateur, c'est aussi ça : la merde. Tu as voulu que tes fils mangent et tu as voulu qu'ils éliminent. Les deux âges de la vie que tu préfères, Amour, sont les deux plus corrompus par les déjections. Et il faut tout l'amour de la mère et tout l'amour de l'infirmière pour aimer ces êtres naturels insoucieux de l'hygiène pas encore appris ou désappris. Pour comprendre l'expression vitale de Monsieur Antonin Artaud, il faut aimer l'homme, l'être en son essence et dans l'existence. Il faut trouver beau ce déporté hagard, croupissant dans ses défécations, qui tend les mains à son libérateur. La poésie n'a rien à voir avec la fabrication esthétique d'une beauté artificielle. Sainte Thérèse de Lisieux, la petite sainte plus proche d'Antonin Artaud qu'il y paraît, disait : "Tout est grâce" et le poète lui répond : "Tout est beauté". Mais on l'interne parce qu'une société policée ne peut admettre une folie si porteuse de destruction potentielle du dire, du ne pas dire, du bien dire :

 


 

 

Mon Dieu, je te remercie de m'avoir mené ici dans ce qu'on appelle la blogosphère. Confronté à la folie, grâce au docteur Hirigoyen, j'y ai retrouvé Artaud, le plus doux des malades mentaux, l'un des plus aimés des amateurs de littérature contemporaines. Mais surtout l'un de tes privilégiés.

Je ne peux supposer rien de comparable à l'avilissement d'un internement psychiatrique avant 1960. Avait-on fait des progrès vraiment sensibles depuis le professeur Charcot ?

 




Ne m'en veuillez pas mes biens chères amies, victimes de ces pervers narcissiques qui venez si nombreuses ici, jour après jour, chercher des explications ou un réconfort : qu'ils sachent, ces tourmenteurs, qu'ils sont malades et qu'à ce titre, ils sont aimés. Monsieur Antonin Artaud, vous le poète fou, dites-le leur et apprenez-leur à s'aimer pour mieux aimer.  

A bientôt les amis


Bernard Bonnejean

Publié dans poésie

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Samia.Nasr 04/07/2009 22:00

Bonsoir Bernard, je passe te souhaiter un bon weekend, je reviendrais un peu tard sur ton blog, j'ai encore des invités, personne ne me laisse souffler, je dois te communiquer mon adresse, je le ferais avec plaisir pour le recueil de Verlaine, mais tu n'es pas obligé, mais ça me touche énormément qu'on pense à moi, gros bisous

doris 04/07/2009 13:17

Merci Bernard!

doris 04/07/2009 11:18

Merci Bernard!

Bernard Bonnejean 04/07/2009 13:10


Merci Doris!