ou comment foutre dehors un importun de
façon élégante
Êtes-vous de la génération du tout-linguistique ? On peut en dater les
débuts aux années soixante-dix quand l'Université française, qui confond souvent la recherche indispensable et les agiornamenti à la mode, a débaptisé, sous la houlette d'un parti
communiste déjà vieillissant, la critique historique pour l'appeler "critique marxiste". A vrai dire, ce mouvement général grégaire ne toucha pas les meilleurs professeurs qui
continuèrent, vaille que vaille, à appeler un chat un chat, ce qui valut à certains des années de purgatoire, et, heureusement pour leurs étudiants, beaucoup de temps pour travailler.
Parmi les joyeusetés de la nouvelle nomenclature, il y avait les registres de langue. Au nombre de trois. Certains tatillons les multiplièrent à l'infini. C'est ainsi en
pédagogie : la notation alphabétique fut préconisée par souci de clarté et de simplification : de A excellent à E minable. On connaît tous l'homo sapiens sapiens encore plus sapiens que tout le
monde, qui crut bon de distinguer le A++, le A+,
le A- et le A--, ce
qui donne en taxinomie classique, successivement : 20/20 ; 19/20 ; 18/20 ; 17/20 ; le 16/20 se notant B++. Si je vous disais à combien de réunions pédagogiques nous avons été invités pour
nous vanter les mérites de la note simplifiée...
Donc, soyons simple et clair. Trois niveaux de langue, à savoir la langue littéraire, la trop noble à n'utiliser que devant un public huppé au fait des bonnes manières ;
la langue courante, celle de tous les jours et de presque tout le monde ; la langue familière, dite aussi vulgaire, dont des professeurs de
collège trop bien élevés avaient du mal à trouver des exemples pour un jeune public aux oreilles encore chastes, mais friand de vulgarités
professorales.
Prenons notre item initial. Vous vous promenez tranquillement sur la blogosphère en un endroit où vous ne devriez
pas être. Comprenez bien que si les blogs sont ouverts à tous, ils sont avant tout la propriété de ceux qui les tiennent. Non, non ! Inutile de me servir ce que je suis capable de me
reprocher tout seul ! Sur ce point je ne vaux pas plus cher.
Amusons-nous, si vous le voulez bien, à relever quelques blogs qui savent encore ce qu'est la langue soutenue, autrement dit littéraire. Ma liste n'a aucune
prétention à l'exhaustivité :
Cas n° 1 :
"Spammeurs 2.0, passez votre chemin".
Cas n° 2 : "Crazy man attention
violent ame sensible passer votre chemin"
Cas n° 3 :
"Passez votre chemin. Drôle d'époque"
Cas n° 4 :
"Google chrome : passez votre chemin sur la version alpha !"
J'ai même trouvé ceci :
Cas n° 5 : "Ecolos intégristes, passez votre chemin, cet article
n’est pas pour vous, comme d’hab. il est politiquement incorrect".
A l'heure où les rouges passent au vert, il faut être courageux pour oser ce genre d'allégation... Comme de dire à un vieux qu'on ne connaît pas : allez, ce temps qui vous reste, passez-le à
vous reposer ! Ce temps-là ne vous appartient pas. Passez votre chemin !
Des policiers, qui ne s'embarrassent pas de ces fioritures superflues, eussent dit, en registre courant :
"Spammeurs 2, circulez ! Il n'y a rien à voir !"
Un père agacé, trop chèrement entouré d'une progéniture agitée, eût volontiers crié en langue familière : "Vous avez pas un peu fini de nous casser les oreilles. Fichez-moi le camp dehors !"
Donc, en conclusion provisoire, il convient de souligner la parfaite éducation du blogueur moyen qui vous met à la porte de son établissement en queue de pie et gants blancs, linguistiquement
parlant s'entend.
Mais poursuivons plus avant nos investigations. La formulation passer son chemin peut intriguer. Il
suffit de procéder par substitution paradigmatique. Passer son chemin n'a pas grand chose à voir, vous le comprenez bien, avec passer son bac ; en revanche, on peut
l'apparenter à passer le bac, sur la Loire, par exemple. On lui préfèrera :
passer le gué
passer le cap Horn
En fait, le sens est plus expressément inclus dans le verbe que dans son régime. Passer son chemin est une expression polyvalente. Passer son chemin ou
passer le gué, c'est "dépasser". Mais c'est aussi, depuis 1340, "se passer de", "se priver de" comme on dit "passer son tour" ou simplement "passe", au bridge par exemple.
Passer son chemin serait donc, en résumé, à la fois "se priver" d'un lieu, d'une étape, par une volonté personnelle, ou, plus souvent, à la suite d'une invitation pressante, à
"dépasser" un endroit interdit, à "ne pas s'arrêter" en route.
Sans doute aurait-on parfois intérêt à moins de délicatesse de ton et à plus de courage dans l'expression du sentiment. A mon avis "foutez-moi le camp !" a beaucoup plus d'allure.
Ah ! Papa ! Je pense à toi, premier du canton au certif, premier en rédac, un langage châtié, même à l'usine. Même toi, tu n'aurais pas dit : "Passez votre chemin", mais "Dehors ! Et plus vite que
ça !" Mais ce n'est pas la même époque !
Permettez-moi, pour ce qui me concerne, après vous avoir souhaité la bienvenue, de préférer vous inviter à prolonger
votre séjour sur ce blog qui, contrairement à certains dits "politiques", n'a pas la prétention de vous mettre en mains le bulletin à glisser dans l'urne. Du reste, les quelques
naïfs/naïves qui croient encore avoir assez d'influence pour parvenir à ce qui aujourd'hui tient de la prouesse, en seront pour leurs frais.
A bientôt les amis, que j'aimerais pouvoir accueillir comme des Zazie chez les Papous,
Bernard Bonnejean
Par Bernard Bonnejean
-
Publié dans : humour dangereux
4
-
Recommander