Passez votre chemin !

Publié le par Bernard Bonnejean

ou comment foutre dehors un importun de façon élégante

Êtes-vous de la génération du tout-linguistique ? On peut en dater les débuts aux années soixante-dix quand l'Université française, qui confond souvent la recherche indispensable et les agiornamenti à la mode, a débaptisé, sous la houlette d'un parti communiste déjà vieillissant, la critique historique pour l'appeler "critique marxiste". A vrai dire, ce mouvement général grégaire ne toucha pas les meilleurs professeurs qui continuèrent, vaille que vaille, à appeler un chat un chat, ce qui valut à certains des années de purgatoire, et, heureusement pour leurs étudiants, beaucoup de temps pour travailler.

Parmi les joyeusetés de la nouvelle nomenclature, il y avait les registres de langue. Au nombre de trois. Certains tatillons les multiplièrent à l'infini. C'est ainsi en pédagogie : la notation alphabétique fut préconisée par souci de clarté et de simplification : de A excellent à E minable. On connaît tous l'homo sapiens sapiens encore plus sapiens que tout le monde, qui crut bon de distinguer le A++, le A+, le A- et le A--, ce qui donne en taxinomie classique, successivement : 20/20 ; 19/20 ; 18/20 ; 17/20 ; le 16/20 se notant B++. Si je vous disais à combien de réunions pédagogiques nous avons été invités pour nous vanter les mérites de la note simplifiée...

Donc, soyons simple et clair. Trois niveaux de langue, à savoir la langue littéraire, la trop noble à n'utiliser que devant un public huppé au fait des bonnes manières ; la langue courante, celle de tous les jours et de presque tout le monde ; la langue familière, dite aussi vulgaire, dont des professeurs de collège trop bien élevés avaient du mal à trouver des exemples pour un jeune public aux oreilles encore chastes, mais friand de vulgarités professorales.


 
Prenons notre item initial. Vous vous promenez tranquillement sur la blogosphère en un endroit où vous ne devriez pas être. Comprenez bien que si les blogs sont ouverts à tous, ils sont avant tout la propriété de ceux qui les tiennent. Non, non ! Inutile de me servir ce que je suis capable de me reprocher tout seul ! Sur ce point je ne vaux pas plus cher.

Amusons-nous, si vous le voulez bien, à relever quelques blogs qui savent encore ce qu'est la langue soutenue, autrement dit littéraire. Ma liste n'a aucune prétention à l'exhaustivité :

Cas n° 1 : "Spammeurs 2.0, passez votre chemin".
Cas n° 2 : "Crazy man attention violent ame sensible passer votre chemin"
Cas n° 3 : "Passez votre chemin. Drôle d'époque"
Cas n° 4 : "Google chrome : passez votre chemin sur la version alpha !"

J'ai même trouvé ceci :

Cas n° 5 : "Ecolos intégristes, passez votre chemin, cet article n’est pas pour vous, comme d’hab. il est politiquement incorrect".

A l'heure où les rouges passent au vert, il faut être courageux pour oser ce genre d'allégation... Comme de dire à un vieux qu'on ne connaît pas : allez, ce temps qui vous reste, passez-le à vous reposer ! Ce temps-là ne vous appartient pas. Passez votre chemin !



Des policiers, qui ne s'embarrassent  pas de ces fioritures superflues, eussent dit, en registre courant : "Spammeurs 2, circulez ! Il n'y a rien à voir !"

Un père agacé, trop chèrement entouré d'une progéniture agitée, eût volontiers crié en langue familière : "Vous avez pas un peu fini de nous casser les oreilles. Fichez-moi le camp dehors !"

Donc, en conclusion provisoire, il convient de souligner la parfaite éducation du blogueur moyen qui vous met à la porte de son établissement en queue de pie et gants blancs, linguistiquement parlant s'entend.


Mais poursuivons plus avant nos investigations. La formulation passer son chemin peut intriguer. Il suffit de procéder par substitution paradigmatique. Passer son chemin n'a pas grand chose à voir, vous le comprenez bien, avec passer son bac ; en revanche, on peut l'apparenter à passer le bac, sur la Loire, par exemple. On lui préfèrera :

passer le gué
passer le cap Horn

En fait, le sens est plus expressément inclus dans le verbe que dans son régime. Passer son chemin est une expression polyvalente. Passer son chemin ou passer le gué, c'est "dépasser". Mais c'est aussi, depuis 1340, "se passer de", "se priver de" comme on dit "passer son tour" ou simplement "passe", au bridge par exemple.

Passer son chemin serait donc, en résumé, à la fois "se priver" d'un lieu, d'une étape, par une volonté personnelle, ou, plus souvent, à la suite d'une invitation pressante, à "dépasser" un endroit interdit, à "ne pas s'arrêter" en route.

Sans doute aurait-on parfois intérêt à moins de délicatesse de ton et à plus de courage dans l'expression du sentiment. A mon avis "foutez-moi le camp !" a beaucoup plus d'allure.

Ah ! Papa ! Je pense à toi, premier du canton au certif, premier en rédac, un langage châtié, même à l'usine. Même toi, tu n'aurais pas dit : "Passez votre chemin", mais "Dehors ! Et plus vite que ça !" Mais ce n'est pas la même époque !


Permettez-moi, pour ce qui me concerne, après vous avoir souhaité la bienvenue, de préférer vous inviter à prolonger votre séjour sur ce blog qui, contrairement à certains dits "politiques", n'a pas la prétention de vous mettre en mains le bulletin à glisser dans l'urne. Du reste, les quelques naïfs/naïves qui croient encore avoir assez d'influence pour parvenir à ce qui aujourd'hui tient de la prouesse, en seront pour leurs frais.


A bientôt les amis, que j'aimerais pouvoir accueillir comme des Zazie chez les Papous,


Bernard Bonnejean

Publié dans humour dangereux

Commenter cet article

Bernard 25/08/2009 03:15

Miguel, tu es jeune encore ! Il arrive un jour où on n'ose même plus s'asseoir de peur de ne plus avoir envie de se relever. Ou plutôt de peur que plus personne ne te demande de te relever pour aider ce dont tu n'as même plus la force. Alors pour tromper la soudaine inutilité que tu n'as pas vu venir tu fais comme Reggiani : tu te mets à chanter la vie, le vin, les femmes, l'amour de peur qu'on ne t'ôte tout ça, prématurément, toujours trop tôt. Avec le sentiment bien amer que tu ne pourras pas y échapper.
Comme c'est la première fois que tu t'exprimes sur mon blog, je me permets de te présenter. Avant Miguel, c'est à peine si je connaissais le mot "blog". Je suis allé sur le sien, un soir d'élections, sans savoir que j'étais sur un blog. Puis je suis allé sur un autre, et encore un autre. Tous à Orléans. J'ai trouvé ça amusant, plaisant, parfois réconfortant, parfois irritant voire révoltant, toujours instructif ; et j'ai ouvert le mien. Merci Miguel.

Miguel 24/08/2009 23:58

Cette chanson de reggiani très peu connue est l'une de mes préférées.

doris 03/07/2009 15:21

Merci de votre confiance, Bernard! Bouche cousue, promis!

Encore mieux! Le prof. Deleuze m'a fait hurler de rire! Un régal votre blog et une sacrée détente dans ma vie de ......

A mon avis ce sont vos idées qui l'emportent et j'espère que vous êtes lu par beaucoup de ces'politiquement corrects'!

Je n'ai pas votre culture mais je vous lis tous les jours avec grand plaisir! Bonne continuation!

doris

doris 03/07/2009 11:30

Bernard, extraordinaire vos vidéos! Je me demande où vous les avez dénichées! Bonne continuation!

doris

Bernard Bonnejean 03/07/2009 11:49


Un secret, Doris, à ne répéter à personne :

Je travaille comme la plupart des paroliers c'est-à-dire que je place les paroles sur la musique et non l'inverse.

Si bien que, contrairement à ce que vous pourriez penser, je ne connais pas à l'avance le canevas de mon papier. J'en ignore jusqu'à la chute. Entre nous, l'intervention du Petit Prince n'était pas
prévue. C'est Regiani [à pleurer cette chanson criante de vérité !] qui m'y a contraint. En fait, il s'agit de faire concorder une iconographie înitiale et le discours qu'elle porte, a
posteriori. Sans heurts : le plus difficile est de trouver les transitions qui noueront l'ensemble sans les faire remarquer. 

Est-ce à dire que l'esthétisme l'emporte sur les idées ? NON !

Gardez pour vous cette cuisine interne. Le client doit rester en salle sans jamais aller regarder ce qui mijote dans le labo. Mais je profite de la désertion quasi générale pour me confier à
vous.

Merci Doris d'être venue me voir

Bernard