Encore un fameux, celui-là

Publié le par Bernard Bonnejean


Léon Bloy

Soyons honnête : des comme ça, dans notre société de civilisés diplomates [traduire, si vous le désirez, par faux-jetons comme pas deux] vous aurez du mal à en trouver. Je ne vous présente pas le bonhomme. Si vous me lisez, c'est que vous avez Internet, et, par conséquent, toute latitude pour consulter une bio-bibliographie en ligne.

Pas la peine de prendre des chemins détournés ! Léautaud, à côté, aurait presque un air petit bourgeois trop poli pour être honnête. 



Bloy est carrément méchant, vindicatif, odieux, insupportable. Il peut être franchement raciste, xénophobe, intolérant, intolérable, et il ne fait aucun doute qu'aujourd'hui il aurait été condamné mille fois pour ses écrits et qu'il aurait perdu tous ses procès.

Mais quelle plume mes aïeux ! Quelle verve ! Un génie de l'invective en robe de soirée, de la haine savamment mise en forme. Du grand art ! Jamais égalé depuis sa mort, même par Louis-Ferdinand Céline, qui s'y connaissait pourtant à tourner le compliment. Mais Céline insultait littérairement, si je puis dire ; Bloy le fait par une sorte de misanthropie non calculée, servie par un vrai talent de polémiste à son compte.

C'est vrai que ce catholique est l'un des seuls de son époque à avoir défendu Dreyfus. Pour cette raison, il s'est retrouvé seul, avec sa femme et ses enfants, sans ressource et, souvent, sans rien à manger dans son assiette. Certes, ses outrances le préparaient depuis longtemps à cette solitude et à cette indigence. Ce n'est pas le tout d'écrire ; il faut vendre ses livres. D'où la nécessité, que plus personne n'ignore, de pistons de toutes sortes, d'appuis politiques, religieux. Un écrivain vit dans une société donnée, qu'il n'a pas choisie. Il n'écrit pas pour la postérité. Foutaise de prof en mal de romantisme, que cette postérité-là qui ne donne rien à bouffer. En attendant une gloire posthume, très aléatoire, à laquelle ne pensent finalement que les ratés d'une littérature de kiosque de gares, il vaut mieux savoir se vendre et faire vendre.

Si vous commencez par dire du mal de tout le monde, à commencer par votre éditeur, à moins de tomber sur un génie de l'édition (Gallimard fut de ceux-là, qui pardonnait tout à ses auteurs pourvu qu'ils soient des artistes du verbe), vous avez peu de chance de réussir à vous faire connaître, ou si vous passez cet obstacle, à ce que la critique ne vous éreinte pas.

En ces années 1899-1900, notre Léon Bloy a lancé si loin le bouchon qu'il est exilé au Danemark. Pauvres Danois ! Ils dégustent comme jamais ! Bloy leur fait avaler son poison  à haute dose. Il n'aime ni le pays ni les gens ni leur religion ni rien de ce qui peut être danois. C'est le Journal de ce grand écrivain catholique, qu'on se passe encore sous le manteau, déconseillé par les curés, que j'aimerais vous faire un peu connaître aujourd'hui.

2 avril : Nous avons découvert [ma femme et moi] qu'une masse de petits gâteaux danois faits ici, cette semaine sainte, en vue de Pâques, a disparu complètement. Ils ont été mangés, sans doute, par une jeune fille agréable à voir qui a passé chez nous trois jours. La gourmandise soutenue par une faculté remarquable de s'empiffrer est une chose très scandinave. Mais plus scandinave et plus protestant encore paraît le désir des vierges de se faire tripoter par les messieurs.

Dans l'Aurore venue ce matin, lu un article d'Urbain Gohier qui "entreprend de refaire un peuple". La lecture de ce républicain merdeux produit en moi quelque chose d'apocalyptique. Faut-il que la France soit châtiée, quasi maudite, pour que de tels couillons surgissent.

8 avril : Fête anniversaire de l'imbécile Christian, le vieux roi reproducteur. On se pavoise, des fanfares parcourent les rues. Pour échapper à ce boucan, lu le Scarabée d'or de Poë et de Baudelaire, avec une indicible volupté.

29 avril : Oh ! l'horreur insurmontable, indicibles de nos latrines luthériennes et scandinaves qu'on ne vide pas et qui débordent comme un poème de Grundtvig !

11 mai : Ce matin, à la sortie de la grand'messe, j'ai eu l'impression que voici. Il m'a semblé que le petit troupeau catholique, dont je suis, est fort méprisé ici. De fait, il n'est recruté que parmi les indigents. [...] Il m'a bien semblé, encore une fois, que nous étions regardés du haut de la lune. Après tout, n'est-ce pas le devoir de ces belles dames accoutumées à sucer Luther, de nous conchier du haut des astres ?

Vous allez dire qu'il exagère un peu, Léon Bloy, quand même ! Vous avez sans doute un peu raison et il y aurait aujourd'hui dans ses écrits mille bons prétextes à le traîner devant les tribunaux.

Cependant, pour sa défense, voici ce qu'un critique littéraire s'est permis d'écrire sur ce bel esprit parfaitement indigne. L'Humanité nouvelle, une revue littéraire de l'époque, eut le toupet, qui ne coûtait rien en ce temps béni, d'écrire ceci :

Dieu seul est épargné par Léon Bloy ! : son âme pour un court instant dégorgée de pus, s'aromatise de louanges vers Celui qui créa le morpion, l'hyène, la vipère, la mouche charbonneuse, le crapaud, le vautour, la punaise et l'acarus de la gale et qui sut, un jour, les réunir en un seul être pour l'édification des catholiques et la gloire des lettres françaises.

Bon ! Eh bien ! Voilà, voilà, voilà !

Ce méchant bonhomme fut donc, comme je l'ai dit, l'un des seuls catholiques patentés à prendre la défense du capitaine Dreyfus. Il alla plus loin quand il écrivit Le Salut par les juifs. Plus étonnant encore, ce papier, découvert sur Internet, écrit pour un journal qui, bien entendu, ne put le publier :

La mort de Jules Bonnot, par Léon Bloy

Publié le 28 novembre 2008 par Juan Asensio

 



Le lendemain du 29 avril 1912, lorsque Jules-Joseph Bonnot est abattu comme une bête dans sa tanière, Bloy écrit un texte qui ne peut évidemment être publié. On peut croire qu’il ne cherche même pas une audience. Il le confiera seulement au sixième volume de son journal, Le Pèlerin de l’Absolu, qui ne paraîtra que deux ans plus tard. Le voici (1) :

400px-Le_Petit_Journal_-_Bonnot.jpgL’événement qui remplit toutes les feuilles et toutes les cervelles, c’est la capture et la mort de l’anarchiste Bonnot, chef d’une bande qui terrifiait Paris et la province depuis des semaines : vols, cambriolages, assassinats. En remontant jusqu’à Ravachol, je peux dire que je n’ai rien vu de plus ignoble, de plus totalement immonde en fait de panique et d’effervescence bourgeoise.
Le misérable s’était réfugié dans une bicoque, à Choisy-le-Roi. Une multitude armée a fait le siège de cette forteresse défendue par un seul homme qui s’est battu jusqu’à la fin, quoique blessé, et qu’on n’a pu réduire qu’avec une bombe de dynamite posée par un héros (!) qui a opéré en se couvrant d’une charrette à foin et cuirassé de matelas.
Les journaux ne parlent que d’héroïsme. Tout le monde a été héroïque, excepté Bonnot. La population entière, au mépris des lois ou règlements de police, avait pris les armes et tiraillait en s’abritant. Quand on a pu arriver jusqu’à lui, Bonnot agonisant se défendait encore et il a fallu l’achever.
Glorieuse victoire de dix mille contre un. Le pays est dans l’allégresse et plusieurs salauds seront décorés.
Heureusement Dieu ne juge pas comme les hommes. Les bourgeois infâmes et tremblant pour leurs tripes qui ont pris part à la chasse, en amateurs, étaient pour la plupart, j’aime à le croire, de ces honorables propriétaires qui vivent et s’engraissent de l’abstinence ou de la famine des pauvres, chacun d’eux ayant à rendre compte, quand il crèvera, du désespoir ou de la mort d’un grand nombre d’indigents. Protégés par toutes les lois, leur infamie est sans aucun risque. Sans Dieu, comme Bonnot, ils ont l’hypocrisie et l’argent qui manquèrent à ce malheureux. J’avoue que toute ma sympathie est acquise au désespéré donnant sa vie pour leur faire peur et je pense que Dieu les jugera plus durement.
Cette brillante affaire avait nécessairement excité la curiosité la plus généreuse. Ayant duré plusieurs heures, des autos sans nombre avaient eu le temps d’arriver de Paris, amenant de nobles spectateurs impatients de voir et de savourer l’extermination d’un pauvre diable. Le comble de l’infamie a été la présence, dans les autos, d’une autre armée de photographes accourus, comme il convient, pour donner aux journaux tous les aspects désirables de la bataille.



A bientôt les amis

Bernard Bonnejean

Publié dans humour grinçant

Commenter cet article

Samia.Nasr 02/07/2009 02:06

Bonsoir Bernard, c'est vrai je n'ai pas oublié le livre de ta Thérèse, seulement un petit problème avec le compte Paypal au MAROC, j'ai même fait tout un article sur le forum d'over-blog, mais pas de réponse, mais je trouverais une autre solution, j'y penserais, merci beaucoup pour le livre sur Verlaine, j'accepte ton cadeau, je t'enverrais mon adresse avec grand plaisir, je t'en remercie en avance, je ne sais pas si tu as le lien de ton livre sur Verlaine sur ton blog, là je suis curieuse, je chercherais, maintenant il fait tard, à demain, gros bisous.

Samia.Nasr 01/07/2009 22:38

Bonjour Bernard, je t'offre le prix "I love your blog" comme j'aime tes articles qui sont très instructifs, tu peux à ton tour l'offrir à tes amis,(es), bonne soirée, gros bisous

Bernard Bonnejean 02/07/2009 01:48


                           

Alors là, ma petite Samia, je n'ai jamais été aussi heureux. Et flatté.

Ce prix, je le reçois vraiment comme un des plus beaux cadeaux de ma vie !!! Et je le mérite ! Un gros travail. Aucune improvisation. Enfin, presque !!

Tu ne peux pas te rendre compte l'honneur que tu me fais !!! Le Maroc au secours de la civilisation française !

Envoie-moi ton adresse par mail que je t'envoie mon dernier livre. Parce que ton travail sur Verlaine, c'est quelque chose aussi !!!  

Pas le livre sur ma Thérèse chérie : je ne le donne à personne ; il se mérite, en le payant.

Je t'embrasse très très fort, parce que tu viens de me réconcilier avec le monde actuel

Bernard


Sourour 01/07/2009 17:53

bonne journee ce jour fete du canada message recu et mille merci

Bernard Bonnejean 02/07/2009 01:53


Embrassez votre petite fille dont la maladie me hante. Je voudrais tant qu'elle guérisse !! Elle guérira, sinon je me fâche !! Mince alors !! Comme vous dites : Allah est grand" et moi je
dis "Dieu est bon et tout-puissant".