Paul Léautaud, l'avatar du groupuscule,

Publié le par Bernard Bonnejean

Le parrain des Zinzins

N’ayez crainte : je ne vais pas vous servir une monographie quotidienne. Surtout pas de celles qu’on rédige comme le héros de Truffaut dans La Chambre verte, un éloge posthume, une chronique nécrologique pour presse spécialisée. C’est un métier qui n’est pas le mien. Les exercices de style pour abonnés anciens combattants, je ne méprise pas, mais ce n’est pas dans mes compétences. Je me suis même offert le luxe, un peu taquin, de commencer la vie et l’œuvre d’un personnage assez obscur par ces mots :

 

Un linguiste, spécialiste de l’autobiographie – il me semble, si mes souvenirs sont justes, qu’il s’agit de Philippe Lejeune – a un jour arrêté que les deux événements les moins instructifs de la vie d’un homme étaient sa naissance et sa mort. De fait, si une existence, qu’elle soit racontée par soi ou rapportée par un autre, est bien une histoire inscrite dans l’histoire, en ce sens qu’elle suit un enchaînement chronologique d’un point à un autre, dans l’espace et dans le temps, c’est souvent commode, mais parfaitement chimérique, d’entreprendre la découverte d’une personnalité par une fiche d’état civil : « Né le… à… ».

 

Je ne vous dirai pas dans quel livre j’ai commis cette saillie un peu provocatrice, mais aujourd’hui encore, au moment de relire avant publication, je persiste et je signe, plus par conviction que pour embêter le bourgeois. Entre nous, l’un n’empêche pas l’autre.

Plutôt que de vous raconter la vie de Paul Léautaud, le parrain choisi des Zinzins d’Over, je préfère vous le faire connaître par ses idées et ses écrits.

 

Le bonhomme était peu porté sur la religion. Pourtant, il aimait les gens de conviction. Sur la Mayenne, le département où je suis né, il a dit cette gentillesse si rare chez ce misanthrope :

Les chouans avaient vraiment grande allure, un idéalisme d'une certaine envergure, si fermé que je sois et rétif à leur esprit religieux (Journal littéraire, [21 mars 1929], éd. Mercure de France, 1959, p. 227).

En revanche, il n’avait aucune estime pour le lavallois Alfred Jarry, sans doute parce que sa folie pouvait rivaliser avec la sienne :

Fini, bien fini, ce pauvre Jarry. Malade, détraqué par les privations, l'alcoolisme et la masturbation, incapable de gagner sa vie en aucune façon, ni avec un emploi, ni par une collaboration quelconque à un journal. On l'avait fait entrer il y a deux ou trois ans au Figaro il ne faisait rien, ou ce qu'il faisait était illisible. Couvert de dettes et déjà un peu fou, il y a un an on avait organisé au Mercure la publication, à tirage restreint et très cher, d'un mince ouvrage de lui. Cela lui avait fourni, toutes ses dettes payées, environ un billet de huit cents à mille francs. Il a tout mangé à boire, à courir les cafés, si bien qu'aujourd'hui, fourbu et fichu, il se résigne à repartir chez sa sœur (Journal littéraire, [23 janvier 1907], p. 17).


Certains ont même avancé qu’il n’aimait personne. Disons plus honnêtement qu’il lui arrivait d’aimer qui ne l’était pas. On sait ainsi que Mallarmé eut maille à partir avec la critique de son temps. Léautaud lui fit cadeau de ce compliment inoubliable :

Celui-là fut mon maître, Quand je connus ses vers, ce fut pour moi une révélation, un prodigieux éblouissement, un reflet pénétrant de la beauté, mais en même temps qu'il me montra le vers amené à sa plus forte expression et perfection, il me découragea de la poésie, car je compris que rien ne valait que ses vers et que marcher dans cette voie, c'est-à-dire : imiter, ce serait peu digne et peu méritoire. […] Les vers de Mallarmé sont une merveille inépuisable de rêve et de transparence. (…) Mallarmé est mort. Il a enfoncé le cristal par le monstre insulté. Le cygne magnifique est enfin délivré. Et quelle qualité : il était unique (Journal littéraire, [10 septembre 1898], 1954, p. 21.


Quant à sa misogynie, c’est de l’ordre de la diffamation. Il fait ainsi le portrait d’une inconnue :

Ce matin, chez Garçon, dans le salon, comme j'attendais pour le voir, une femme, 40 ou 45 ans, fort jolie, mise cossue, mais très simple, de beaux yeux, une jolie bouche, un sourire délicieux, le décolleté de son corsage laissant voir le globe des seins sous une légère guipure, en compagnie d'un homme d'une cinquantaine d'années, à monocle et à rosette (Journal littéraire, [9 juillet 1931], 1960, p. 81).

Cette anecdote sur Colette montre qu’il avait aussi de l’entregent :

Quand j'ai dit mon âge, Colette m'a dit: « Vous dites cinquante-trois ans ? Vous êtes mon aîné d'une année. Cinquante-deux, moi. » Je lui ai répliqué : « Je suis votre aîné encore plus que par l'âge... » Elle m'a regardé avec un air interrogatif. J'ai ajouté : « Je n'ai pas... je n'ai pas votre bel aspect. » Elle est en effet encore fort jolie, - et jolie n'est pas le mot. Ce qu'il faudrait dire c'est qu'elle respire la volupté, l'amour, la passion, la sensualité, avec un grand fond de mélancolie qu'on devine bien (Journal littéraire, [16 juin 1925], 1958, p. 56).


Mais on est libre de ne retenir de lui que ses éclairs de "folie" d’une drôlerie certaine :

Le mariage fait des cocus et le patriotisme des imbéciles.


Chaque fois qu'une maîtresse me quitte, j'adopte un chat de gouttière : une bête s'en va, une autre arrive.


Il n'y a encore que les gens qui écrivent qui sachent lire.


L'affection est un sentiment fade, c'est l'amour des gens tièdes.


Avoir de l'esprit. Plaire aux femmes. Rien qui s'oppose davantage.


On me demandait l'autre jour : "Qu'est-ce que vous faites ? - Je m'amuse à  vieillir, répondis-je. C'est une occupation de tous les instants."


Maintenant vous connaissez mieux le parrain des lieux, ce qui devrait vous permettre, je l’espère sincèrement, de mieux apprécier le filleul qui vous dit :


A bientôt les amis


Bernard Bonnejean 

Publié dans humour grinçant

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Nasr.samia 30/06/2009 10:11

Bonjour Bernard, je reviendrais ce soir lire cet article qui me paraît très intéressant et merci de nous faire partager des bons articles, bon mardi et à ce soir, gros bisous