Et si on allait quelque part ?

Publié le par Bernard Bonnejean

 

 ou vaut-il mieux voyager près pour ménager sa monture ?


A ce couple de septuagénaires, elle bretonne, lui néozélandais,
rencontrés pendant nos courtes vacances au Mont-Saint-Michel,
qui firent trois fois le tour du monde pour tromper leur vieillesse.

 Pourquoi se priver du plaisir de se réveiller un beau matin dans une chambre d'hôtel inconnue et de se dire : « Aujourd'hui, je vais visiter New York », ou « Je vais descendre Li jiang en bateau », ou « Je vais grimper sur le Machu Picchu » ? Pourquoi ne pas s’offrir de l'extraordinaire et de l'inédit ? Quand le poids des journées répétitives nous colle les pieds au plancher, un voyage nous donne des ailes.

 Nous méritons tous mieux que la vie que nous avons. Et comme nous pouvons difficilement vivre une autre vie que la nôtre, nous avons tous le droit de tricher un peu avec nos limites. Partir ailleurs pour quelque temps fait franchir des frontières bien plus importantes que les frontières géographiques.

Bel exemple de questionnaire truqué. Répondre autrement que ce qui est dicté dans la fausse question, c'est passer au mieux pour un imbécile, au pire pour un menteur. Pourtant, le rédacteur donne lui-même la clef de sa manipulation : "Nous avons tous le droit de tricher". Merci Monsieur pour cet excès d'honnêteté.

Un adage populaire, dont l’auteur est un sage d’après Alphonse Allais, aurait prétendu que « les voyages forment la jeunesse ». L’humoriste qui sait manier le verbe et ce que parler veut dire d’ajouter aussitôt : « et déforment les chapeaux ». Attention de ne pas se contenter de n’y voir qu’un bon mot à lire au premier degré ! Au cours de mes pérégrinations forcées et lointaines, ou choisies et proches, j’ai maintes fois eu l’occasion de rencontrer cette race d’aventuriers instables qui finissaient presque tous, à force de ne plus avoir de repères fixes, par « travailler du chapeau ».

L’admirable Sénèque, l’un des maîtres à penser de ma jeunesse lycéenne de latiniste en herbe, écrit dans cette lettre à son ami Lucilius la vanité d’essayer de (se) fuir par ce qu’on appelle aujourd’hui le dépaysement. Je vous livre ce chef-d’œuvre de la littérature latine in extenso  tant la leçon du philosophe ne semble pas avoir pris une ride :

LETTRE XXVIII.

 Buste de Sénèque

Buste de Sénèque


Inutilité des voyages pour guérir l'esprit.


Il n'est arrivé, penses-tu, qu'à toi seul, et tu t'en étonnes comme d'une chose étrange, qu'un voyage si long et des pays si variés n'aient pu dissiper la tristesse et l'abattement de ton esprit. C'est d'âme qu'il faut changer, non de climat. Vainement tu as franchi la vaste mer ; vainement, comme dit notre Virgile

 

Terre et cités ont fui loin de tes yeux,


tes vices te suivront, n'importe où tu aborderas. À un homme qui faisait la même plainte Socrate répondit : « Pourquoi t'étonner que tes courses lointaines ne te servent de rien ? C'est toujours toi que tu promènes. Tu as en croupe l'ennemi qui t'a chassé. » Quel bien la nouveauté des sites peut-elle faire en soi, et le spectacle des villes ou des campagnes ? Tu es ballotté, hélas ! en pure perte. Tu veux savoir pourquoi rien ne te soulage dans ta triste fuite ! Tu fuis avec toi. Dépose le fardeau de ton âme : jusque-là point de lieu qui te plaise. Ton état, songes-y, est celui de la prêtresse que Virgile introduit déjà exaltée et sous l'aiguillon, et toute remplie d'un souffle étranger :



La prêtresse s'agite et tente, mais en vain,

De secouer le dieu qui fatigue son sein.


Tu cours çà et là pour rejeter le faix qui te pèse ; et l'agitation même le rend plus insupportable. Ainsi sur un navire une charge immobile est moins lourde : celle qui roule par mouvements inégaux fait plus tôt chavirer le côté où elle porte. Tous tes efforts tournent contre toi, et chaque déplacement te nuit : tu secoues un malade. Mais, le mal extirpé, toute migration ne te sera plus qu'agréable. Qu'on t'exile alors aux extrémités de la terre ; n'importe en quel coin de pays barbare on l’aura cantonné, tout séjour te sera hospitalier. Le point est de savoir quel tu arriveras, non sur quels bords : et c'est pourquoi notre âme ne doit s'attacher exclusivement à aucun lieu. Il faut vivre dans cette conviction : « Je ne suis pas né pour un seul coin du globe ; ma patrie c'est le monde entier. » Cela nettement conçu, tu ne serais plus surpris de ne point trouver d'allégement dans la diversité des pays où te pousse incessamment l'ennui de ce que tu vis d'abord ; le premier endroit t'aurait su plaire, si tu voyais en tous une patrie. Mais tu ne voyages pas, tu te fais errant et passif, et d'un lieu tu passes à un autre quand l'objet tant cherché par toi, le bonheur, est placé partout. Y a-t-il quelque part si broyant pêle-mêle qu'au forum ? Là encore on peut vivre en paix, si l'on est contraint d'y loger. Mais si le choix m'est laissé libre, je fuirai bien loin l'aspect même et le voisinage du forum. Comme en effet les lieux malsains attaquent le plus ferme tempérament ; ainsi pour l'âme bien constituée, mais qui n'a point encore atteint ou recouvré toute sa vigueur, il est des choses peu salubres. Je ne pense point comme ceux qui s'élancent au milieu de la tourmente et qui, épris d'une vie tumultueuse, luttent quotidiennement d'un si grand courage contre les affaires et leurs difficultés. Le sage supporte ces choses, il ne les cherche pas : il préfère la paix à la mêlée. On ne gagne guère à s'être affranchi de ses vices, s'il faut guerroyer avec ceux d'autrui. « Trente tyrans, dis-tu, tenaient Socrate bloqué de toute part, et ils n'ont pu briser son courage. » Qu'importe le nombre des maîtres ? Il n'y a qu'une servitude ; et qui la brave, quelle que soit la foule des tyrans, est libre.

Il est temps de finir ma lettre, mais pas avant le port payé. « Le commencement du salut, c'est la connaissance de sa faute. » Excellente parole d'Epicure, à mon sens. Car si j'ignore que je fais mal, je ne désire pas me corriger ; et il faut se prendre en faute avant de s'amender. Certaines gens font gloire de leurs vices. Crois-tu qu'on songe le moins du monde à se guérir, quand on érige ses infirmités en vertus ? Donc, autant que tu pourras, prends-toi sur le fait : informe contre toi-même ; remplis d'abord l'office d'accusateur, puis de juge, enfin d'intercesseur, et sois quelquefois sans pitié.


Le grand Sénèque a raison : « Les voyages ne guérissent point l’âme ». Danton, pour lequel j’ai un faible, sans honte, répondit à un ami qui voulait lui sauver la tête en lui proposant l’exil : « Est-ce qu’on n’emporte pas la patrie à la semelle de ses souliers » ? Autrement dit, avec la terre natale, tous les souvenirs, les soucis, les souffrances, et… soi-même.

Car le pire ennemi, en terre étrangère, c’est soi-même. Vous souvenez-vous des Orgueilleux d’Yves Allégret, qui réunissait, en 1953, Michèle Morgan et Gérard Philipe. Dès que je l’ai vu, j’ai été bouleversé, littéralement. Mais je ne l’ai compris que quand moi-même j'ai vécu Français parmi des Sud-Américains hostiles, parce qu’ils jugeaient tous inconvenant, voire antinaturel, qu’un Français puisse être autrement que fortuné, dans tous les sens du terme. Ce Français, que campe Philipe, n’a pas assez d’orgueil pour masquer sa faiblesse, quintuplée au milieu de ces gens qui, eux, ont la chance d’être chez eux, au milieu des leurs, dans leur univers construit par les aïeux et par les ans. Des arbustes rabougris et pauvres, peut-être, mais avec des racines.


 



Les Orgueilleux, Allégret, 1957.

Les Orgueilleux en exil ont perdu leurs racines et ils devraient accepter ce visage de la mort. C’est impossible ! Alors, il faut danser, danser, danser ! Cette ronde infernale n’est pas un sursaut, une survie ; c’est un masque. Un orgueil caché dans une fierté sans noblesse et surtout sans ancrage dans une vision lucide de son image. Le personnage de Philipe ne me dégoûte qu’une fois dans la scène : quand il casse la bouteille. C’est Morgan, son regard, sa suffisance, sa morale bourgeoise que l’on devine dans sa mise, qui me fait horreur de bout en bout. Parce qu’elle juge sans avoir rien compris. Son regard est celui d'une idiote trop bien élevée qui ignore que passés un certain nombre de méridiens la pitié à l'occidentale n'a plus cours.


A bientôt, les amis et content de vous revoir (et de lire vos commentaires),


Bernard Bonnejean
 

 

Publié dans vie en société

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Dominique Baumont 17/06/2009 18:30

Je ne me suis en aucun cas senti visé mon cher Bernard.
Mais j'ai tant entendu de critiques sur les coopérants: néo-colonialisme (la plus courante), fuite (la plus con)que vous avez apportez de l'eau au moulin de ceux de vos (nombreux) lecteurs qui penseraient ainsi.
Au fait ami, m'auriez vous rayé de la liste de vos abonnés ? Je n'ai reçu aucun mail concernant votre dernière production.Bien à vous. Dominique

Bernard Bonnejean 18/06/2009 00:24


Vous rayer de la liste de mes deux abonnés (Samia, l'autre fidèle, aurait-elle aussi été radiée?)  ?? Il faudrait être encore plus fou que je ne le suis !!! Je vous conseille de vous
réinscrire, parce que franchement je ne sais comment faire pour vous réintégrer.

Soyons clair, Dominique. A défaut de partir en coopération comme je l'aurais désiré (la faute au colonel Mouamar, le copain à Sarko, qui a pris le pouvoir sans demander à personne), j'ai
bénéficié d'un stage à l'Université de Dijon en vue de servir la Lybie, puis le Tchad (pas de pot : la guerre !!) ou éventuellement le Niger ou le Mali. Le fait que je me
sois retrouvé dans un régiment disciplinaire en Guyane française est hors sujet.  

Ce stage, au milieu des élites en partance, m'aura permis de comprendre ce qu'attendaient ces nombreux bienfaiteurs : une montagne de CFA (l'expression est d'elles et eux, pas de moi) ; un peu de
mouvement dans une vie monotone ; et - permettez-moi de le regretter avec vous - la fuite de leurs emmerdes pour certains.

En Guyane, j'ai vécu parmi des "Européens", plus ou moins interdits de séjour en métropole, qui vivotaient de combines plus ou moins avouables. Ce n'étaient pas des coopérants, mais le fait est
qu'ils étaient mieux là-bas qu'ici.

MAIS, enseignant, j'ai eu l'honneur et la joie de voir partir quelques-unes de mes élèves aux côtés de Mère Teresa. Je pense encore beaucoup à elles. Comme je pense à tous ceux et à toutes celles
qui dans le cadre de mes activités à la tête d'une association tiers-mondiste, seraient volontiers partis pour aider et secourir, sans arrière-pensée égotiste.

MAIS vous ne m'enlèverez pas de la tête que ces intentions pures ne sont pas partagées par tout le monde. Denis Zodo a protesté la première semaine de mon arrivée à over-blog parce que j'évoquais
le personnage controversé de Foccart, le père de la Françafrique. Pourtant, le fait est que les bénéficiaires de ces relations plus matérielles que charitables se sont précipités à la
sépulture de Monsieur le Président Omar Bongo, dont je ne vous dirai rien...

Bah ! Cher Dominique. Plus de vingt-cinq ans à la tête d'une association à but humanitaire avec une femme politique camerounaise de grand renom sur place ne me permettent pas une
naïveté trop excessive. Vous n'y êtes pour rien. 

En toute amitié, cher abonné, et avec mon plus profond respect pour une petite et saine colère qui me laisse présager de belles choses pour l'avenir

Bernard


Bernard+Bonnejean 15/06/2009 21:12

-en le temps. Les lettres à Lucilius de Sénèque valent un million de fois mieux que nos "penseurs" contemporains...

Bernard+Bonnejean 15/06/2009 21:11

Eh bien, Dominique, à l'humeur égale ! Pardons de vous avoir froissé. J'étais à cent lieues d'imaginer que vous pouviez vous sentir viser par "cette race d'aventuriers" en goguette qui remontent les fleuves africains ou les affluents et confluents amazoniens pour se fuir eux-mêmes, en vain.

Dominique+Baumont 15/06/2009 18:42

??? Essayons à nouveau.L'ONG qui m'envoie ( je les connais bien maintenant) est très vigilante précisément sur le fait de savoir si le candidat part parce-que en France "c'est tous des cons" ou parcequ'il a subit une grosse déception amoureuse, etc...Celui-ci est écarté, il va à la catastrophe et la DCC également. Ceux qui partent doivent être dans l'éta d'esprit exactement inverse. Bien dans leur tête et leu âme. Bonne fin de journée cher Bernard. Dominique

Dominique+Baumont 15/06/2009 18:36

Mon commentaire est parti une fois de plus sans mon autorisation et sans que je le relise...

Dominique+Baumont 15/06/2009 18:34

Pardonnez moi cher Bernard, mais vous enfoncez joyeusement une porte ouverte. Car enfin il n'existe plus personne à ma connaissance pour considérer que les voyages guérissent les maux de l'âme. Etciter Sénèque, qui a atteint un âge respectable, et qui ingnore, on lui pardonne, les progrès de la psychologie en la matière ne démontre en rien que se prouve en aucune manière que son propos soit d'actualité.