La complainte Rutebeuf (extrait)

Publié le par Bernard Bonnejean

 

ou une réponse à des questions que le Chat ne posera jamais


C'est qui Rutebeuf. C'est lui ?



Peut-être

A vrai dire on n'en sait trop rien. Comme on ne sait ni trop quand, ni où il est né, ni où et quand il est mort. Disons qu'il est né au XIIIe siècle vers 1230, mort vers 1285. Probablement champenois, sans doute jongleur, marié deux fois, c'est un poète tête-brûlée qui aime attaquer l'Eglise, la bourgeoisie, les religieux, les croisés. Et c'est un très bon chrétien. Il écrit tout : ses soucis domestiques, sa pauvre vie d'homme de lettres, son désespoir, son Dieu, son roi, son infortune, ou plutôt toutes ses infortunes. Selon son tempérament, on parlera d'indécence ou de sincérité.


Dieu m'a fait compagnon de Job,

Qui m'a ôté en un seul cop

Ce que j'avais.

De mon œil droit, dont mieux je vois,

Je ne vois pas aller la voie

Pour me conduire.

Ce m'est douleur dolente et dure

Que midi me soit nuit obscure

De cet œil-là.

Or n'ai pas ce que je désire

Mais suis dolent et tel soupire

Profondément,

Suis encor en grand dénuement,

De ceux-là n'ai relèvement

Qui jusqu'ici

M'ont secouru de leur merci.

Le cœur en ai triste et noirci

D'un tel destin,

Car je ne peux pas voir mon gain,

 Je n'ai que la moitié du mien ;

C'est mes dommages.

Ne sais si l'ont fait mes outrages ;

Serai maintenant sobre et sage

Après le fait,

Et me garderai de forfait.

Que vaut cela, c'est déjà fait ?

Moi qui suis vieux,

Trop tard je m'en suis aperçu,

Quand je suis dans le piège chu.

C'est premier an

Qu'en bonne santé Dieu me garde,

Qui nous ôte peines et charges

Et sauve l'âme.

 


C'est le cas de le dire : "Pauvre Rutebeuf" ! Et l'on peut légitimement s'interroger, sans trop d'ingratitude ni d'irrespect : à quoi vous aura-t-il servi, Messieurs les Poètes, d'avoir enrichi le monde pour finir si pauvres ; à quoi rime ce bonheur que vous aurez procuré à votre public si c'est pour achever votre vie en un si grand déplaisir ; à quoi pensait Dieu quand il vous a donné tous les dons si c'est pour vous les retirer d'un coup, sans crier gare, ou si peu ? Ferré aurait peut-être su répondre, lui qui a mis "Pauvre Rutebeuf" en musique :



C'est le côté agaçant des poètes, tous plus ou moins maudits, que de mettre tant de talent à se plaindre. Maudits ? du moins le croient-ils. Mais heureusement, il y a des gens, dont c'est le métier, pour remettre les pendules à l'heure. Pauvre Rutebeuf ? Soyons sérieux ! nous dit Ferré. Pauvres poètes, tous, mais si grands, si beaux, si purs, si aimés, car c'est l'amour qui rachète tout, l'amour d'une belle, d'un lecteur, d'un compositeur, d'un public posthume. Merci Ferré de promettre à tous ces rimeurs ce qu'aucun n'a vraiment espéré : l'immortalité. Tu te la promettais à toi-même, d'ailleurs, non ?




Il n'y a pas eu que Ferré pour chanter les poètes. Il y a eu Ferrat, qui a si bien composé sur Aragon. Ce n'était certes pas joué d'avance. Le grand Aragon était encore vivant quand Jeannot a chanté ça, pour la première fois. Les imbéciles ont trouvé ça normal : un communiste qui chante les poèmes d'un communiste. C'est parfaitement idiot ! Comme s'il y avait, parmi les mille amours possibles, les communistes et les autres. Aux autres, les poèmes des autres. Aux seuls communistes, le droit d'aimer en communistes comme les poètes communistes !! Toujours est-il que le résultat est concluant et que tous les amoureux de l'époque ont senti leurs sens frémir à écouter Ferrat sans toujours savoir qu'ils entendaient du Louis Aragon.




A mesure que le temps passe, on perd les nôtres, et aussi nos poètes qui pour moi sont miens. On croit demeurer inconsolables. La roue tourne ; on oublie. Une dépouille chasse l'autre ! Mais les poètes continuent à chanter, avec leur voix à eux, d'autres poètes et, à leur tour, nous quittent. Il y a aura eu Trenet pour nous faire oublier la mort, jusqu'à sa mort. Il aura eu la délicatesse de nous la rendre supportable, sa mort, monsieur Trenet. Non qu'il soit parti sur la pointe des pieds, mais qu'il avait prévu qu'on le chanterait le jour de sa disparition. Et comme il n'a pratiquement jamais composé de chansons tristes !... Comment a-t-il fait, celui-là, pour ne jamais gêner, tout en se rendant indispensable ?





Que vivent les poètes qui ne servent à rien ! Qu'ils chantent la poésie des êtres et des choses qui n'a aucune utilité ! Théophile Gautier provocateur lance un « tout ce qui est utile est laid » et Malherbe avisé répond qu'un « bon poète n’est pas plus utile à l’Etat qu’un bon joueur de quilles ». Laissons aux scientistes la folle et vaine recherche de la fontaine de jouvence ; laissons-leur le mépris de l'inutilité. Il est préférable d'être le savetier ou la cigale de la fable, avant leur néfaste enrichissement. "Vous le paierez au moment de la vieillesse ! -- Je vous emmerde en attendant", vous répondra le jeune poète.

Vive la vie !

A bientôt, les amis,

Bernard Bonnejean

Publié dans poésie

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Bernard Bonnejean 25/05/2009 20:26

Petite Samia,

Il ne faut pas être triste. Il faut continuer à espérer. Quand les hommes et les femmes de bonne volonté se mettent à désespérer, quand ils finissent par baisser les bras devant les imbéciles et les belliqueux manipulateurs, c'est à ce moment-là qu'est le danger réel. Ces gens-là, quel que soit leur âge, n'attendent que ça : le découragement de ceux qui continuent à aimer la Paix, malgré tout, malgré tous.

Il faut continuer à chanter l'amour, la paix, le bonheur, les enfants, pour ne pas avoir à chanter un jour des chants guerriers.

Je t'embrasse

Bernard

Samia+Nasr 25/05/2009 18:08

Louis Aragon aimer à perdre la raison

Aimer à perdre la raison
Aimer à n'en savoir que dire
A n'avoir que toi d'horizon
Et ne connaître de saisons
Que par la douleur du partir
Aimer à perdre la raison...
Merci pour ce beau partage, bonne journée, bises

Samia+Nasr 25/05/2009 18:02

Un grand hommage aux poètes, les exemples que tu as donnés des réponses des poètes à ceux qui les méprisent sont bien aussi sages que les fables de la fontaine, je continue mon voyage sur ton blog, bon lundi, mon ami Bernard, je t'embrasse très for.

Samia+Nasr 25/05/2009 17:46

Merci Bernard de m'avoi fait découvrir une chanson qu'on aime écouter,même si elle est triste, et surtout le Pauvre Rutebeuf interprétées par un grand chanteur que j'aime, Léo Ferré

Que sont mes amis devenus
Qua j'avais de si près tenus
Et tant aimés
Ils ont été trop clairsemés
Je crois le vent les a ôtés
L'amour est mort-e
Ce sont amis que vent emporte
Et il ventait devant ma porte
Les emporta
Avec le temps qu'arbre défeuille
Quand il ne reste en branche feuille.

Bon début de semaine, bisous

Samia+Nasr 24/05/2009 03:34

Bonsoir Bernard, je découvre un nouveau poète Rutebeuf, je vois que l'article est très intéressant car il y ait la poésie, mais il fait tard, je le lirais attentivement demain matin en prenant mon petit déjeuner et mon café, promis, et merci des nous faire partager des bons articles bien étudiés, bises

Bernard Bonnejean 23/05/2009 12:00

Merci, Chère Paulette, pour cette anecdote qui montre que la langue fait le larron ou la luronne. C'est vrai que Rutebeuf colle autant à Nana que Mauriac-poète (eh oui, lui aussi !) à Ferré. Lourde erreur de casting, non ?
Quant à votre délicatesse, relisez bien la phrase volontairement biscornue où j'y fais allusion : elle dit précisément que vous êtes loin d'en manquer, même si vous faites tout pour qu'on ne le sache pas. Le langage sert aussi parfois de tenue de camouflage...

A bientôt

Bernard

dame Lepion 23/05/2009 00:39

Nana Mouskouri a compté parmi les nombreux interprètes du poème de Rutebeuf chansonné par Léo Ferré. Ce dernier s'était emporté contre elle, qui avait remplacé "Et droit au cul quand bise vente" par "Et droit au coeur quand bise vente". Son directeur artistique voulait peut-être ménager l'image lisse de cette "artiste" auprès des auditeurs-acheteurs ? Léo l'avait rappelée au respect dû à un poète ayant vécu sept siècles avant elle... Merci à vous Bernard de nous rappeler élégamment à la poésie (vous voyez, je peux le dire avec tact...).