Le pouvoir des mots

Publié le par Bernard Bonnejean


ou l'art de parler pour ne pas dire
ou de ne pas parler pour mieux dire


« Je leur donnerai dans ma maison
 et dans mes remparts un monument et un nom  ;
je leur donnerai un nom éternel qui jamais ne sera effacé »
(Is 56, 5) 
                        

Dans nos campagnes mayennaises, voici comment s’expriment les sages :


C’est pas parce qu’on en cause que ça va arriver.


Ne serait-pas, par hasard, le dénouement logique et chronologique de notre discussion d’hier ? Dans une certaine mesure si car, de fait, il s’agit bien de la mort, ou des dispositions testamentaires. D’un autre côté, quand nous prononçons ces mots, nous  restons bien calés sur nos deux jambes, en position de garde-à-vous, la bien nommée, de peur que les voisins et la famille ne servent la formule consacrée :


Oh ! Le pauvre ! Il a déjà un pied dedans !


Il ne viendrait à l’idée de personne de demander dans quoi. Tout le monde le sait et il est des mots qui recouvrent des réalités si dramatiques que le fait même de les prononcer passe pour une insanité.


Gustave Courbet, Un enterrement à Ornans, 1850


Toujours dans nos campagnes mayennaises, on ne disait pas :


Elle est enceinte


un état très visible, que la femme en question taira jusqu’au dernier mois, et que personne n’osera ouvertement remarquer en sa présence. On dira plutôt :


Elle est prise


Jamais, sous peine d’ostracisme prolongé, on n’emploiera le mot « mort » ou « décédé », on lui préférera une formule qui me valut bien des déconvenues lorsque j’étais instituteur :


Il est parti


Il faut être un ignare mal dégrossi de la ville pour avoir l’audace, comme je le fis, de demander bêtement : « Où ? ».


Vous vous souvenez comment La Fontaine tourne autour du pot ?


Un mal qui répand la terreur

Mal que le ciel en sa fureur

Inventa pour punir les crimes de la terre…


N’importe qui, au XVIIe siècle, a compris depuis longtemps le référent de ce « mal » indicible. Le procédé littéraire utilisé par le fabuliste n’est pas tant l’énigme à résoudre que l’imprononçable à articuler et que personne ne veut entendre :


La peste puisqu’il faut l’appeler par son nom

Capable en un jour d’enrichir l’Achéron

Faisait aux animaux la guerre.


Cette fois, le tabou est brisé : la maladie est explicitement nommée. Et à ce moment précis, je suis sûr que les gens du peuple se signaient. D’ailleurs tout a été fait pour qu’ils le fassent, à commencer par l’évocation du châtiment divin.


Gustave Moreau, Les Animaux malades de la peste.


Aujourd’hui encore, lorsqu’on lit sur un faire-part : « décédé d’une longue et pénible maladie », qui n’a reconnu le cancer ? Le procédé est parfaitement identique depuis plus de trois siècles. Les médecins le savent qui débaptisent aisément les grandes maladies : tumeur maligne, grosseur mal placée… quand ils ne s’adressent pas de cette façon au personnel hospitalier pour parler de ceux qui en sont atteints :


Vous prendrez la tension du 74.


Le 74 ! Ça ne vous rappelle rien ? Bien sûr que si ! Le tatouage sur l’avant-bras d’un numéro matricule, selon un procédé d’identification dit ka-tzetnik. Il s’agissait là, en l’occurrence, de dé-nommer l’individu, de le chosifier, de le déshumaniser.

Connaissez-vous le Matricule 185950 ? Les Lavallois se souviennent-ils de lui ? Comment pourraient-ils me répondre ? Ils me demanderont son nom. Un être humain n’existe plus sans son nom. Eh bien, je vais profiter de la circonstance pour vous présenter ce résistant mayennais déporté à Buchenwald.

Il est né en 1921 et a fait ses études dans le même établissement que moi, à La Flèche, dans la Sarthe. Lui, c’était en 1933. Le nombre ici appelle le nom : Adolf Hitler, nouveau chancelier allemand. Membre du réseau « action vengeance », il est arrêté le 16 février 1944 en Indre-et-Loire, incarcéré à Tours, torturé par la Gestapo puis déporté le 27 avril 1944 à Buchenwald. Libéré par Patton le 11 avril 1945, il exerce son métier d’horloger à Laval dont il est conseiller municipal. Il est aussi juge au tribunal du Commerce, enseignant à la chambre d’apprentissage, président du syndicat des horlogers-bijoutiers-orfèvres de la Mayenne ; président de la chambre des métiers. Il est à l’origine d’un jumelage avec la Souabe, ce qui n’est pas son moindre mérite.

Maintenant vous connaissez le Matricule 185950, mieux que certains Lavallois. La première démarche, essentielle, aura été de lui rendre son nom : Jacques L'Hoste.


 

A Yad Vashem, le 11 mai dernier, le pape Benoît XVI a condamné l’antisémitisme « répugnant », « inacceptable », et surtout il a donné son véritable sens au négationnisme.


Devant le mémorial de la Shoah, Benoît XVI, en théologien, a développé une réflexion sur l’importance du nom. Le négationnisme, a-t-il rappelé en substance, repose sur une volonté de nier le nombre et l’identité des victimes en effaçant leur nom. Il ne s’agit, ni plus ni moins, que de prolonger ou de finir l’odieux travail des nazis : donner un matricule, signifiant au déporté qu’il perdait son nom, c’est-à-dire sa dignité d’homme. Les historiens juifs l’ont parfaitement compris, qui essaient de rendre son nom à chacune des victimes. Dieu lui-même, a conclu Benoît XVI, a donné un nom à ceux qu’il envoyait en mission : Abraham à Abram et Israël à Jacob. Le pape a enfin médité sur les noms de ces millions de victimes inscrits à Yad Vashem pour qu’ils demeurent dans la mémoire des générations futures.


Vivre, c’est demeurer présent dans la mémoire de quelqu’un qui connaît votre nom.


A bientôt, les amis


Comme je l'ai toujours fait sur Internet, je signe de mon nom, du nom de ma lignée


Bernard Bonnejean

Publié dans culture humaniste

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