Bernard, viens décoller ton bol !!!

Publié le par Bernard Bonnejean

 

On n'est jamais seul de la même façon (Henri Bosco)


Pourquoi détester les accidents et autres incidents ? Au moins, sauf exception due à une nature pessimiste ou anxieuse, personne ne souffre à les attendre. S'ils surgissent à l'improviste, au moins ne nous ont-ils pas tourmentés au-delà du nécessaire, c'est-à-dire plus longtemps qu'il ne fallait pour tenter d'en atténuer les méfaits immédiats. "Quel malheur de m'être cassé la jambe !" Oui, certes, c'est ennuyeux, mais les désordres occasionnés dans votre vie ne surviennent qu'après. Vous n'avez pas eu les désagréments provoqués par une catastrophe annoncée et inévitable.

Aussi est-il juste que Cassandre ait été haïe par les Anciens. Non qu'elle dise la vérité, ce qui peut, à la rigueur, passer pour une vertu, mais qu'elle la dise, nue et effroyable, avant terme. Toutes les prédictions, prophéties, vaticinations sont bâties sur le même principe : que le ciel nous tombe sur la tête, soit ! qu'on nous en prévienne l'année précédente alors que le malheur est inévitable est un acte criminel. La preuve ? Chaque fois qu'un gourou ou une communauté sectaire prédit la fin du monde, il y a toujours quelques naïfs pour anticiper l'événement par le suicide.


Cassandre par E. de Morgan

Ø Cassandre
par E. de Morgan

Il est des échéances prévisibles, inévitables. La pire, c'est la mort. Il n'est point de remède contre la camarde. Je me souviens d'une gravure d'Holbein que George Sand avait choisie pour illustrer La Mare au diable. On y voit une scène étrangement atroce et cocasse. Un squelette armé d'un fouet mène un attelage de quatre chevaux tirant une araire. Les sillons tracés sont parfaitement réguliers et pour qui, comme moi, n'ait que peu de dilection pour l'ordre, la discipline et l'excès de planification, cette si belle harmonie ajoute encore à la terreur provoquée.

Gravure de Hans Holbein ("Les simulachres & histories faces de la mort", 1538)

 

Sand a ainsi explicité son choix :

 

A la sueur de ton visaige
Tu gagnerais ta pauvre vie,
Après long travail et usaige,
Voicy la mort qui te convie.

 

[...] C'est la mort, ce spectre qu'Holbein a introduit allégoriquement dans la succession de sujets philosophiques et religieux, à la fois lugubres et bouffons, intitulée les Simulachres de la mort.

Dans cette collection, ou plutôt dans cette vaste composition où la mort, jouant son rôle à toutes les pages, est le lien et la pensée dominante, Holbein a fait comparaître les souverains, les pontifes, les amants, les joueurs, les ivrognes, les nonnes, les courtisanes, les brigands, les pauvres, les guerriers, les moines, les juifs, les voyageurs, tout le monde de son temps et du nôtre, et partout le spectre de la mort raille, menace et triomphe. D'un seul tableau elle est absente. C'est celui où le pauvre Lazare, couché sur un fumier à la porte du riche, déclare qu'il ne la craint pas, sans doute parce qu'il n'a rien à perdre et que sa vie est une mort anticipée.

Cette pensée stoïcienne du christianisme demi-païen de la Renaissance est-elle bien consolante, et les âmes religieuses y trouvent-elles leur compte ? L'ambitieux, le fourbe, le tyran, le débauché, tous ces pécheurs superbes qui abusent de la vie, et que la mort tient par les cheveux, vont être punis, sans doute ; mais l'aveugle, le mendiant, le fou, le pauvre paysan, sont-ils dédommagés de leur longue misère par la seule réflexion que la mort n'est pas un mal pour eux ? Non ! Une tristesse implacable, une effroyable fatalité pèse sur l’œuvre de l'artiste. Cela ressemble à une malédiction amère lancée sur le sort de l'humanité.

 

Pour parler juste et bref, ce fléau frappe tout le monde, sans distinction. Il ne saurait y avoir de peine considérée comme anticipée pour le plus malheureux des hommes.

 

Mais le vrai mal, à mon sens, n'est pas la mort ; c'est la perspective de son inéluctabilité. L'homme aura vraiment tout essayé depuis l'elixir de jouvence à la cryogénisation. Rien n'y fait. Arthur Roxe, un cryobiologiste empêcheur d'espérer contre toute espérance aurait même lancé :

 

Croire que la cryogénisation permettra de réanimer une personne congelée, c'est croire que l'on peut reconstruire une vache à partir d'un hamburger.

 

Pourquoi je vous dis tout ça aujourd'hui ? Pour disserter sur un deuxième fléau : la solitude. Je ne parle là ni du célibat ni du veuvage. On a toujours l'espoir dans le premier cas de rencontrer l'âme soeur ou chaussure à son pied, selon l'éducation reçue et l'horizon d'attente. Dans le second cas, similaire et corrolaire de la mort, on a à en subir que les conséquences, c'est-à-dire l'après pour soi d'un malheur qui a frappé l'autre.

 

Le cas dont je veux parler avec vous, le mien en l'occurrence, est typique de la solitude anxiogène. Je sais, parce que c'est écrit, qu'à partir de mercredi soir je serai seul. Maumau part en cure. C'est prévu, programmé, donc désespérant de certitude.

 

 


 

Je suis à ce point angoissé que cette nuit il m'est revenu un souvenir d'adolescent.

 

J'ai eu très tôt mon appartement, parce que, contrairement aux us et aux coutumes contemporaines, travaillant très tôt, les jeunes d'alors quittaient assez vite le domicile parental. Or, vous laissez un jeune garçon seul, sans surveillance, plus de huit jours dans un lieu relativement clos, il vous transformera le plus coquet des gites en soue à cochon. Je ne parle pas des exceptions, bien entendu.


Ce jour-là, une après-midi, je ne sais pourquoi ni comment cette idée saugrenue lui prit, ma mère survint à la porte de mon séjour. Je n'eus donc pas le temps de cacher la vaisselle sous l'évier. Il ne me restait qu'à me cacher tout court la tête dans les épaules à défaut de sable. Après une semonce méritée, ma mère me pria de lui débarrasser le plancher qu'elle entendait balayer. Heureux de ne plus avoir à subir les récriminations maternelles, je me réfugiai dans la chambre du fond en attendant que les choses se fassent sans moi. Tout à coup j'entendis tonner, plus fort encore :

 

Bernard, viens décoller ton bol !

 

La famille ne me contredira pas sur ce point précis : notre mère, bien que picarde, avait l'exagération facile, type méditerranéen. Je revins à la cuisine, l'air aussi penaud que possible, et lui demandai de quoi il retournait exactement. Le verdict était vraiment sans appel :


Je te demande de décoller ton bol !

 

N'ayant aucune intention de contrarier une mère très en colère quoiqu'aimante, j'exécutai l'injonction... avec difficulté. Je ne sais par quel phénomène chimique le bol s'était collé à la toile cirée sans doute sous l'effet du sucre mélangé au café au lait, une mixture durcie qui semblait avoir cimenté le tout.

 

Eh bien, mes amis, pendant au moins trois semaines, ma hantise sera de veiller à ne pas avoir à décoller mon bol. Heureusement que vous serez là pour lire ce que j'aurai écrit pour vous et pour me dire, régulièrement, de nettoyer la table et de faire la vaisselle. Promis ? 

 

A bientôt, les amis

 

 

Bernard Bonnejean



 

Publié dans humour grinçant

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Bernard Bonnejean 13/05/2009 02:54

Salaam Alayk, Samia.

(Tu as vu les progrès en langues orientales !!)

Je t'embrasse

Bernard

dame Lepion 13/05/2009 00:05

Attention, Bernard, on ne l'a pas assez dit, mais la solitude anxiogène débouche souvent sur l'assédie... C'est assez, dis ?

Bernard Bonnejean 13/05/2009 00:34


Vous n'allez pas me croire, Paulette. Je voulais être sûr de la définition de assédie, qui, si mes souvenirs sont bons, sont une forme de dépression qui touche notamment les moines
cénobites (non, elle est trop connue celle-là ).

Eh bien, sur google, quand on cherche assédie, on tombe sur la page "indemnite assedie et congé parental" !

Vous viendrez m'aider à décoller mon bol, dites ?

Bernard

Si j'avais pas la trouille en avion, j'irais bien en Argentine aussi, moi, tiens !


Samia+Nasr 12/05/2009 00:38

Bonsoir Bernard, je te souhaite une bonne soirée, et à demain, bises