A Jeanne-Agnès d'Orléans

Publié le par Bernard Bonnejean

ou la jeune fille à l'épée

Les hommes font les lois ;
les femmes font les
mœurs .
Charles Joseph,
prince de Ligne.


C'était un vœu, un engagement quasi solennel. L'hôtel était réservé ; les horaires de tram calculés ; une série-photos de la rue des Carmes programmée. J'avais dit : "J'y serai" ! Et je n'y suis pas ! Manque de sommeil ; vertiges ; danger ; repos imposé. J'en suis vraiment contrarié mais pas désespéré.

Je ne t'ai pas laissée seule une journée entière, chère Agnès. Aujourd'hui encore, nous sommes allés à la basilique Notre-Dame d'Avesnières de Laval et j'ai prié la Vierge pour notre pays, ta ville, tes protégés, tes amis, ta famille et ta mission.


Notre-Dame d'Avesnières, vue du hallage sud (6 mai 2009)

De quelle mission veux-je parler ? De celle que tu auras reçue en même temps que l'épée.
Notre Dame, tu le sais, a eu le cœur transpercé de sept glaives. Mais elle est Mère de notre Dieu et ta mission est certes plus modeste.


Statue de Notre-Dame d'Avesnières à Laval (6 mai 2009)

Tu n'as reçu qu'un glaive. Ou plutôt une seule épée. Pas qu'une arme ; une "forêt de symboles", aurait dit Baudelaire, difficile à énumérer.

Les épées historiques, magiques, divines se nomment Balmung, Nagelring, Excalibur... Leur particularité est aussi unique que leur nom. Depuis des millénaires, l'épée est l'attribut de la classe guerrière dominante, ce qui fait de mon père, forgeron, un acolyte des dieux  : il savait manier le feu, comme Thor, le tonnerre. Si bien que dans l'hindouisme védique, le même terme varya désigne la virilité et la foudre.

 

 

Les samourais sont armés de deux épées, le katana et le wakizashi. Pour eux, l'épée est un attribut de l'âme et ils doivent la maintenir dans un état idéal de pureté. 

 

 

Curieusement, l'épée orientale, tout en courbes, a une dimension féminine, alors qu'en Occident la lame droite constitue un symbole phalique. Elle figure le jugement sain et droit permettant de distinguer la culpabilité et l'innocence.

 

 

Au temps des chevaliers, lorsqu'un homme devait passer la nuit sur la même couche qu'une Dame qu'il entendait respecter, il plaçait son épée entre elle et lui, comme une protection de leur chasteté réciproque. Auparavant, il avait été adoubé, frappé sur l'épaule par son seigneur, geste censé séparer sa vie entre un avant et un après.

 


N'oublions pas l'épée de feu de l'Archange Saint Michel, qui sépare l'homme nouveau, chrétien, de son passé païen.

Toi, Agnès, te voilà gardienne, pendant un an, de l'épée de Jehanne. Peu importe qu'elle ne soit qu'une copie. Sa symbolique est aussi riche qu'immuable.

C'est Jeanne elle-même qui demanda l'épée de Sainte Catherine de Fierbois, et un forgeron, envoyé depuis Tours, la découvrit dans un coffre derrière l'autel.

Jeanne l'aurait brisée sur le dos d'une prostituée, à Saint-Denis. Il semble qu'elle ait pris l'habitude de frapper avec cette épée sur le dos des filles de joie. Charles VII, qui n'avait rien compris à la signification de l'épée johannique, en fut très mécontent.

 

 

Sainte-Thérèse de l'Enfant-Jésus, toute jeune fille elle aussi, à laquelle je me permets de te confier, a retrouvé les valeurs véritables de l'épée de Jeanne d'Arc que tu as eu l'honneur de figurer cette année à Orléans. Elle a composé ce poème "Mes armes" pour expliciter sa vocation et la nécessité de ses vertus de carmélite.

 

 

Sainte Thérèse de Lisieux déguisée en Jeanne d'Arc

 

Du Tout-Puissant j'ai revêtu les armes,
Sa main divine a daigné me parer ; Rien désormais ne me cause d'alarmes, De son amour qui peut me séparer ? A ses côtés, m'élançant dans l'arène, Je ne craindrai ni le fer ni le feu Mes ennemis sauront que je suis reine, Que je suis l'épouse d'un Dieu.   Ô mon Jésus ! je garderai l’armure Que je revêts sous tes yeux adorés ; Jusqu'au soir de l'exil, ma plus belle parure Sera mes vœux sacrés.   Ô Pauvreté, mon premier sacrifice, Jusqu'à la mort tu me suivras partout ; Car, je le sais, pour courir dans la lice, L'athlète doit se détacher de tout. Goûtez, mondains, le remords et la peine, Ces fruits amers de votre vanité ;Joyeusement, moi je cueille en l'arène Les palmes de la Pauvreté.   Jésus a dit : « C'est par la violence Que l'on ravit le royaume des cieux. » Eh bien ! la Pauvreté me servira de lance, De casque glorieux.   La Chasteté me rend la sœur des Anges, De ces esprits purs et victorieux. J'espère un jour voler en leurs phalanges ; Mais, dans l'exil, je dois lutter comme eux. Je dois lutter, sans repos et sans trêve, Pour mon Epoux, le Seigneur des seigneurs. La Chasteté, c'est le céleste glaive Qui peut lui conquérir des cœurs.   La Chasteté, c'est mon arme invincible ; Mes ennemis, par elle, sont vaincus ; Par elle je deviens, ô bonheur indicible ! L'épouse de Jésus.   L'Ange orgueilleux, au sein de la lumière, S'est écrié : « Je n'obéirai pas !... »Moi, je m'écrie en la nuit de la terre Je veux toujours obéir ici-bas. Je sens en moi naître une sainte audace,De tout l'enfer je brave la fureur. L'Obéissance est ma forte cuirasse Et le bouclier de mon cœur.   O Dieu vainqueur ! je ne veux d'autres gloires Que de soumettre en tout ma volonté ; Puisque l'obéissant redira ses victoires Toute l'éternité !   Si du guerrier j'ai les armes puissantes, Si je l'imite et lutte vaillamment, Comme la vierge aux grâces ravissantes, Je veux aussi chanter en combattant. Tu fais vibrer de ta lyre les cordes,Et cette lyre, ô Jésus, c'est mon cœur ! Alors je puis de tes miséricordes Chanter la force et la douceur.  En souriant je brave la mitraille, Et dans tes bras, ô mon Epoux divin, En chantant je mourrai sur le champ de bataille, Les armes à la main !
 
Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus - 25 mars 1897

Je te dis merci, Agnès, de toutes mes forces, d'avoir eu ce courage d'affronter le regard moqueur des autres. Merci d'avoir été Jeanne, pendant toutes ces fêtes orléanaises. Merci de le rester encore en conservant l'épée. Nous te garderons présente aussi longtemps que Jeanne l'aura décidé.

Bernard Bonnejean

A l'issue de son premier jour de parution, cet article, inscrit dans la communauté de Samia Nasr, sans religion,
modératrice de l'Île des Poètes Immortelles, de Samia Lamine, musulmane,  et dans la thématique "féminin" a été très regardé. Il n'a subi ni ricanements ni quolibets ni mauvaise humeur. Je n'en déduis rien, mais je le laisse une journée supplémentaire à l'intention d'Agnès qui sera encore très occupée aujourd'hui 8 mai à Orléans.


Publié dans traditions séculaires

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Samia+Lamine 09/05/2009 13:57

BONJOUR Bernard.

L'épée dans le mentalité arabe depuis la période pré-islamique jusqu'à nos jours est le symbole du courage, de la virilité et de la force.
Pour ce qui est de la forme, il y en a qui sont droites et d'autres plus ou moins courbées et c'est une question technique.
Les sabres (sayf)les plus célèbres sont ceux de Khalid Ibn walid et les 7 sabres du prophète conservés dans les musées ,je crois à Istanbul.
Aujourd'hui, l'art de la fabrication des sabres permet de perpétuer la valeur du sayf et ils se portent encore comme signe de noblesse dans certains pays et dans d'autres, ils n'apparaissent qu'en jour de fête.

salaam.
samia lamine.

Samia+Nasr 09/05/2009 13:40

Bonjour Bernard, je reviens plus tard pour lire tes derniers articles, je te souhaite un bon samedi, bises